Edward Heath, une passion européenne

EURÊKA! #18


Rédigé par Laetitia LANGLOIS, maître de conférences en civilisation britannique à l'Université d'Angers - Angers, le 11/05/2017 - 07:45 / modifié le 11/05/2017 - 11:00


Avec cette rubrique bimensuelle, la rédaction d’Angers Mag et l’Université d’Angers (UA) s’associent pour éclairer autrement le débat public et les questions de notre temps, en confiant la plume à quelques-uns des 560 enseignants-chercheurs et 518 doctorants de l’institution, qui travaillent au sein des 25 laboratoires de l'UA.
Pour ce 18e volet, alors que les négociations sur le Brexit s'accélèrent, Laetitia Langlois, maître de conférences en civilisation britannique, revient sur l’entrée du Royaume-Uni dans la Communauté économique européenne en 1973. Une adhésion voulue, notamment par un homme, Edward Heath, Premier ministre britannique de 1970 à 1974.



Edward Heath, anglais et fervent européen, a été le premier ministre britannique de 1970 à 1974.
Edward Heath, anglais et fervent européen, a été le premier ministre britannique de 1970 à 1974.
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Le 23 juin 2016, une majorité de Britanniques votaient en faveur d’une sortie de l’Union européenne mettant ainsi fin à 43 ans d’une relation marquée par les atermoiements, les tensions et les crises. Le Brexit semble définitivement entériner le désamour des Britanniques pour l’Europe et ses institutions.
Mais dans ce contexte post-référendaire, il est bon de rappeler qu’il existe au Royaume-Uni un vrai sentiment pro-européen qui ne s’exprime pas en Écosse uniquement, même si c’est là qu’il est le plus ardent, et qu’il existe des hommes et des femmes qui se battent pour l’Europe. Parmi eux, Edward Heath, homme d’état britannique qui a consacré toute sa carrière politique à la défense de l’idéal européen.

Edward Heath fut élu leader du Parti conservateur en juillet 1965 et fut Premier ministre de 1970 à 1974. C’est lui qui réussit à faire aboutir les négociations entre son pays et la Communauté européenne après des années de tentatives infructueuses par deux gouvernements précédents. Le 1er janvier 1973 le Royaume-Uni entrait officiellement dans l’Europe, une consécration pour Edward Heath, une victoire historique aussi bien que personnelle tant l’Europe représentait pour lui une ambition politique majeure et une passion intime.

Edward Heath, une passion européenne
« Le Royaume-Uni est un pays européen »
 
Edward Heath fait véritablement figure d’exception dans le paysage politique britannique car il fut le seul à faire de l’Europe sa priorité et la pierre angulaire de son engagement politique. Il y a par ailleurs une dimension affective dans sa relation à l’Europe : plus qu’une relation primaire fondée sur des intérêts économiques et commerciaux, Heath éprouvait un réel amour de l’Europe.
C’était surtout et avant tout pour lui, un continent de savoirs, de civilisations, de culture qui unit les peuples autour d’un socle de valeurs communes et leur donne une identité commune. Et naturellement il incluait les Britanniques dans cette identité européenne. Dans son autobiographie, The Course of my life, il déclarait : « Géographiquement, historiquement et culturellement, le Royaume-Uni est un pays européen. Notre histoire a été essentiellement définie par nos relations avec les pays du continent européen » (p. 274).

Cette vision de l’identité britannique comme profondément et intrinsèquement européenne était aux antipodes de celle de ses confrères dans la classe politique britannique, quel que soit leur parti d’appartenance. Pour tous les Premiers ministres britanniques – avant ou après Heath – l’Europe a été vue comme un grand marché économique avec lequel établir des échanges commerciaux. Cette dimension transactionnelle contraste donc avec la dimension sentimentale qui caractérise les liens entre Heath et l’Europe.

Cet attachement à l’Europe trouve son origine dans un faisceau de facteurs, mais c’est surtout l’expérience de la Seconde Guerre mondiale qui l’a forgé politiquement et humainement. Heath n’a pas connu l’horreur des combats : il fut envoyé en France en juillet 1944 avant d’être finalement posté en Allemagne jusqu’en juillet 1946. Plus que l’Europe en guerre, Heath a vu l’Europe d’après-guerre : une Europe dévastée, déchirée, endeuillée, d’où cette volonté de travailler pour la paix en Europe afin qu’un tel drame ne se reproduise plus à l’avenir.

Dès son entrée en politique en 1950, Edward Heath œuvre pour un rapprochement entre son pays et la Communauté européenne de charbon et d’acier. Mais au lendemain de la guerre, le Royaume-Uni ne veut pas entendre parler d’une union avec l’Allemagne ou la France. Les Britanniques soutiennent le processus de construction européenne, de loin. Leurs partenaires privilégiés sont les États-Unis et les pays du Commonwealth, et il n’est pas question pour eux de se mêler à un groupe d’Européens continentaux, dont la plupart ont, en outre, succombé au fascisme durant la Seconde Guerre. C’est un mélange d’arrogance et de nostalgie qui empêche la classe politique de percevoir dès le début l’immense potentiel que représente ce marché commun. Pour Edward Heath, c’est l’erreur majeure commise par la classe politique de son pays dans les années d’après-guerre.

Détermination
 
En 1960, cependant, il est sur le point de voir son rêve européen se réaliser : Harold Macmillan, Premier ministre conservateur, décide de poser la candidature de son pays à l’entrée dans la Communauté européenne. Edward Heath est en charge des négociations avec les Six à Bruxelles et épate tous ses partenaires par sa détermination et la force de ses convictions. Le général de Gaulle vient cependant briser son rêve en imposant le 14 janvier 1963 un non catégorique à l’entrée du Royaume-Uni dans l’Europe, refus qu’il réitèrera 4 ans plus tard.

Après deux vetos humiliants imposés par la France, difficile d’imaginer que le Royaume-Uni puisse à nouveau tenter l’aventure européenne mais avec l’élection d’Edward Heath en juin 1970 au poste de Premier ministre, plus aucune place n’ait laissé au doute ou à l’échec. En mai 1971, il rencontre le Président Georges Pompidou à Paris pour un sommet bilatéral afin de convaincre le Président français de l’authenticité de la démarche britannique. Pompidou est séduit et demande à ses collaborateurs de lever tous les obstacles à l’entrée du Royaume-Uni. Le 28 octobre 1971, le Parlement de Westminster vote en faveur de l’entrée dans l’Europe. Des années de combat viennent d’être couronnées de succès pour Heath : son pays appartient désormais à la Communauté européenne et il signe le Traité d’adhésion le 22 janvier 1972 à Bruxelles.
 
Plus européen que son pays
 
La victoire est incontestable mais elle doit être nuancée : s’il a réussi à faire entrer son pays dans l’Europe, il n’a jamais réussi cependant à faire aimer l’Europe. Heath a eu le malheur de naître européen dans un pays qui résiste de toutes ses forces à l’Europe. Il chérissait l’idéal d’un Royaume-Uni à l’identité européenne heureuse, fier d’être dans l’Europe et de travailler avec l’Europe.
Edward Heath est décédé en 2005 échappant ainsi au triste spectacle du Brexit qui mettait brutalement fin à son rêve européen et à son idéal d’une Europe unie.

Laetitia Langlois.
Laetitia Langlois.
À propos de l’auteure
En 2010, Laetitia Langlois a soutenu à Toulouse une thèse de doctorat sur « Edward Heath et la tradition conservatrice : héritier ou modernisateur ? ».

Maître de conférences en civilisation britannique à l’Université d’Angers depuis 2012, elle y poursuit ses recherches sur le Royaume-Uni d’après-guerre, jusqu’aux années 70. Membre du laboratoire Langues, littératures, linguistique des universités d'Angers et du Maine, elle s’intéresse plus particulièrement aux politiques économiques, sociales et industrielles portées par le Parti conservateur.

Depuis 2016, au sein de l’UA, Laetitia Langlois est également directrice du département Langues étrangères appliquées (LEA) de la Faculté des lettres, langues et sciences humaines.








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