Claude-Eric Poiroux : "Un cinéma vérité"

Premiers Plans : Miroir social, écran total #1


Rédigé par Yves BOITEAU - Angers, le Jeudi 19 Janvier 2017 à 12:00


En choisissant d’ouvrir grandes ses portes aux premières œuvres de cinéastes de toute l’Europe – de l’Atlantique à l’Oural -, le festival de cinéma Premiers Plans est devenu, en bientôt 30 ans, une formidable chambre d’écho des évolutions sociales et sociétales du vieux continent. Parcourir son palmarès, c’est croiser les grandes préoccupations de notre temps. Celles, propres à chaque réalisateur, ouvrant sur une histoire, un pays, des racines, une culture. Et celles, universelles, qui touchent aux êtres humains. A leurs rapports amoureux, à leur relation à l’autre, à leur délicate recherche de place et de sens dans des sociétés en mutation perpétuelle. Un cinéma qui parle d’autant mieux aux spectateurs d’Angers, qu’il est traité bien souvent sans artifice et sans fard. Avec la sincérité, voire la radicalité, qui caractérisent la jeunesse.



"Keeper" de Guillaume Senez, Grand Prix 2016 du festival Premiers Plans.
"Keeper" de Guillaume Senez, Grand Prix 2016 du festival Premiers Plans.
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Toute vérité est-elle bonne à dire ? Parce qu’ils ne s’embarrassent pas de cette considération, les premiers films présentés à Premiers Plans laissent rarement indifférent. Un cinéma d’instinct et de désir, qui nous parle de nous et de notre monde. Quitte à dérouter.
 
Janvier 2004. Un souvenir. En ouverture de la compétition officielle, l’écrivain Emmanuel Carrère (L’adversaire, Limonov, Le Royaume…) présentait cette année-là à Angers son premier film en tant que réalisateur. Retour à Kotelnitch raconte sous la forme d’un récit-documentaire, ses voyages dans cette ville, située à 800 kilomètres à l’est de Moscou, où il était venu enquêter quelques années plus tôt pour l’émission Envoyé Spécial (France 2), sur les traces d’un prisonnier de guerre hongrois oublié pendant plus de 50 ans dans un hôpital psychiatrique. Sur le fond déjà, rien d’un divertissement.
 
Sur la forme ? Un OVNI qui laissa le public déconcerté. En terre hostile, Emmanuel Carrère y filme sa rencontre avec Ania, jolie jeune femme pleine de vie, amourachée d'un ex-membre du KGB local. Puis ses retrouvailles, déçues, avec elle, maman devenue "très ordinaire" dont il devait apprendre quelques mois après... le sauvage assassinat. D’où son choix de revenir une dernière fois à Kotelnitch retrouver les proches d'Ania lors d'un repas de famille surréaliste sur fond de larmes et de vodka. Fiction ? Documentaire ? « Mon projet était un objet souple et assez libre, comme pour un roman », nous avait expliqué Emmanuel Carrère, revendiquant la formule de « caméra-stylo ».
"Je reprends l’idée de Milos Forman, qui considère les premiers films comme un cinéma vérité. C’est comme ça que je le vois" Claude-Eric Poiroux

"Eat sleep die", de la réalisatrice suédoise Gabriela Pichler, Grand prix 2013.
"Eat sleep die", de la réalisatrice suédoise Gabriela Pichler, Grand prix 2013.
Une formule qu’on pourrait appliquer à Premiers Plans ? « Je reprends l’idée de Milos Forman, qui considère les premiers films comme un cinéma vérité. C’est comme ça que je le vois", analyse Claude-Eric Poiroux, le fondateur et délégué général du festival. "A Angers, nous privilégions des films qui nous montrent un désir de cinéma, de s’exprimer et d’inventer avec le cinéma. Après ces premiers films, on rentre souvent dans des contingences qui enlèvent un peu de spontanéité aux choses. »
 
Cinéma vérité… En piochant dans les palmarès des 28 éditions de Premiers Plans, on pourrait décliner les exemples à l’infini. Comment ne pas penser à Nord, le premier long-métrage de Xavier Beauvois, primé en 1992. Entre ce film dérangeant, inspiré de l’histoire familiale de son auteur, et le couronnement de Des hommes et des dieux (Grand Prix du Jury à Cannes en 2010 et César du meilleur film l’année suivante), il y a bien un monde. Dans la forme, l’intention, la production, la distance…
Pour autant, si on a aimé la force et la grande maîtrise du second, on n’oubliera jamais la sincérité crue du premier. « Dans cinéma vérité, il y a le mot « vérité » : quelque chose qui permet de regarder une forme pas maquillée, au propre comme au figuré ; souvent les acteurs eux-mêmes de ces films ne sont pas ou peu maquillés", prolonge Claude-Eric Poiroux. "Quand on fait un premier film, on ne s’éloigne pas trop de son univers. Ça peut être autobiographique ou non, ce que la littérature appelle de l’autofiction ou du docu-fiction, mais assez curieusement, là où la littérature peut tomber dans l’exhibition, le cinéma des premiers films offre une immédiateté de la représentation. »

En citant deux exemples de films français, on pourrait laisser à penser que la remarque ne vaut pas pour les autres premières œuvres européennes. Il n’en est évidemment rien. Le courage face au chômage de Raisa dans Eat sleep die, de la Suédoise Gabriela Pichler (2013), la leçon de survie en milieu scolaire hostile d’Asian, le héros de Leçons d’harmonie, du Kazakh Emir Baigazin (2014), l’innocence perdue de Toto and his sisters, du Roumain Alexander Nanau (2015), pour ne citer que quelques-uns des derniers films primés à Angers, tirent bien eux aussi leur force de ce même cinéma-vérité.
"Le cinéma européen a depuis tout temps une autre ambition que le simple divertissement. C’est une caisse de résonance des mutations, des évolutions sociales en cours" Arnaud Gourmelen, programmateur de Premiers Plans

« Le cinéma européen a depuis tout temps une autre ambition que le simple divertissement. C’est une caisse de résonance des mutations, des évolutions sociales en cours", confirme Arnaud Gourmelen, le programmateur de Premiers Plans qui, à ce titre, visionne chaque année les centaines de films soumis au festival. "Et c’est vrai aussi pour le cinéma de divertissement, contre lequel je n’ai rien au passage. On le voit ne serait-ce que pour le genre « western » avec bien souvent beaucoup plus de réflexion et de profondeur dans l’approche des cinéastes européens. »
 
« Le cinéma, comme la réalité, sont très différents en Roumanie, en Allemagne, en France ou en Espagne. Pour les spectateurs qui n’ont pas eu le privilège de découvrir ces pays par eux-mêmes, ce cinéma est encore plus essentiel", ajoute Claude-Eric Poiroux. "C’est une fenêtre ouverte sur ces pays, dans des choses toutes simples, des détails, la manière dont on monte dans un bus, dont on l’appelle… Vous voyez au travers de cela l’histoire et la sociologie d’un pays. Des sentiments de solidarité, d’étrangeté de désespoir apparaissent, qui ne sont jamais trafiqués. Ces moments de vérité sont très puissants car ils sont montrés par des films sans effets spéciaux. »













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