« A Angers, la Résistance était tournée vers le renseignement »


Rédigé par - Angers, le 11/11/2016 - 07:45 / modifié le 12/11/2016 - 11:23


Angers et le Maine-et-Loire ont-ils été peu actifs dans la Résistance ? Longtemps sensible, la question est au cœur de l’ouvrage "1940-1945, des Angevins en Résistance", publié sous la direction de Marc Bergère, Pascal Tellier et Serge Guillet. Un livre qui éclaire cette question d’un jour nouveau et met en lumière les hommes et femmes qui ont résisté en Anjou. L'historien Marc Bergère répond à nos questions.



Elèves de l'Ecole normale d'Angers (Promotion 1941-1945). Sur les 20 membres de cette promotion, 7 sont morts fusillés, en déportation, en prison ou au combat. Crédit photo : collection particulière
Elèves de l'Ecole normale d'Angers (Promotion 1941-1945). Sur les 20 membres de cette promotion, 7 sont morts fusillés, en déportation, en prison ou au combat. Crédit photo : collection particulière
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Pourquoi vous être engagé sur la question de la Résistance à Angers ?
 
« Il y avait peu de travaux sur le sujet, il faut bien le reconnaître. Et il y avait aussi le constat d’un département qui pouvait être considéré comme faiblement résistant. « Faiblement résistant » au sens où les préfets de la Libération - que ce soit le préfet régional Michel Debré ou le préfet départemental Michel Fourré-Cormeray - dans leurs premiers rapports les semaines, les mois qui suivent leur arrivée, constatent qu’ils ont trouvé peu de forces de résistance dans le département aptes à les aider.
Autre point de départ : la proportion par rapport à la population du département, des cartes de Combattants volontaires de la résistance (CVR) qui y ont été distribuées. Au fil des années, on a commencé à reconnaitre la résistance en distribuant ces fameuses cartes. Un de mes collègues (Serge Barcellini) a dressé, département par département, une carte de la France des CVR. On y constatait à nouveau que le département de Maine-et-Loire était plutôt en queue de peloton : en proportion de sa population, on y avait distribué un peu moins de cartes qu’ailleurs.
On est donc parti de ce double constat de carence que l’on a voulu interroger. Notre point de départ était d’essayer de comprendre et d’expliquer ces faiblesses. »
 
Précisément, comment les expliquer ?
 
« Elles tiennent pour partie à la sous-représentation d’une certaine forme de résistance présente en Anjou : inversement la reconnaissance de la Résistance telle qu’elle a été opérée par les cartes CVR privilégie essentiellement des formes de résistance comme la lutte armée, peu représentée en Maine-et-Loire. Un autre facteur négligé par les préfets de la Libération et que notre étude permet de remettre en lumière, c’est le poids de la chronologie. On constate que la fin d’année 1943 et le premier trimestre 1944 sont terribles pour la résistance angevine : il y a une pression énorme qui s’abat et, de fait, au moment où la Libération arrive, la résistance angevine est quasiment décimée. Tous les mouvements sont décapités, détruits, désorganisés, etc. L’impression d’absence de résistance n’est donc pas fausse, mais elle peut aussi s’expliquer : cela ne veut pas dire qu’il n’y avait jamais eu avant d’engagement dans la Résistance. »

Jeanne Letourneau, professeure de dessin, déportée à Ravensbrück, est un exemple parmi d'autres de la mobilisation des femmes en Anjou, au sein de la Résistance. Crédit photo : Archives départementales de Maine-et-Loire
Jeanne Letourneau, professeure de dessin, déportée à Ravensbrück, est un exemple parmi d'autres de la mobilisation des femmes en Anjou, au sein de la Résistance. Crédit photo : Archives départementales de Maine-et-Loire
Quelles sont les formes marquantes de résistance en Anjou ?
 
« Elles sont liées pour partie à la conjoncture de l’Occupation. C’est notamment le fait qu’en Anjou, on privilégie plutôt le renseignement, les filières d’évasion, la propagande, au détriment d’autres formes, par exemple le maquis ou la lutte armée. Cela tient à des conditions particulières : le Maine-et-Loire est un département très fortement occupé avec, dans les villes, beaucoup de services allemands de premier plan - y compris à l’échelle de la France occupée - donc cela pouvait nourrir, d’un point de vue fonctionnel, une résistance tournée vers le renseignement.
Et puis les formes originales tiennent aussi au fait que le Maine-et-Loire était un département extrêmement rural et agricole. Traditionnellement, dans toutes les études sur la Résistance, on constate qu’elle est beaucoup plus urbaine que rurale, sauf dans les zones de maquis ou de lutte armée mais nous n’étions pas dans cette configuration.
En même temps, dans les campagnes aussi on a pu se livrer à des actions de résistance, qui n’ont pas toujours été, ni considérées par les intéressés, ni encore moins reconnues par la suite comme telles : ça me parait aussi important à observer. Le fait est qu’on a, dans notre corpus, beaucoup de résistants qu‘on a été obligé de classer comme « isolés ». Certains ne sont affiliés à aucune organisation particulière mais malgré tout, seuls ou parfois avec d’autres, ils se sont livrés à des actes que l’on peut considérer, au regard de la prise de risque, comme des actes de résistance. C'est donc un trait assez marquant qui tient pour partie à la sociologie de la Résistance.
C’est une problématique un petit peu équivalente pour les femmes, qui sont d’ailleurs numériquement dans la fourchette nationale haute de la contribution féminine à la Résistance dans le cas de notre corpus (pas loin de 20 %). Même si je reste persuadé qu’elles restent sous-estimées parce que, là aussi, les femmes, de par les missions qui leur étaient souvent confiées dans la résistance - agent de liaison, fonction de transport de messages, impression de tracts - n’ont pas été reconnues au même niveau que leurs homologues masculins. »

La chronologie de l’entrée en résistance est assez intéressante …
 
« On constate que chez les Angevins - enfin, il ne faut jamais oublier le fait qu’on parle d’engagement qui sont toujours le fait d’une petite minorité – Les premiers engagements ont été assez précoces, dès la fin 1940 - 1941, ce qui est, en soi, assez intéressant par rapport à la situation nationale. Souvent, s’organiser pour résister se fait sous l’influence de personnalités qui, par leur exemple et par l’influence qu’elles exercent sur leur entourage, peuvent drainer autour d’elles des noyaux actifs. C’est le cas par exemple d’un mouvement, qui est sans doute le plus "angevin" d’origine et de sociologie : « Honneur et patrie », autour de la personnalité de Victor Chatenay. C’est un mouvement qui se met en place relativement tôt, dès fin 1940-1941.
Après, on retrouve la même tendance qu’au niveau national : un grosse période d’engagement en 1943 et là, ça s’explique par la conjoncture complètement différente : l’invasion de la zone sud et la mise en place du service du travail obligatoire (STO) qui, effectivement, révèlent à beaucoup de Français et de Françaises la réalité du régime. Le corollaire, c'est une répression importante : on voit que s’engager était sacrément risqué. Sur notre corpus, plus de 60 % a été arrêté puis déporté, pour une large partie d’entre eux. »

Qu’en est-il de la majorité silencieuse ? C’est difficile de sonder son engagement ?
 
« Oui. Mais pas impossible, comme on l’explique dans le livre. C’est d’abord une notion toujours discutable. La notion de majorité silencieuse renvoie toujours à l’idée qui mérite, au moins d’être nuancée, qu’il y a deux minorités qui s’engagent et une majorité silencieuse. A silencieuse on accole souvent le qualificatif d’attentiste. Alors que finalement ce n’est pas tout à fait cela.
Bien évidemment, ceux qui s’engagent restent une petite minorité. Maintenant, majorité silencieuse ne veut pas dire forcément, si l’on reprend le dicton populaire que « qui ne dit mot consent ».
De fait, on dispose d’études d’opinion de l’époque. Les autorités y étaient extrêmement attentives et cherchaient par tous les moyens à sonder l’état d’esprit de la population. On a pas mal d’indicateurs qui sont intéressants, il y a tous les signes tangibles : au-delà de l’action de la résistance, il y a les manifestations qui peuvent avoir lieu dans les gares, les cinémas, des campagnes de graffitis ou de lacération d’affiches - qui deviennent tellement importantes qu’elles obligent les autorités allemandes à publier des communiqués pour dire que si cela continue, il y aura des amendes ou des couvre-feu imposés à la population. Tous ces matériaux conjugués nous permettent d’avoir une idée assez significative de l’opinion angevine. Or, on sait bien qu’effectivement, elle n’était pas neutre et l’opinion a été profondément germanophobe, pour des raisons qui ne tiennent d’ailleurs pas forcément au nazisme. C’est plutôt une germanophobie attachée à la mémoire de la Grande guerre en lien avec les anciens combattants de 1914-1918, et  les prisonniers de guerre de 1940 nombreux dans le département. »

Victor Chatenay, fondateur du réseau de résistance angevin Honneur et Patrie, dès 1940. Il deviendra par la suite maire d'Angers, de 1947 à 1959. Archives départementales de Maine-et-Loire
Victor Chatenay, fondateur du réseau de résistance angevin Honneur et Patrie, dès 1940. Il deviendra par la suite maire d'Angers, de 1947 à 1959. Archives départementales de Maine-et-Loire
Comment la population regarde les collaborateurs ?
 
«  Tous ceux qui cherchent à collaborer d’une manière trop visible et surtout sous un angle un peu idéologique ou politique avec les Allemands, que ce soit dans le cadre de la collaboration politique ou de la collaboration armée, sont honnis de la population et les rapports de l’époque n’en font pas secret. Les collaborateurs sont détestés, haïs, souvent pris pour cible. Les kiosques ou les vitrines de leurs sièges sont régulièrement détruits par des pavés. On voit bien qu’il y a un rejet viscéral. En même temps, la population angevine, de par son caractère, plutôt conservatrice, pratiquante, rurale, est assez séduite et très attachée à la personnalité du Maréchal Pétain, dans de larges couches de la société, quasiment jusqu’à la fin de la guerre. Jusqu’en 40-41, on peut penser qu’avec le choc de la défaite, la notion figure de Pétain et le régime de Vichy interviennent un peu comme une forme de sauveur. En 40, il y a une attraction assez forte à l’égard de Pétain et du régime de Vichy. Mais dès l’été - fin 41, il y a un détachement qui est très net et irréversible. »
 
Vous le disiez tout à l’heure, en 1943, la Résistance est décimée. L’administration allemande a-t-elle eu des appuis au sein de la population ? Interroger la Résistance, c'est aussi interroger la collaboration...
 
« C’est un des facteurs explicatifs. Il y en a un autre qui me parait encore plus net : on ne devient pas du jour au lendemain - sauf dans les films - habitué à la clandestinité, précautionneux pour créer des liaisons très cloisonnées et ainsi éviter que, quand il y en a un qui tombe tout le monde tombe. Après le grand recrutement en 43, on est souvent frappé par les formes, je ne dirais pas de maladresse, mais d’imprudence qui font que la répression a parfois été d’autant plus efficace qu’elle frappait des mouvements en pleine expansion mais composés de beaucoup de recrues de fraîche date.
Ce que vous dites sur la collaboration est fondé malgré tout aussi. Le département étant un grand centre militaire, administratif et policier allemand. Et Angers, une ville très importante de la France occupée qui rayonnait sur un échelon multi-régional avec donc des antennes importantes de l’Abwehr, de la Feldgendarmerie, de la police de sureté du Reich - dont l’un des services est la fameuse Gestapo. Ces services allemands sont secondés par une minorité de collaborationnistes certes peu nombreux mais qui n’en sont pas moins très actifs.
Il ne faut pas négliger non plus le fait qu’Angers était préfecture régionale. Il y avait aussi, en raison du choix de la collaboration d’Etat par le régime de Vichy, des services de l’Etat français - notamment de police - particulièrement zélés et redoutables pour la Résistance. Je pense ici à la quatrième brigade régionale de police de sureté, qui était spécialisée dans la lutte contre, selon l’expression de l’époque, les « terroristes », c’est-à-dire la lutte contre les forces subversives qui visaient essentiellement les résistants communistes mais allaient en réalité bien au-delà. Eux aussi ont été, on le sait, particulièrement redoutables dans la répression contre la résistance angevine. Ils ont payé, soit dit en passant, le prix fort à la Libération : pour avoir travaillé sur l’épuration j’ai pu montrer, chiffres à l’appui, combien notamment les inspecteurs ou les commissaires de cette brigade régionale ont été assez sévèrement touchés et frappés par l’épuration. »

Méthodologie 
« C’est un travail de longue haleine. Entre l’idée et le livre il s’est écoulé plus d’une décennie. Cela peut paraitre long mais, en même temps, nous partions de loin parce qu’il y avait peu d’études disponibles. On s’est partagé la tâche et on a aussi posé des jalons par un certain nombre de travaux graduels. On n’a pas publié ce livre d’un seul coup : on a réalisé des travaux intermédiaires (livre, expositions) qui nous ont aidés à structurer notre réflexion. Tout cela nous a aidés à progresser dans notre réflexion.
C’est d’abord le fruit d’un long travail de collecte de documents, de dépouillement d’archives, de recoupement d’archives, pour aboutir à cet ouvrage. Nous avons eu une démarche assez originale, nous voulions écrire quelque chose qui soit scientifiquement solide et incontestable.
Nous nous sommes constitués une base de données de résistants et résistantes angevin(e)s et nous avons travaillé à partir de cette base de 1700 noms environ. Elle n’est vraiment disponible que depuis trois ou quatre ans. Le livre est à la fois une étude historique et un dictionnaire nominatif qui reproduit pour partie notre base de données. C’était une façon de rendre hommage à ces parcours, à ces itinéraires de vie, à ces trajectoires de Français ou d’Angevins tout à fait ordinaires dans des circonstances tout à fait extraordinaires. »
Marc Bergère, maître de conférences en histoire contemporaine à l'Université de Rennes 2 et président de l'association Résistance Anjou, a dirigé l'ouvrage "1940-1945, des Angevins en Résistance"
Marc Bergère, maître de conférences en histoire contemporaine à l'Université de Rennes 2 et président de l'association Résistance Anjou, a dirigé l'ouvrage "1940-1945, des Angevins en Résistance"




Journaliste Animateur du blog " Des mots à la marge " En savoir plus sur cet auteur




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