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Entretien avec Stéphane Brizé


Rédigé par Florence Macquarez - le 17 Janvier 2010 à 19:39

Stéphane Brizé, réalisateur de cinéma plutôt flatté par les médias ces derniers temps, reste un interlocuteur aussi simple que passionné. Un peu à l'image de ses films... Entretien exclusif pour Angers Mag Info.



Entretien avec Stéphane Brizé
- Comment avez-vous ressenti le succès de Mlle Chambon ?

Stéphane Brizé Comme la main de mon père dans mon dos, il y a bien longtemps, lorsque nous faisions du vélo, et qu'il m'aidait à monter les côtes. Un coup de main rassurant pour continuer la route.

- Parmi les bonnes critiques parues dans la presse, celles des magazines féminins
ont été dithyrambiques : n'avez-vous pas peur d'être "étiqueté" dans un genre ?


Comme j'ai eu la chance d'en avoir des tout aussi dithyrambiques dans Le Nouvel Obs, Le Canard Enchaîné, Le Monde et Libération par exemple, je ne suis pas trop inquiet. Et honnêtement, je ne vois pas bien quelle étiquette on pourrait me coller. Celle d'un réalisateur de films pour femmes ? Mademoiselle Chambon n'a quand même rien à voir avec Le journal de Bridget Jones, non ?

- Le jeu des acteurs est au centre de vos films. D'où vient ce choix ? Du théâtre ?

Non, c'est le goût du vertige de la vérité. Je fais des films uniquement pour capter ces moments là. Et cette vérité ne passe que par les comédiens. Vous pourrez faire bouger votre caméra dans tous les sens, à un moment, vous filmerez des acteurs qui jouent. Et s'ils jouent mal, la scène sera mauvaise. Et comme ma caméra n'est pas animée de mouvements frénétiques, le jeu des acteurs apparaît sans doute d'une manière plus flagrante. Il n'y a aucune virtuosité de ma part pour faire illusion, je ne sais pas le faire. Mes seuls effets spéciaux, ce sont les acteurs.

- Avez-vous eu du mal à convaincre des acteurs reconnus (P. Chesnais, A. Consigny, V. Lindon, S. Kiberlain...) de tourner avec vous ?

Pour replacer les choses dans leur contexte, au moment de Je ne suis pas là pour être aimé, Patrick Chesnais, malgré son incroyable talent, ne croulait pas sous les propositions de premiers rôles au cinéma. Il est magnifique dans ce personnage d'huissier mélancolique et il a repris une place privilégiée au cœur d'un système qui peut parfois oublier les plus talentueux. Quant à Anne Consigny, personne ne la connaissait avant ce film. Elle a reçu une nomination aux César dans la catégorie "meilleure actrice" (tandis que Patrick était nominé parmi les meilleurs acteurs), et sa carrière au cinéma a décollé. Il ne faut pas se voiler la face ; il n'est pas simple de financer des films, et personne ne s'est battu à l'époque pour mettre de l'argent sur un projet avec Patrick Chesnais et Anne Consigny. Je savais juste qu'ils étaient parfaits pour les rôles. Pour autant, ma certitude n'a convaincu qu'une fois le film terminé.

Pour Vincent Lindon, Sandrine Kiberlain ainsi qu’Aure Atika, les choses étaient différentes. Ils avaient apprécié Je ne suis pas là pour être aimé, et m'avaient confié leur envie de travailler avec moi. Le hasard de la vie a fait que les rôles de Mademoiselle Chambon leur convenaient parfaitement. Je leur ai téléphoné, et en quelques jours, j'avais leur accord. Ils reçoivent évidemment d'autres propositions bien plus lucratives, mais je pense qu’en venant, ils ont le sentiment d'avoir quelque chose à se mettre sous la dent, des personnages un peu riches et complexes à interpréter.

- L'exploration du sentiment amoureux, voire de la passion (pas toujours avouée d'ailleurs), est une piste que vous semblez apprécier. Vous le confirmez ?

Le mystère de la rencontre est quelque chose qui ne cesse de me questionner. Qu'est-ce qui fait qu'à un moment "T", deux personnes vont être attirées l'une par l'autre ? Quelles sont les histoires personnelles, quelles sont les nécessités qui permettent la rencontre ? C’est une énigme qui traverse le temps et je m'interroge dessus comme l'ont déjà fait mille auteurs avant moi, et comme d’autres continueront à le faire Je le fais avec l'humilité d'être un parmi tant d'autres. Avec toutefois la prétention surréaliste de penser que mon point de vue peut avoir un quelconque intérêt. Tant que je reste persuadé de cette incongruité, je vais continuer.

- Y a t-il des thèmes qui vous inspirent plus que d'autres ?

Les relations de familles et les relations amoureuses reviennent d'une manière récurrente dans mon imaginaire. Tout cela incarné par des personnages dont je sais qu'ils sont systématiquement habités par un profond sentiment d'illégitimité au bonheur. C'est ainsi, je ne parviens pas à me détacher de ces figures là. Ça tombe bien, elles sont universelles. J'aimerais dans le futur parvenir à mettre en écho d'une manière plus claire le fonctionnement de l'individu par rapport à sa place dans la société. Ken Loach le fait admirablement bien et il mêle habilement et intelligemment le social et le psychologique. Je ne peux pas faire fi de cette réflexion si je veux faire évoluer mon travail.

- Le langage du corps est-il pour vous aussi important que la parole ?

Notre corps et nos gestes, autant que la parole – et peut-être même bien plus – ne font que résumer notre histoire à chaque instant. On ne peut pas tricher avec ce que notre physique raconte. Avec les mots, l'illusion peut parfois durer un peu. Un personnage existe d'abord pour moi dans son énergie, dans sa façon de bouger. Les mots viennent ensuite. Et s'ils ne sont pas utiles, je m'en passe. C'est d'ailleurs souvent sur le plateau, lorsque j'ai l'acteur devant moi, que je me rends compte que je peux me dispenser de certaines répliques. La nature même des comédiens raconte déjà quelque chose. Alors je coupe facilement.

- Certaines scènes liées à l'activité sociale ou professionnelle de vos personnages (les danseurs de tango dans Je ne suis pas là pour être aimé, le maçon, l'ouvrière et l'institutrice dans Mlle Chambon ont un aspect "documentaire" très fouillé. Dîtes-nous pourquoi...

Trouver la profession d'un personnage n'est pas toujours simple. Mais c'est important. Notre profession raconte de fait quelque chose sur nous. Lorsque je cherche l'activité de mes personnages, il s'agit que cela sonne juste. C'est le moins que je puisse faire pour accéder à cette vérité que j'évoquais plus haut. Les habitudes professionnelles créent des raccourcis, des réflexes, des facilités qu'il s'agit de montrer à l'écran. Et c'est cela qui donne le sentiment de la vérité ; la possibilité de donner une patine aux gestes, leur donner une histoire, comme si le temps avait arrondi les rebords des mouvements.

- Le rapport au temps, la sensibilité, l'intime, sont des éléments omniprésents dans vos histoires.
Est-ce en réaction à ce que le cinéma propose actuellement ?


Pas un seul instant, je ne travaille en réaction à quelque chose. En tout cas, pas en réaction aux autres films qui se font. Peut-être ai-je été en réaction à mon milieu, à la vie qu'on voulait pour moi mais concernant mon travail, je me suis toujours situé par rapport à mon désir propre. Je ne suis guidé que par mes propres intuitions et je n'oppose pas une certaine lenteur à la frénésie de nombreux films, je n'oppose pas l'intime à l'action forcenée d'autres films, je n'oppose pas un certain romantisme au cynisme ambiant. Non, je construits des histoires qui me sont nécessaires avec un ton et un rythme qui me sont propres. Mes films sont d'ailleurs beaucoup plus proches de ma vérité intérieure que l'image que je peux renvoyer de moi au quotidien. Ceux qui me connaissent comprendront…

- Et l'Anjou, ça vous inspire quoi ?

Connaissant le nom de votre magazine, je pourrais flatter le sentiment "patriotique" des habitants de la région en parlant de la richesse culturelle du lieu, de la profondeur du lien que savent tisser les gens ici, je pourrais même faire deux ou trois phrases un peu jolies sur la lumière de l'Anjou. Mon lien est plus prosaïque : Angers, c'est l’endroit où vivent mes enfants et où je passe une partie de la semaine. Je ne connais finalement pas assez la région pour en être profondément imprégné. Je suis Breton. Peut-être ai-je remarqué des personnalités plus rondes ici. Un peu plus de douceur, peut-être. Cette douceur que l'on dit angevine.

- Vos prochains projets ?

Le film terminé, je passe un temps infini à en parler. Le film se détache alors de moi car il perd intégralement son mystère. Pour protéger le désir du film suivant, je prends surtout soin de ne pas en parler. C'est le moment du rêve, le moment des possibles, et je ne veux pas prendre le risque de voir ce mystère disparaître en en parlant.

Parcours

Stéphane Brizé est né en 1966. Après des études scientifiques, il met en scène plusieurs pièces de théâtre avant de réaliser Bleu Dommage, son premier court métrage en 1993. Il enchaîne avec L'œil qui traîne, un moyen métrage qui remporte de nombreux prix dans les festivals. Suit Le bleu des villes, son premier long-métrage, sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs au festival de Cannes en 1999. En 2003, Il réalise Le bel instant, documentaire dont l'action se déroule dans un hôpital gériatrique, avant d'entamer la réalisation de son deuxième long-métrage, Je ne suis pas là pour être aimé. Le film sort sur les écrans en octobre 2005 et reçoit un formidable accueil public et critique, ainsi que trois nominations aux César 2006 dans les catégories « meilleur acteur », "meilleur actrice" et "meilleur acteur dans un second rôle". Entre adultes, son troisième long-métrage produit par Claude Lelouch est sorti sur les écrans en février 2007. Enfin, Mademoiselle Chambon, adaptation du roman d'Éric Holder, avec Vincent Lindon, Sandrine Kiberlain et Aure Atika, sorti en octobre 2009, a remporté un grand succès public.


Tags : : cinéma, théâtre


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