CNDC : "un pas de deux France-Amérique"


Rédigé par - Angers, le Samedi 5 Janvier 2013 à 08:00


Un américain, Robert Swinston, vient de succéder, à une française, Emmanuelle Huynh, à la tête du Centre national de danse contemporaine d'Angers. Comme en écho, sort au même moment un livre passionnant sur l'histoire du CNDC - "Un pas de deux France-Amérique" - qui ausculte la relation en miroir entretenue depuis ses origines par l'école avec les USA. Ecrit comme une enquête, l'ouvrage est signé par un spécialiste, le journaliste et chercheur Gérard Mayen. Interview.



Passionné de danse contemporaine, Gérard Mayen s'est spécialisé dans l'analyse des oeuvres chorégraphiques et des conditions de production et d'exercice de la danse
Passionné de danse contemporaine, Gérard Mayen s'est spécialisé dans l'analyse des oeuvres chorégraphiques et des conditions de production et d'exercice de la danse
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Angers-Mag : Quelle est la genèse de cet ouvrage ?

Gérard Mayen : "C'est vraiment une initiative personnelle. Le CNDC a ouvert le 2 octobre 1978 au commencement d'une époque prospère pour la danse contemporaine. Beaucoup d'institutions se sont créées les années suivantes et plus encore dans la foulée de l'arrivée de Jack Lang au ministère de la Culture. Une multitude d'établissements viennent de fêter qui, leurs 25 ans, qui, leurs 30 ans, et c'est un peu dans cette idée-là que je me suis intéressé au CNDC. Mais contrairement à pas mal d'autres livres, ce n'est ni un travail de commande, ni un album photo. Ce sont près de 400 pages de documentation, d'histoire et d'analyse de la vie de l'établissement.

Angers-Mag : Alors pourquoi cet établissement plus qu'un autre ?

Gérard Mayen : "Parce qu'il s'agit de l’École nationale supérieure de danse contemporaine, la seule exclusivement vouée - et pensée pour cela par l'État et le Ministère - à la danse contemporaine. Et qu'à ce titre, elle a été au cœur de tout ce mouvement artistique bouillonnant. La question initiale, c'est donc : "qu'est ce qu'une école peut nous dire de la manière dont l'art lui-même évolue et se développe ?" Il n'y a pas un modèle définitif et exclusif de ce qu'est la danse, ni de ce qu'est un danseur, il y a des enjeux techniques, esthétiques, philosophiques, politiques dans tout ça et, on l'imagine peut-être mal, tout ceci est très vivant : ça se dispute, ça évolue, ça tire dans un sens, dans l'autre. Je trouvais intéressant d'essayer de comprendre ce qui se passe dans la tête des enseignants, d'une direction pédagogique : quel danseur on veut produire. Et qu'est-ce que ça nous dit de la danse contemporaine ?."

Angers-Mag : Mais les 30 ans du CNDC, c'était en 2008. Pourquoi ce décalage ?

Gérard Mayen : "Vous êtes méchant (sourires)... Honnêtement, je m'y suis pris tard et je n'ai pas pu aller aussi vite qu'espéré. Le manuscrit était près depuis deux ans, mais en retard donc pour l'anniversaire. Et les deux dernières années, il y a eu un problème purement matériel pour l'éditeur."

Angers-Mag : "Derrière ma question, il y en a une autre : est-ce qu'il y a une concomitance voulue entre la sortie de cet ouvrage et la fin de la direction d'Emmanuelle Huynh ? Et donc l'arrivée de Robert Swinston ?"

Gérard Mayen : "Absolument pas. Je vous avoue d'ailleurs que ça ne m'enchante pas pour la promotion, car le CNDC tourne une page et a sans doute d'autres chats à fouetter que de soutenir ce livre. Bref... Mais, le fait est qu'il se passe quelque-chose de saisissant et de drôle, c'est que cet ouvrage s'appelle "Un pas de deux France-Amérique", que ce titre a été choisi il y a trois-quatre ans, et qu'un américain succède à une Française. J'avais cette intuition que la relation entre le champ artistique français et le champ artistique américain est un fil rouge. Ça n'arrête pas de dialoguer entre eux. Les artistes, surtout les français, ont besoin de passer par la référence à New York, aux grands chorégraphes américains, Merce Cunningham, Trisha Brown, Nikolais, pour clarifier leurs propres travaux. Et il se trouve que la nouvelle nomination le confirme de manière éclatante. C'est un livre de grande actualité du coup."

CNDC : "un pas de deux France-Amérique"
Angers-Mag : "Cette ligne directrice était une évidence pour votre ouvrage dès l'origine ?"

Gérard Mayen : "Oui. Quand on a créé le CNDC en 1978, on est allé chercher déjà un grand praticien, représentatif de la danse contemporaine construite et établie, donc aux États-Unis. On va trouver aux USA ce qui nous manque ici. Je pense que c'est une intuition un peu naïve, mais c'est ainsi. Il y a donc eu Alwin Nikolais (1978-1981), puis Viola Farber (1981-1983). Même Michel Reilhac (1984-1987), pourtant un français, arrivait des USA. Il avait un profil atypique d'ailleurs, car il était agent commercial international, mais passionné de danse. Il est très proche de chorégraphes américains. Et quand il prend le CNDC, il est pétri de références américaines et va lancer de grandes résidences de création dont le premier hôte sera Merce Cunningham."

Angers-Mag : Après Reilhac, arrive Nadia Croquet. Du changement ?


Gérard Mayen : "La question devient peut-être plus esthétique. À côté de Nadia Croquet, travaillait une dame très importante, Laurence Louppe, une historienne et théoricienne de la danse à une époque où la théorie était famélique. Elle était assez seule, mais a eu un rôle très important. C'était une passionnée de Trisha Brown. Avec elle ont émergé les idées autour de l'expérience sensible du danseur, de son autonomie. Là, il y a une ligne de partage. Viennent les Bouvier-Obadia (Joëlle Bouvier-Régis Obadia, 1993-2003). Alors eux s'en réfèrent à la danse contemporaine allemande, on change d'option. Puis Emmanuelle Huynh (2004-2012) qui renoue avec ce tropisme du côté de Trisha Brown, une danse plus critique, très novatrice assez proche de tout un courant new-yorkais de danse "performance". Et maintenant donc Robert Swinston qui arrive tout droit de la compagnie Merce Cunningham."

Angers-Mag : Cette relation en miroir est-elle propre au CNDC d'Angers ?

Gérard Mayen : "Ça n'est évidemment pas propre à Angers. Il n'y a pas un espèce de cercle de fous qui s'est réuni ici pour s'enfermer autour des questions américaines. C'est significatif de tout le mouvement de la danse en France. Mais c'est extraordinairement saillant à Angers. Alors pourquoi ? Il ne faut pas oublier que New York, après la guerre, a pris le pas sur les grandes capitales européennes en matière d'avant-garde artistique, du fait de l'exil notamment de certains artistes. Alwin Nikolais a été formé auprès d'une chorégraphe allemande et a connu le débarquement en juin 44. Ça été une expérience existentielle fondatrice très forte pour lui, qui en a fait un francophile. Ses cendres sont au Père-Lachaise. Viola Farber est juive allemande et quand elle vient à Angers, elle est persuadée de refaire sa vie européenne. Si on inverse la focale, on voit que les Américains nous regardent aussi. Actuellement, il y a des débats importants à New York autour de la perte de la référence en matière chorégraphique. Et c'est ce qui explique que des artistes européens, Boris Charmatz, Emmanuelle Hunh, sont programmés à New-York."

Angers-Mag : Comment interprétez-vous le choix de succession pour Emmanuelle Huynh ? Et comment appréhendez-vous la nouvelle séquence qui s'ouvre ?

Gérard Mayen : "J'aurai une réponse en trois temps. D'abord en précisant que ce n'est pas ma place de juger et que je n'ai pas une parole d'autorité. Cela dit, j'ai le droit d'avoir un point de vue. En second lieu, je ne peux pas préjuger de la façon dont la direction va développer ses projets. Maintenant, troisième point, pour ce qui est des raisons qui ont conduit à cette nomination, à mon avis, il y a erreur. J'ai le sentiment que la ville d'Angers a eu le réflexe du brillant, de l'éclat, du prestige, ce qui en soit est assez commun. Mais le vrai leurre, c'est de penser que cultiver le nom de Cunningham sera porteur d'un étendard de renouveau, alors que lui-même a mis un terme à sa compagnie et annoncé qu'elle n'aurait pas de suite à son décès, qui plus est via un répétiteur, quelqu'un qui n'est pas chorégraphe, mais un maître de ballet."

Angers-Mag : "On a cédé à la mode vintage ?"

Gérard Mayen : "Je pense que c'est la suggestion de personnes qui ont le goût d'une certaine remise en ordre, à des repères reconnaissables, très reconnus dans l'Histoire. Très bien. Moi, je doute vraiment que ce soit la référence qui puisse nous stimuler et féconder de nouveaux projets."



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