Corinne Bouchoux : "Le vrai défi, c'est d'agir"


Rédigé par Yves BOITEAU et Sébastien ROCHARD - Angers, le 04/04/2015 - 08:18 / modifié le 05/04/2015 - 23:23


Elue au Sénat depuis septembre 2011 sous l’étiquette Europe Ecologie-Les Verts, Corinne Bouchoux revendique ce seul mandat et revient sur les combats qu’elle y mène, l’actualité nationale et locale. Cet entretien, extrait du n°25 d'Angers Mag a été réalisé le 16 février 2015.



Corinne Bouchoux : "Le vrai défi, c'est d'agir"
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Corinne Bouchoux, c’est quoi un sénateur, exactement ?
"C’est un parlementaire qui fait partie de ce qu’on appelle la Haute Assemblée, laquelle –contrairement à l’Assemblée nationale- est élue au scrutin indirect, c’est-à-dire par environ 2000 grands électeurs dans notre département. C’est un élu qui a toutes les prérogatives du parlementaire : écrire et voter les lois d’abord, contrôler ensuite ce que fait l’exécutif et l’administration –en gros comment sont utilisés les deniers publics- et puis il y a une fonction que je revendique et qui est assez peu développée en France, c’est l’investigation parlementaire. En clair, le droit d’investiguer dans les administrations."
 
Ca, c’est pour "la fonction", mais comment se passent concrètement vos semaines ?
"J’ai pris les choses avec méthode, avec trois journées conséquentes par semaine sur Paris. En plus du volet législatif, il y a trois autres volets à gérer : un politique, avec la vice-présidence –assez imprévue- du groupe écologiste au Sénat et les réunions institutionnelles et médiatiques qui en découlent. Les deux derniers volets, c’est l’administratif et le côté employeur : je demande à mes collaborateurs une polyvalence extrême sur tous les sujets et sur tous les terrains. C’est indispensable, car on passe beaucoup de temps à résoudre dans la journée des problèmes qu’on n’avait pas le matin. Vous n’imaginez pas les situations kafkaïennes dans lesquelles se retrouvent les gens qui me sollicitent. Car l’autre partie du travail se passe évidemment sur le terrain, avec des interventions sous de multiples formes."
 
Vous êtes au Sénat depuis bientôt 4 ans. Au final, est-ce l’institution à laquelle vous vous attendiez ?
"En arrivant, je n’avais pas de préjugés sur ce qu’étaient ou ce que n’étaient pas les sénateurs. A vrai dire, je me projetais plutôt naturellement sur l’échelon européen : c’est pour moi l’échelon où se posaient les choses importantes en termes économique, de population… et je suis une admiratrice de Dany Cohn-Bendit… Bref, je dirai qu’au Sénat, il y a moins d’immédiateté qu’à l’Assemblée nationale. Beaucoup de sénateurs n’ont pas leur carrière politique devant eux : ils ont une longue expérience politique derrière eux et donc un certain recul sur l’action publique. Je pense qu’on sent moins la logique partisane que chez nos collègues de l’Assemblée. Nous sommes aussi beaucoup moins dans la bulle médiatique."
 
"Je viens du monde associatif et j’y retournerai car j’y crois énormément. Mais avant de partir, je ferai une proposition de loi visant à limiter à deux le nombre de mandats d’affilée d’un même type."

 
Vous parlez de l’expérience politique de beaucoup de sénateurs, qu’on peut assimiler, aussi, à l’enchaînement des mandats… et donc à un éloignement progressif de la réalité ?
"Pour certains, ils ne sont effectivement plus dans les problématiques du quotidien… mais au-delà de ça, j’ai toujours plaidé pour une vie publique où l’on peut rentrer à n’importe quel moment. Mais pour y entrer il faut que d’autres en sortent ! J’ai déjà dit et je confirme que je ne re-solliciterai pas un autre mandat de sénateur : je viens du monde associatif et j’y retournerai car j’y crois énormément. Mais avant de partir, je ferai une proposition de loi visant à limiter à deux le nombre de mandats d’affilée d’un même type. Tout ça renvoie aussi au cumul des mandats, car je vous assure que la fonction de sénateur occupe largement un plein temps…"
 
Etre une femme au Sénat, c’est compliqué ?
"Je n’avais pas l’idée d’une complication, mais c’est plus compliqué. Avec Catherine Deroche (sénatrice UMP de Maine-et-Loire), nous sommes l’une et l’autre très assidues, et très bosseuses –on arrive même parfois à s’entendre, je pense à la loi sur la RTT pour les parents d’enfants malades - mais nous avons un vrai souci pour lequel je n'ai de réponse, c’est qu’on a beaucoup de mal à vendre médiatiquement notre travail. On a un vrai problème de visibilité. On a peut-être intériorisé une espèce de modestie féminine. Mais il ne faut pas se leurrer, la vie publique reste un bastion plutôt masculin, ça n’est pas la vraie vie."
 
Etes-vous pour autant favorable à l’imposition de la parité en politique ?
"J’étais contre, parce que j’estimais qu’on n’avait pas besoin de ça, mais j’ai changé d’avis. Des femmes de gauche m’ont fait rencontré des « Juppettes », ces femmes ministres nommées dans le gouvernement d’Alain Juppé en 1995 : elles m’ont raconté la manière dont elles étaient utilisées étant ministres. Je me suis dit : « A cette allure-là on en a pour dix siècles ». Alors la parité, c’est un mal nécessaire, et j’en suis désolée. De ce point de vue, les élections départementales permettront une féminisation instantanée des instances…"
 
"Je dis souvent aux copains que lorsque nous étions au gouvernement, on pesait plus sur les autorités locales, notre action de parlementaire était plus forte."

 
Restons sur la politique nationale, et sur votre position par rapport au gouvernement. Vous avez été élue dans le cadre d’un accord entre Les Verts et les socialistes, en 2011. Comment gérez-vous ce statut de parlementaire et les attentes des militants écologistes de terrain ?
"Je vote à chaque fois en conscience. Quand on peut, on essaie d’avoir un vote de groupe, une position de consensus, mais j’essaie de ne pas être dans des postures, de ne pas être dogmatique. Après, je dis souvent aux copains que lorsque nous étions au gouvernement, on pesait plus sur les autorités locales, notre action de parlementaire était plus forte. Mais la politique ultralibérale et pas équilibrée du gouvernement nous met dans une situation compliquée… Disons que quand on est législateur, on n’est pas dans la radicalité. On essaie de faire le mieux dans chaque texte, sur chaque amendement. Et de ce point de vue, je me sens plutôt soutenue par les copains d’ici."
 
En somme, vous préférez agir dedans que protester en dehors ?
"J’ai toujours été dans le « faire » et j’ai toujours voulu mettre les personnes en réseau. Si on ne veut pas être uniquement dans des postures, dans une position que j’estime « facile » où l’on sort les banderoles, il faut être dans l’exercice du « faire » : c’est le vrai défi. J’ai un côté effroyablement pragmatique, mais j’essaie que les choses soient mieux que la veille, quand on n’était pas là, et que l’avant-veille, quand on voulait y être."
 
Un mot, tout de même, sur le mandat de François Hollande. Comment le jugez-vous jusqu’alors ?
"On va être politique et équitable. Ça n’a pas commencé comme nous l’aurions souhaité, on aurait voulu plus d’écologie politique… les débuts ont été évidemment décevants. Tout le monde reconnaît qu’il habite aujourd’hui la fonction. Et bien j’espère que la deuxième partie du quinquennat sera plus positive et réussie."
 
Sur un point très précis, le droit de vote des étrangers aux élections locales, vous avez été déçue aussi ?
"Je vais vous faire un aveu. J’ai fait mon mémoire de DEA au début des années 80 sur le thème « La Ligue des Droits de l’Homme et la question du vote des étrangers ». Je pense que c’est un sujet, malheureusement, sur lequel le Parti Socialiste n’est pas prêt aujourd’hui. Et je le regrette vraiment. Car je pense que dans beaucoup d’endroits, les choses n’auraient pas mal tourné y compris au niveau du Front national, si on avait accepté une citoyenneté pour les étrangers au niveau des élections municipales. Ça aurait été un acte fort."
 
Christophe Béchu ? "On a au moins la chance d’avoir un maire jeune et dynamique, et qui suit les dossiers de très près. Même si, sur le fond, évidemment, il y a plein de choses avec lesquelles je ne suis pas en accord. Mais c’est lui qui a été élu, pas moi."
 
Et au niveau local, quel regard portez-vous sur le début de mandat de Christophe Béchu (UMP) ?
"J’essaie de ne pas être de celles qui donnent des leçons… même si je reste une observatrice attentive de ce qui se passe. (un silence). On ne peut pas reprocher à Christophe Béchu d’appliquer son programme. La question, en France, c’est de savoir ce qu’est une opposition municipale positive : je crois qu’il faut qu’on grandisse par rapport à ça. Du point de vue humain, c’est quelqu’un qui reconnaît les personnes, qui s’exprime toujours de façon posée et quand on a un soucis, qui n’est pas dans l’esquive. Du point de vue relationnel, c’est quelqu’un d’un commerce très agréable. Et de ce point de vue-là, on a au moins la chance d’avoir un maire jeune et dynamique, et qui suit les dossiers de très près. Même si, sur le fond, évidemment, il y a plein de choses avec lesquelles je ne suis pas en accord. Mais c’est lui qui a été élu, pas moi."

Revenons à l’actualité nationale, mais qui a beaucoup aussi beaucoup agité le microcosme angevin : vous avez très tôt revendiqué votre homosexualité… comment avez-vous vécu l’épisode relatif à l’adoption de la loi sur le Mariage pour tous ?
"l restera dans les annales de la science politique comme une espèce d’immense ratage collectif. C’était un débat trop long, pas bien préparé. Je l’ai vu comme le symptôme d’une société française qui n’allait pas bien et qui a trouvé autour de ce sujet un axe de fixation."
 
Les manifestations hostiles à la loi, notamment à Angers, disent tout de même quelque chose de la société ?
"J’essaie d’être lucide par rapport à ça, mais j’ai mis beaucoup de temps à comprendre. J’ai été un peu naïve : je pensais vraiment que pour la société, le fait que deux personnes majeures de même sexe puissent se marier ne posait plus de souci… Je dois être honnête : je n’ai fait l’objet, durant cette période, d’aucune incivilité… Je comprends que ça n’enchante pas certaines personnes, mais la séquence était trop longue. On a passé trop de temps à parler de tout ça, alors que les vrais sujets se situent ailleurs : le logement, le décrochage scolaire, l’emploi…"
 
Autre « vrai » sujet, qui est l’une des vos préoccupations majeures, c’est celui de l’évasion fiscale ? Comment se fait-il que l’Etat n’arrive pas à s’y attaquer vraiment et qu’autant d’argent échappe encore à l’administration fiscale ?
(Un peu désappointée) "On a fait la saison 1 avec Eric Bocquet (sénateur communiste du Nord), on a fait la saison 2 et on est quasiment experts sur les flux, les tuyauteries, l’ingénierie qui permet d’approvisionner des comptes à l’étranger. Le hic, c’est qu’on a pas encore réussi à résoudre un problème politique : à Bercy, les contrôleurs font très bien leur travail mais une fois que les circuits et les personnes ont été identifiés, c’est aussi à leur niveau que se jouent ou pas les poursuites. Il n’y a pas d’automaticité à saisir les procureurs et Bercy veut garder ce privilège d’ester ou pas en justice. C’est ce qu’on appelle le verrou de Bercy. Au sein du ministère, une cellule travaille sur 2500 personnes qui auraient régularisé leur situation. Tant mieux. Mais après ? En Maine-et-Loire, on est dans un département les plus vertueux au niveau de l’impôt mais ça n’enlève pas le problème."
 
Pourquoi ce verrou ? Ce sont les intérêts d’Etat ?
(long temps d’hésitation). "Je fais le lien avec une autre mission que l’on vient de lancer sur le Crédit d’impôt recherche. On est en train de regarder ça d’assez près, mais ça devient « énorme » les sommes engagées, de l’ordre de 6 ou 7 milliards. Je pense qu’on a un problème culturel avec ça en France. Avec Jean-Marc Ayrault, il avait été envisagé une grande réforme avec du prélèvement à la source comme le font les Allemands, pourquoi n’y arriverait-on pas nous aussi ? Ça fait partie des sujets qui sont difficile et parfois décourageants."
 
Open Data : "La France n’est pas en avance sur le sujet, mais on a un beau potentiel et un vrai vivier d’emplois là-dedans."

Dans le même ordre d’idées, on a beaucoup entendu parler récemment de la réserve parlementaire, et de son utilisation, notamment après un rapport sévère de la Cour des comptes sur la question. Qu’en pensez-vous ?
"J’ai toujours dit qu’il fallait supprimer ce truc-là ! Après, je dispose comme chaque parlementaire de 130 000 € à flécher vers des collectivités, des associations, des projets… Il ne faut pas le faire en se disant : « Vous allez me remercier pour ça ». Quand on utilise cet argent, il faut se poser la question de l’intérêt général… »"
 
Concluons par un sujet d’avenir, qui est aussi une de vos priorités, c’est celui de l’Open Data. De quoi s’agit-il exactement ?
"Les progrès techniques permettent de remettre sous un format facile d’accès des données qui, si vous les exploitez habilement, vont vous livrer énormément de choses. Un exemple : à New-York, quelqu’un a fait une cartographie à partir du recensement des départs d’incendies. A côté, on a regardé la répartition des casernes et c’est ce qui a permis de montrer le décalage entre les besoins de protection et l’offre de services, pour repositionner ces derniers au final. Ce sont des données non confidentielles qui ont permis de mettre ceci en évidence. L’Open Data, c’est ça libérer des données publiques pour pouvoir permettre à tous d’inventer de nouveaux services. C’est un nouveau business extrêmement malin et précieux qui a des répercussions sur la vie quotidienne. La France n’est pas en avance sur le sujet, mais on a un beau potentiel et un vrai vivier d’emplois là-dedans."

Corinne Bouchoux, façon Proust
Le bonheur parfait selon vous ?
Un monde où personne ne serait sans logement.
 
Le trait de caractère dont vous êtes la plus fière ?
L’engagement tenace
 
Votre qualité préférée chez une femme ?
La probité
 
Et chez l’homme ?
La probité
 
Votre artiste préférée ?

Virginia Woolf
 
Votre film culte ?
Les amours imaginaires de Xavier Dolan
 
Un livre qui a changé votre vie ?
Saint Germain ou la négociation  de Francis Walder
 
Votre chanson préférée ?
Goetingen de Barbara
 
Votre plat préféré ?
Les soupes de légumes…
 
Que détestez- vous le plus au monde ?
L'injustice
 
Le défaut qui vous inspire le plus d’indulgence ?
L'impatience

Bio-Express
1964 : Naissance à Issy le Moulineaux
1986 - Dîplôme de l'IEP de Paris
Depuis 1986 : militante associative
2001 : Se Pacse à Angers
2002-2007 : Adjointe au proviseur du collège David d’Angers)
2007-2011 : Directrice des formations à Agrocampus Ouest (Angers)
2011 : Doctorat en histoire à l’Université d'Angers
2011 : Est élue Sénatrice de Maine et Loire



















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