Des films à hauteur d’enfant

PREMIERS PLANS : MIROIR SOCIAL, ÉCRAN TOTAL #3


Rédigé par Yves BOITEAU - Angers, le Samedi 21 Janvier 2017 à 12:00


En choisissant d’ouvrir grandes ses portes aux premières œuvres de cinéastes de toute l’Europe – de l’Atlantique à l’Oural -, le festival de cinéma Premiers Plans est devenu, en bientôt 30 ans, une formidable chambre d’écho des évolutions sociales et sociétales du vieux continent. Parcourir son palmarès, c’est croiser les grandes préoccupations de notre temps. Celles, propres à chaque réalisateur, ouvrant sur une histoire, un pays, des racines, une culture. Et celles, universelles, qui touchent aux êtres humains. A leurs rapports amoureux, à leur relation à l’autre, à leur délicate recherche de place et de sens dans des sociétés en mutation perpétuelle. Un cinéma qui parle d’autant mieux aux spectateurs d’Angers, qu’il est traité bien souvent sans artifice et sans fard. Avec la sincérité, voire la radicalité, qui caractérisent la jeunesse.



Des films à hauteur d’enfant
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A jeunes réalisateurs, jeunes héros ? A Premiers Plans, 28 années de filmographie en témoignent : enfants et adolescents demeurent bien les figures préférées des cinéastes européens sélectionnés à Angers. Logique ?
 
Deux amoureux à peine sortis de l’adolescence face à leur histoire (Keeper). Un gamin de 9 ans livré à lui-même dans un ghetto rom de Bucarest (Toto and his sisters). Un collégien kazakh confronté à la violence au collège (Leçons d’harmonie). Les trois derniers longs-métrages européens primés par les jurys du festival Premiers Plans sont là pour l’attester : à Angers, la jeunesse ne règne pas en maître seulement derrière la caméra. « Les personnages principaux sont très, très souvent des gamins, enfants ou adolescents, admet Claude-Eric Poiroux, le délégué général du festival. Dans la représentation, les réalisateurs optent pour ce qui est proche d’eux : on voit finalement très peu d’adultes ou de personnes âgées ! »
 
De là à y déceler une marque de fabrique de Premiers Plans et donc du jeune cinéma européen, l’idée appelle un minimum de prudence. Pensons ne serait-ce qu’un instant au cinéma de divertissement. D’Harry Potter à E.T, d’ Hugo Cabret à Charlie et la Chocolaterie ou Miss Peregrine et les enfants particuliers (du bientôt sexagénaire Tim Burton), l’histoire du 7e Art ne manque pas de succès mettant en scène des enfants ou adolescents. « La figure de l'enfant, et plus encore de l'adolescent est présente dans d'innombrables films, à travers l'histoire du cinéma, rappelle Perrine Boutin, maître de conférences au département cinéma de l’UFR Arts et Médias à Paris 3 Sorbonne Nouvelle. L'adolescence est narrativement très intéressante : c'est une période où le corps et l'esprit sont en mouvement, c'est l'essence même du cinéma. »
« L'utilisation de ces figures de l'enfant ou de l'adolescent est intimement liée au processus de création. Quand on crée pour la première fois quelque chose, on a envie de tout mettre dedans, avec une part d'autobiographie forte, même très cachée ou non conscientisée »

Simple tradition cinématrograpique, l’omniprésence de héros jeunes à Premiers Plans serait donc sans rapport avec l’âge des réalisateurs sélectionnés ? Perrine Boutin nuance : « L'utilisation de ces figures de l'enfant ou de l'adolescent est intimement liée au processus de création. Quand on crée pour la première fois quelque chose, on a envie de tout mettre dedans, avec une part d'autobiographie forte, même très cachée ou non conscientisée. » « A 25-30 ans, on n’a pas encore une grande expérience de la vie et c’est assez logique finalement de chercher à exprimer ses quêtes, ses convictions à travers des personnages qui révèlent quelque-chose de soi", abonde Arnaud Gourmelen, le programmateur de Premiers Plans, pour qui « plus que l’enfance ou l’adolescence, ce qui est très présent au cœur du cinéma à Angers c’est le passage d’un âge à l’autre, et la prise de conscience d’individus qui cherchent et se cherchent. »
 
A quels jeunes héros pense-t-il ? Arnaud Gourmelen de citer spontanément Nori, ce garçon kosovar qui tente de retrouver son père, parti sans lui en Allemagne dans Babai de Visar Morina, film présenté l’an passé, mais non primé. Un itinéraire qui rejoint celui de Ramasan, le jeune orphelin tchétchène, personnage central de Le petit homme (sélection 2015). La cuvée 2017 ne devrait pas échapper pas à la règle. Il y est question notamment d’un film sur la jeunesse grecque déboussolée – Park - assez radical dans sa forme.

Autant d’exemples qui témoignent d’une autre constante de Premiers Plans : l’âpreté des sujets mettant en scène la jeunesse. Autre tradition ? « Une autre raison de l'utilisation de ces figures, c'est qu'elle permet parfois de dépasser la censure ou de raconter des choses très dures, analyse Perrine Boutin. La figure de l'enfant ou de l'adolescent peut par exemple permettre d'éluder le politique. »

"Toto et ses soeurs" (Copyright JHR Films)
"Toto et ses soeurs" (Copyright JHR Films)
Inoubliable "Toto et ses sœurs"
L’histoire raconte qu’avant de lui accorder le Grand Prix en 2015, des débats passionnés divisèrent le jury, présidé cette année-là par Laurent Cantet. La forme ambiguë du film, un documentaire d’observation, signé du Roumain Alexander Nanau, perturbait certains membres. De toute évidence pas son président, palmé d’or à Cannes cinq ans plus tôt pour Entre les murs, dont la forme –mi-documentaire, mi-fiction- parfaitement assumée, fut elle aussi source de critiques.

Reste que Toto et ses sœurs, puisque c’est de ce film qu’il s’agit, restera bien dans les mémoires de Premiers Plans. « Un documentaire choc : du cinéma direct où se mêlent la violence du quotidien (manger, dormir, aller à l'école, autant de combats) et une forme de résilience », écrira lors de sa sortie Guillemette Odicino pour Télérama. Une sortie qui doit beaucoup à Angers. « C’est un film qui n’avait pas de distributeur avant d’être programmé ici, se souvient Arnaud Gourmelen. Il était passé à la toute fin du festival et il y avait eu un buzz très fort tout de suite. Au festival de Berlin, deux semaines plus tard, tout le monde en parlait. J’ai revu Alexander à Sarajevo récemment, il m’a dit que ça avait été très important pour lui ce passage à Angers. »
 














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