ChroniK'Ô Noir - #20 - "Les livres sont les pièces d’un puzzle qui dessine l’Amérique"


Rédigé par Propos recueillis par Martine LEROY-RAMBAUD - Angers, le Samedi 28 Janvier 2017 à 08:00


Chaque mois, la journaliste Martine Leroy-Rambaud vous présente son coup de cœur littéraire du moment, sous un angle bien particulier : celui du roman noir. Une fois n'est pas coutume, c'est une interview qui constitue le corps de ce 20e épisode... Au lendemain de l’accession de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, Oliver Gallmeister (1), fondateur de la maison d’édition qui porte son nom, commente cette élection et le rôle de la littérature américaine qu’il édite.



Oliver Gallmeister, fondateur de la maison d'éditions française du même nom, il y a 10 ans. Crédit photo : Jean-Luc Bertini. A côté, le "Soleil Rouge" de Matthew McBride, l'une des dernières parutions en date.
Oliver Gallmeister, fondateur de la maison d'éditions française du même nom, il y a 10 ans. Crédit photo : Jean-Luc Bertini. A côté, le "Soleil Rouge" de Matthew McBride, l'une des dernières parutions en date.
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Suite au résultat du vote des grands électeurs, Donald Trump vient d’accéder à la présidence des Etats-Unis. Quel regard portez-vous sur ce scrutin ?

Oliver Gallmeister : "Dans les faits, l’Amérique n’a pas voté pour Trump, puisque Hillary Clinton comptabilise 2,5 millions d’électeurs de plus. L’erreur est dommageable ; le système politique des Etats-Unis est déficient de ce point de vue, et c’est la deuxième fois que cela se produit en moins de 15 ans, puisque Georges Bush avait gagné contre Al Gore dans les mêmes conditions.
Notre perception des Etats-Unis est assez erronée. On l’imagine à travers ce qu’on en voit au cinéma et la majorité des fictions commerciales. Or, les Etats-unis sont un pays pauvre, aux inégalités criantes et technologiquement pas très avancé. Ce pays ne se réduit pas à Apple et Hollywood. Mais l’Amérique est très douée pour vendre cette image fantasmée d’elle-même. Je vais chaque année aux Etats-Unis, dans cette Amérique du milieu, entre les côtes Est et Ouest où l’actualité sociale est brutale, inégalitaire. C’est cela qui s’est transcrit dans le vote. Mais il serait faux de dire que ce sont les petits blancs racistes qui ont voté Trump. Ce serait méprisant pour une partie de la population. Dans le vote Trump, il y a des Hispaniques, des noirs, des femmes, des riches. Le problème est global."

Est-ce de cette Amérique dont parlent les livres que vous éditez ? Et considérez-vous que cette littérature était annonciatrice du résultat des élections présidentielles ?

"Globalement oui, et c’est ce qui m’intéresse dans la littérature américaine ; une littérature qui nous parle de l’Amérique et présente le pays tel qu’il est et non tel qu’il veut se montrer. Une littérature qui parle de ce qu’est l’Amérique et de sa place dans le monde. Il y a plus d’américanité dans les romans noirs tels que ceux de Benjamin Whitmer, Jon Bassoff et autres que dans les produits commerciaux et formatés. L’Amérique se cache là, à travers ces écrivains, ancrés dans leur territoire, dans un pays qui est encore en devenir. Chaque livre constitue la pièce d’un puzzle à travers lequel on voyage et qui, in fine, dessine l’Amérique telle qu’elle est réellement. Une des fonctions clés de la littérature est de nous interroger sur qui nous sommes et notre place sur cette planète.
"Ce qui m’intéresse dans la littérature américaine ? Une littérature qui nous parle de l’Amérique et présente le pays tel qu’il est et non tel qu’il veut se montrer"

Voyez-vous un parallèle avec la littérature européenne ?

"A la différence de la littérature européenne, la littérature américaine est très récente. Je la situerais au début du 19e siècle. Il y a des points communs bien sûr avec la littérature européenne, mais toute littérature s’inscrit dans une tradition locale, avec des références spécifiques liées à sa culture, son territoire. Pour ce qui est de la littérature américaine du catalogue Gallmeister, deux axes se dégagent et en font sa spécificité. Le premier, c’est le rapport à l’espace : le nature writing a pour vocation de mettre cela en avant. L’autre aspect, c’est le regard critique sur la société tel qu’a pu l’initier Fenimore Cooper dont les œuvres constituent, à mon sens, la matrice de la littérature américaine : le rapport à la nature et la création de la mythologie américaine qui va donner le western dans un premier temps et le roman noir ensuite."

Comment est reçue cette littérature aux Etats-Unis et en France ?

"Certains des livres que nous avons publiés ont reçu des prix. D’autres ne sont pas du tout connus, et nous les publions en primeur. D’une manière générale, les Français sont meilleurs lecteurs que les Américains. L’approche culturelle et éducative est différente. Un candidat aux Etats-Unis a plus de chance de se faire remarquer photographié avec une canne à pêche ou une arme qu’avec un livre. La place du livre est moins présente, le réseau est nettement moins développé outre-Atlantique. New York, par exemple, ne compte que 30 librairies ; il y en a 450 à Paris..."

De quoi parle déjà – ou parlera demain – la littérature américaine ?

"La littérature américaine est très réactive, très impliquée dans le concret. On voit arriver des livres sur la guerre en Irak ; on trouve des choses sur la place des Etats-Unis dans le monde, qui traitent de géopolitique, du terrorisme, de la crise, de l’environnement. Il suffit de lire l’actualité internationale d’aujourd’hui pour savoir ce qui sortira demain. Mais bien sûr, tant qu’elles subsisteront, les inégalités et la misère urbaine et rurale resteront des thèmes prégnants qui donneront une très grande littérature noire."

Le site de l'éditeur.

Repères
Né en Corrèze en 1970, Oliver Gallmeister a fondé sa maison d’édition en 2006 avec d’entrée une spécificité pour la littérature américaine des grands espaces et le roman noir. Il a édité près d’une centaine d’auteurs anglo-saxons, parmi lesquels Craig Johnson, Trevanian, Ross McDonald, David Vann, Larry McMurthy, James Crumley, etc
La maison au logo de patte d’ours (pour illustrer le lien avec les grands espaces) a également développé une collection de livres de poche, Totem.
En 2017 sera rééditée l’oeuvre de Fennimore Cooper et en particulier, en septembre, chez Totem, une nouvelle traduction de son roman Le dernier des Mohicans. François Guérif, qui a dirigé pendant trente ans la collection Rivages/Noirs, vient de rejoindre la maison d’édition Gallmeister.
 












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