« A 1500€ net, je ne me sentirai plus précaire »

La précarité, une réalité angevine 1/6


Rédigé par Yves BOITEAU - Angers, le 27/02/2017 - 07:40 / modifié le 28/02/2017 - 22:06


1000€ net de salaire pour élever ses trois enfants en bas âge. Sans les allocs, Malika n’y arrive pas. La preuve : elle vient de frapper de nouveau à la porte du Secours Populaire.



Une famille monoparentale, un travail à temps partiel, des ressources trop justes… A 26 ans, Malika incarne un profil désormais familier des bénévoles et responsables du Secours Populaire d’Angers.
Une famille monoparentale, un travail à temps partiel, des ressources trop justes… A 26 ans, Malika incarne un profil désormais familier des bénévoles et responsables du Secours Populaire d’Angers.
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Angers, ville pauvre. Qui le croirait ? Faites un rapide sondage autour de vous, et vous vous apercevrez assez vite que cette réalité ne colle pas à l'image que la ville renvoie. Mais derrière les apparats et les immeubles bourgeois, les chiffres traduisent des souffrances humaines effectives -autour de 19 % de taux de pauvreté, bien plus que le taux national- renforcées ces dernières années par le contexte économique et social.
Familles monoparentales, travailleurs pauvres, migrants, agriculteurs, étudiants... la précarité a gagné du terrain et pris de nouveaux visages.
Une réalité qui interroge tant les politiques sociales mises en œuvre au niveau local que les questions de solidarité, dans une ville qui a vu grandir Joseph Wresinski -le fondateur d'ATD Quart-Monde- dont on célèbre cette année le centenaire de la naissance, en même que les 60 ans d'existence du mouvement. Avec un objectif : la lutte contre la pauvreté, à l'autre bout du monde comme à nos portes.


Une famille monoparentale, un travail à temps partiel, des ressources trop justes… A 26 ans, Malika incarne un profil désormais familier des bénévoles et responsables du Secours Populaire d’Angers. Derrière les personnes seules (40%), les familles monoparentales ont représenté plus du quart (28% précisément) des 1950 foyers aidés par l’antenne de la rue du Maine en 2016. Un chiffre en progression par rapport à l’année précédente. Comme du reste, l’ensemble de l’activité de l’organisation caritative. « Et sur le début de l’année 2017 malheureusement, cette tendance à la hausse se confirme », indique Stéphane Lepage, le secrétaire général du Secours Populaire de Maine-et-Loire, frappé par le rajeunissement du public accueilli.

« Autour de moi, j’en vois beaucoup d’autres qui galèrent. Des amis, des collègues de travail, qui feraient n’importe quoi pour bosser plus. Mais je n’oublie pas qu’il y a bien pire, je pense aux personnes au RSA. » Dans le bureau du responsable du centre d’Angers où elle a accepté de témoigner ce jeudi après-midi, Malika s’efforce de relativiser. La galère, cette jolie métisse, aujourd’hui installée dans le quartier Monplaisir, l’a déjà éprouvée en 2012. Bien plus rudement encore, dit-elle.

Diplôme d’aide-soignante en poche et après trois années d’expérience en maison de retraite dans la Sarthe, elle débarque à Angers avec sa première fille. Et une réelle ambition. « J’ai trouvé un boulot au CHU et décidé de me présenter aux concours d’école d’infirmière pour évoluer, malgré le fait que je n’avais pas le bac. » Ce qu’elle réussit, grâce à la validation de ses acquis. Mais sans avoir vraiment anticipé la réorganisation et les conséquences que ce réengagement scolaire allait impliquer. « Pour suivre les cours, j’ai dû quitter le boulot et me mettre au chômage. Je touchais 1000€ d’indemnisation pour 900€ de charges et crédits. J’ai plongé financièrement, moralement. Au final, j’ai dû arrêter l’école. »
A propos des allocations : des compléments « avec lesquels, il est possible de vivre en ne laissant place à rien d’autre que le quotidien 

Dans le centre d'Angers, le Secours populaire assure six distributions hebdomadaires, en attendant une septième le samedi matin.
Dans le centre d'Angers, le Secours populaire assure six distributions hebdomadaires, en attendant une septième le samedi matin.
​Depuis 2014, Malika travaille à temps partiel, et de nuit, dans un établissement d’accueil de personnes polyhandicapées de la région. Un contrat de 100 heures par mois (66%), payé 1000€ net. Elle a eu aussi deux autres filles, aujourd’hui âgées de 2 ans et 1 an, dont les pères se sont éloignés, et pour lesquelles elle a dû trouver un nouvel appartement à raison de 560€ de loyer mensuel, charges comprises.

Alimentation, habillement et soins, frais de scolarité –elle a préféré inscrire sa fille aînée dans le privé après « des difficultés dans le public à Monplaisir »-, frais de nourrice, voiture –« indispensable compte-tenu de mes horaires qui ne me permettent pas de profiter des transports en commun »- essence… Pour joindre les deux bouts, pas de miracle, Malika ne peut pas se passer des allocations. Elle touche « 175€ » d’aide au logement, « 295€ » d’allocations familiales et « 177€ » au titre de la prestation d’accueil jeune enfant. Des compléments « avec lesquels, il est possible de vivre en ne laissant place à rien d’autre que le quotidien », analyse-t-elle.

Les loisirs et les vacances passent à l’as. Sa fille aînée profite des activités extra-scolaires de son établissement, de la piscine de Monplaisir « qui me coûte 1,5€ avec la Carte Atout » et de la « générosité de papy et mamie ». Le budget alimentaire est étudié « à la promotion près ». Et la voiture bénie chaque jour pour qu’elle ne tombe pas en panne. Les arrêts de certaines collègues ou les besoins ponctuels de son employeur lui offrent parfois de faire un peu plus d’heures « payées le même prix ». « Sans ces avenants, oui, je me considère comme une travailleuse pauvre. Pour moi, le seuil au-delà duquel je me sentirai plus comme une précaire, c’est 1500€ net. »
​« C’est toujours un peu gênant de revenir ici mais il faut se dire qu’ils ne sont pas là pour nous juger. On ne refuse pas une main tendue. 

Mais que lui-dit au juste ce mot « précarité » ? « Il y en a de toute sorte. Elle est aussi médicale, je suis en attente depuis plusieurs mois pour une couronne dont je ne peux pas avancer les frais », répond Malika. A l’écouter, on comprend que le mot rime surtout avec insécurité. Revenue habiter sur Angers en septembre, Malika a vu ses dossiers d’allocs et d’APL bloqués pour plusieurs mois. D’où son recours au Secours Populaire. « C’est toujours un peu gênant de revenir ici mais il faut se dire qu’ils ne sont pas là pour nous juger. On ne refuse pas une main tendue. »

Le travail de nuit et ses sprints du matin pour réussir à mener ses filles à l’école et chez leurs nourrices ? « Oui, c’est difficile. Et on ne récupère pas de la même manière en dormant le jour comme je le fais. Mais c’est aussi en travaillant de nuit que je peux les voir et m’en occuper. » Avec le soucis de les préserver le plus possible de ses difficultés. « J’ai organisé l’anniversaire de ma fille dans la maison d’une amie, rapporte Malika. J’avais trop peur qu’elle soit jugée du fait de notre logement ou du quartier. »
 

"Ce qui est dur psychologiquement, c'est l'incertitude : savoir si l'on va pouvoir payer son loyer, manger."
Stéphanie, 34 ans, assistante de gestion, réside sur Angers depuis le printemps 2014. Elle est suivie par une assistante sociale du Centre communal d'action sociale (CCAS) d'Angers.
 
"J'ai beaucoup travaillé en intérim, par choix, pour découvrir des expériences différentes, dans le privé comme le public. C'est un accident de la vie - la longue maladie puis le décès de mon père, en 2009- qui m'ont fait basculé dans la précarité. Je pensais au début qu'il s'agissait d'un coup dur, mais il dure... Cette question de la précarité est encore assez taboue, dans le cercle de la famille ou des amis. Je me suis pourtant rendu compte qu'elle touchait tous les âges et toutes les catégories socio-professionnelles, avec un danger très présent, celui de l'isolement. Comme je ne m'en sors pas, j'ai décidé de ne pas avoir de relations, d'enfants pour ne pas entraîner d'autres que moi dans cette spirale. J'alterne des périodes de travail et de chômage, mais par exemple, concernant le RSA, il n'a pas le temps de tomber entres ces périodes. Ce qui est dur psychologiquement, c'est l'incertitude : savoir si l'on va pouvoir payer son loyer, manger. J'ai fait appel quelquefois aux filets solidaires, ou à la solidarité de collègues pour m'en sortir. Mais avec l'augmentation du coût de la vie et des contrats de plus en plus courts, quel que soit le secteur, c'est compliqué..."












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