« Dialogue des Carmélites » ou le refus du martyr


Rédigé par Marc ZERBIB - Angers, le Mercredi 20 Novembre 2013 à 22:23


Après le très bel accueil reçu à Nantes, le spectacle d'ouverture de la saison d'Angers-Nantes-Opéra était repris au Quai ces 15 et 17 novembre. Une production magistrale pour une œuvre d'une profonde humanité autour de la peur.



la rédaction vous conseille
L’époque était à la profusion des héros. Héros révolutionnaires, sabres au clair, au nom de la Patrie en danger… des Idéaux de Liberté, d’Égalité et de Fraternité. Entre 1792 et 1794, l’horreur est une nouvelle fois au rendez-vous de l’histoire. Et notre région en a été une des scènes les plus terribles. À Angers, Saumur, Les Ponts de Cé, Avrillé, Juigné-sur-Loire… « Les têtes tombent comme des ardoises » dira le terrible et célèbre accusateur public que fut Antoine de Fouquier-Tinville.

C’est en ces temps de Terreur que se situe l’opéra de Francis Poulenc « Dialogues des Carmélites » dont le livret est tiré de l’unique œuvre théâtrale - et posthume - de l’écrivain Georges Bernanos. Inspirée d’une nouvelle de Gertrud Von le Fort (qui s’identifia complètement à son personnage principal au point de lui donner son propre nom, Blanche de la Force), la pièce retrace l’histoire vraie des seize Carmélites de Compiègne condamnées à mort par le Tribunal révolutionnaire et guillotinées le 17 Juillet 1794.

Tous les ingrédients semblaient être réunis pour que l’écrivain catholique, Georges Bernanos, écrive une pièce sur ces pauvres martyres chrétiennes, victimes de la terreur brutale des héros révolutionnaires. Cette pièce sera le contraire de cela. Georges Bernanos ne glorifiera ni l’héroïsme, ni le martyr : il mettra en scène « la peur ». "En un sens, voyez-vous, la Peur est tout de même la fille de Dieu, rachetée la nuit du Vendredi Saint. Elle n'est pas belle à voir – non ! - tantôt raillée, tantôt maudite, renoncée par tous. Et cependant, ne vous y trompez pas : elle est au chevet de chaque agonie, elle intercède pour l'homme". Cette citation de La Joie, roman à succès de Bernanos, sera en exergue de sa pièce.

"Ils ont peur, ils se donnent la peur"

Blanche, une jeune aristocrate, semble marquée par un traumatisme : sa mère est morte de peur en lui donnant le jour, après avoir dû fuir dans son carrosse, la colère d’une foule révoltée. Elle est née de cette peur. Et cette peur l’habite maintenant, elle. Elle a peur au point d’être troublée par son ombre projetée par la lumière d’un flambeau sur le mur de sa chambre. Cette angoisse l’encombre tellement que « le petit lièvre », comme l’appelle son frère, ne se sent plus capable d’affronter  le monde. Elle décide alors de le fuir, et de fuir en même temps sa peur en entrant au Carmel. "Laissez moi croire dit-elle à son père, qu’il est un remède à cette horrible faiblesse qui fait le malheur de ma vie."

Mais il n’y a pas de remède. Comme l’œil de Caïn rejoint jusque dans la tombe celui qui voulait le fuir, « la peur » qu’elle voulait fuir est là, derrière les grilles du Carmel, plus présente encore que dans le monde. Et Blanche ne pourra s’y dérober. Pas plus que Madame de Crossy, la prieure, qui la met en garde d’emblée contre la double illusion que représenteraient "l’attrait d’une vie héroïque" et l’idée "qu’ « on » la dépouille de ses illusions".

Dans la scène qui suit, cette femme, qui durant toute sa vie a donné l’exemple de la sérénité, du courage, de la paix, affronte sa propre mort, prise d'une peur panique d’une profonde humanité. Elle interpelle le médecin, se précipite sur un médicament capable de soulager les souffrances de son corps, ne veut ni souffrir, ni mourir en silence. Au contraire, elle la crie : "L’angoisse adhère à ma peau…oh que ne puis- je arracher ce masque avec les ongles". Mère Marie de l’Incarnation qui la seconde, ferme les fenêtres pour que cela ne sorte pas. Mais Blanche, elle, a entendu.

Dieu étrangement absent, la peur se propage désormais dans tout le couvent. "Ils ont peur. Ils se donnent la peur, la peur les uns les autres comme en temps d’épidémie et de choléra" dira l’une d’entre elles, Sœur Mathilde.

Simplicité et intensité

La prose de Bernanos tire son intensité d’une grande simplicité. Les mots sont ceux de tous les jours. Le spectateur ne peut s’identifier à un héros ou à une héroïne appelé sur la scène de l’opéra, à un destin tragique et brutal. Il est ramené à lui même, à son rapport à sa propre peur, à sa propre humanité. Je ne suis pas assez musicien pour émettre une critique sur la musique de Francis Poulenc. Je peux simplement dire qu’elle épousait si parfaitement l’épure de ce texte qu’on oubliait que nous étions dans un opéra, que le texte était plus porté que chanté par cette musique, parfois forte et lyrique, parfois intimiste. Et l’on passait des voix aux accents les plus accessibles et les plus simples, à l’affirmation dans les prières par exemple, d’une gravité d’une intensité musicale sans égale. Et le spectateur n’était plus seulement spectateur. Il était convoqué « ailleurs ».

J’avais lu les intentions de mise en scène de Mireille Dellunch sur le programme. J’avoue avoir craint beaucoup l’annonce de l’établissement "d’un pont entre cette époque et la nôtre". À l’évidence, le pont a été jeté à notre insu par la rigueur sobre de sa mise en scène jusque dans les moindres détails. Mireille Dellunch disait également "qu’elle avait cherché à parler de cette lumière insaisissable de ce que l’homme perd à renverser les idoles des autres…". Elle n’est sans doute pas parvenue à en parler. Il y a des choses indicibles. Mais à montrer cette lumière, oui. Pas seulement par la réussite de la création lumière, magnifique. Également par le choix de la permanence sur la scène de petites lumières vacillantes. Des flambeaux du premier tableau aux seize flammes du dernier s’éteignant au fur et à mesure de ces morts si lointaines et si proches, en passant par ces cierges grands et petits qui brûlent on ne sait trop comment, ni pourquoi, ni pour qui.

Des flammes vacillent tout le temps. Et ces flammes qui vacillent projettent sur ce mystère, une lumière le rendant paradoxalement à la fois plus étrange et plus accessible. Musique extrêmement présente je l’ai dit. Puissamment présente. Et « vivante ». Les sons venaient du profond de la fosse d’orchestre vers le plus profond de chacun de nous.












Angers Mag