"Dans des mondes très anciens, l'art était la vie dans tous ses actes"

LA TRIBUNE DU LUNDI #LATRIBUNEDULUNDI


Rédigé par Denis PÉAN - Angers, le 07/09/2015 - 08:02 / modifié le 08/09/2015 - 08:40


Contribuer au débat public sur le territoire angevin et, à notre niveau, participer à l'indispensable vie des idées, c'est l'objet de [La Tribune du Lundi]. Alors que les Accroche-Cœurs s'ouvrent au milieu de la semaine et que la rentrée sonne aussi pour toutes les cultures locales, nous avons demandé à Denis Péan, fondateur, artiste, chanteur et compositeur du groupe Lo'Jo, de nous faire partager sa réflexion sur la place du spectacle vivant et de la culture dans notre société. Une tribune engagée, donc.



"Dans des mondes très anciens, l'art était la vie dans tous ses actes"
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"Somnambule en plein midi, je traverse le champ de manoeuvre où les hommes apprennent à mourir". Voilà une phrase tirée du livre " Spectacle " de Jacques Prévert. J'ai pensé à ce livre dans la bibliothèque ce matin avant d'entreprendre ma réponse à votre question sur le spectacle vivant et la culture dans notre société. 

Et j'ai pensé aussi comment le situationniste Guy Debord, en 1967, dans son ouvrage "La société du spectacle", assujettit le mot spectacle à un autre : aliénation. Alors tout à coup ce vocable si banal me glisse des mains, moi dont le métier c'est d'être - en grande partie- homme de spectacle. Le dictionnaire ne me donne guère que : "s'offrir aux regards", alors que  l'artiste  du monde marchand "se vend aux regards".

Il semble que dans des mondes très anciens, l'art était la vie dans tous ses actes. Les chants scandaient la moisson ou la chasse, la peinture ornait le corps pour le rituel. L'art était indissociable d'un pouvoir de transcendance, de guérison, d'honneur fait aux divinités, aux génies. On dit que c'est le pouvoir (mana) collectif d'un chant qui décuplait la force chez les anciens polynésiens afin qu'ils puissent transporter leurs colossales pierres sur les lieux de cérémonies et sacrifices. Chez les pécheurs de perles du Golfe Persique, il y a encore à peine quelques dizaines d'années le timonier de l'embarcation était chanteur et tous les marins tambourinaires et choristes, et seule la transe procurée par ce chant les rendait aptes à de telles plongées en apnée. 
"On dit que c'est le pouvoir (mana) collectif d'un chant qui décuplait la force chez les anciens polynésiens afin qu'ils puissent transporter leurs colossales pierres sur les lieux de cérémonies et sacrifices"

J'ai vu au Maroc dans une "lila tagnawite" -fête rituelle de guérison dirigée par le maalem maître musicien et la voyante thérapeute-  qu'il n'y a pas de spectateurs, ni d'acteurs mais une fusion vibrante au diapason de l'évènement qui balance entre le sacré et le profane, monde de djinns, de magie, de mystère et de superstitions. Autrement qu'en cette situation, la musique des gnawis donnée en spectacle dans un concert tels qu'on les voit en France est telle un cheval hongre, belle mais stérile, un folklore vidé.

Le spectacle où l'artiste se trouve d'un côté et le public de l'autre serait un produit de consommation des sociétés modernes occidentales ? Et je constate par ailleurs que les grandes manifestations d'art de rue, entre autres, ou la culture des raves, le Hell'Fest, les rassemblements néo-hippies renouent - sans le savoir peut-être - avec l'attirance pour le rituel, la procession mystique, l'exorcisme, la transe divinatoire, et chez les jeunes le passage initiatique. Le rapport de ces festivités avec les produits qu'on appelle drogue n'est pas innocent de ce point de vue. Les drogues sacralisées dans les sociétés initiatiques/chamaniques ancestrales sont d'autant plus usitées chez nous et dangereuses qu'elles sont  - dans notre société peu évoluée - réprimées et tabous. 

Ces festivités sont une quête d'éveil et de conscience pourtant souvent inavouée, ce qui les rend inacceptables pour les censeurs politiques et les monopoles religieux dont l'intérêt est obéissance et obligatoire soumission matérialiste.
Il me semble que la suppression des moyens alloués à la culture en France et de beaucoup de ces aires de battage d’idées depuis les dernières élections municipales en est une conséquence, même si ces mutations se jouent dans un nuage d'habitudes, de confusion de peurs, d'obsession du contrôle de la morale, et de mensonge sécuritaire.
"Il me semble que la suppression des moyens alloués à la culture en France et de beaucoup de ces aires de battage d’idées depuis les dernières élections municipales en est une conséquence, même si ces mutations se jouent dans un nuage d'habitudes, de confusion de peurs, d'obsession du contrôle de la morale, et de mensonge sécuritaire"

J'étais au festival d'art de la rue d'Aurillac cet été où j'ai été happé par un autre spectacle que celui écrit sur le programme de papier, une réalité sociale comme on dit : le conciliabule des gueux, des jeunes vagabonds avec leurs hardes venus siéger là comme pour un sabbat sur les trottoirs de la ville, tels confrérie obscure, mystiques errants en toge de suie, clan de charbonniers hirsutes, elfes sauvageonnes, gent à chiens, grimaciers poudrés de magnésie. On les voit au carnaval des bougres, hommes à crêtes, au torse peinturluré et leurs attelages de 3 chiens, FREAKS couchés avec les bêtes, mages de la crèche noire.
C'est l'Opéra des Barons de la lune auprès duquel tout autre spectacle semble futile.

Calaferte a écrit au siècle dernier : "Il importe que l'artiste ait soin de se désolidariser. Ce n'est qu'en se distinguant qu'il est indispensable aux sociétés" ou bien : "Ou le siècle à venir sera celui du refus ou il ne sera qu'espace carcéral" ; nous sommes "le siècle à venir" qu'anticipe Calaferte. De même c'est avant lui qu'Abel Gance déclarait : "L'art peut s'édifier sur n'importe quel terreau sauf sur l'argile commercial. Je redoute - plus tard - quelques grandes catastrophes s'il s'engage dans cette voie qui n'est consacrée qu'en raison directe de son rapport à l'argent" ; nous sommes ce "plus tard" ...

Hier soir cependant, j'étais à l'Hélice Terrestre de Saint Georges des 7 Voix, au milieu de 9 contrebasses. Je suis simplement rentré enchanté, un  bonheur sans question était à ma portée.

Durant les Accroche-Cœurs, Denis Péan et Lo'Jo installeront leur "Jardin cosmopolite", peuplés de compagnons de route, dans le jardin du musée des Beaux-Arts.









1.Posté par MICHA le 07/09/2015 18:38 | Alerter
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b[Quel texte intéressant et riche ! Je ne peux qu'adhérer à son contenu, tant j'ai apprécié moi aussi depuis plus de 50 ans des expériences de ce type,où PARTAGE, CONVIVIALITE et ECHANGES sans contrepatie financière (ou si peu car il a toujouts fallu penser aux créateurs qui ne vivent tout de même pas exclusivement de pain, d'eau fraîche et de rires)... mais je voudrais faire une réserve dans ce discours exaltant : Ne pas perdre de vue que les gens vieillissent et leurs capacités se réduisent...

2.Posté par l''''''''''''''''inconnue non reconnue le 07/09/2015 21:34 | Alerter
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une fois j'ai eu l'occasion de vous rencontrer , j'habite trop loin , mais je fut subjuguée par ce que j'ai vu et entendu bravo MONSIEUR PEAN vous êtes un grand MONSIEUR, merci pour ce que vous apporter à la chanson , j'ai senti mon âme s'élever aux cieux quand j'ai entendu vos chanteuses , je ne suis pas pour que les artistes se servent de leur notoriété pour faire de la politique, mais vous vous faites avancer les choses, les idées et nous ne pouvons qu'être habités par l'amour quand on lit...

3.Posté par Cécile H. le 08/09/2015 07:53 | Alerter
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J'aime lire les artistes, ils ne peuvent dire autrement qu'en exprimant le beau. C'est ce que je ressens encore à la lecture de cet article : la beauté transpire. MERCI à tous ceux qui laissent leur talent guider leur vie et ce, pour le plus grand plaisir de leurs contemporains.








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