Epoque Tattoo (2/6) : "Le tatouage est inhérent à la condition humaine"


Rédigé par Cyril SIMON - Angers, le 09/09/2014 - 08:31 / modifié le 09/09/2014 - 14:08


L'anthropologue et sociologue français, David Le Breton, voue une attention toute particulière à la question du tatouage. Pourquoi ? Comment ? Que révèle ce phénomène de notre société ? Passé sur les bancs de la fac d'Angers, puis enseignant à l'UCO dans les années 1980, il revient avec plaisir sur ce sujet passionnant.



"Quand le monde nous échappe, il reste le corps". Le très sollicité David Le Breton, aujourd'hui professeur à Strasbourg, questionne la relation symbolique qu'entretient la société avec le corps.
"Quand le monde nous échappe, il reste le corps". Le très sollicité David Le Breton, aujourd'hui professeur à Strasbourg, questionne la relation symbolique qu'entretient la société avec le corps.
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Comment définir le tatouage ?


"Commençons par là en effet, le tatouage est une forme de décoration cutanée définitive ou temporaire. Cela peut durer de l'âge de vingt ans à quatre vingt ans, mais on a aussi les tatouages au henné, ou encore les décorations corporelles le temps d'une guerre ou d'une fête traditionnelle. Le tatouage est en tout cas inhérent à la condition humaine."


On a l'impression que le tatouage est de moins en moins lié au monde de la marginalité (motards, punks, prisonniers). Un Français sur dix est tatoué aujourd'hui. Selon vous, de quoi le tatouage est-il le nom dans les sociétés contemporaines ?

"Historiquement, dans les sociétés traditionnelles, le tatouage est un rite visant à immerger l'individu à l'intérieur d'un groupe, d'une communauté. Il fait le lien avec l'espace et avec les personnes, dans une sorte de cosmologie (science qui étudie la structure, l'origine et l'évolution de l'Univers NDLR). Aujourd'hui, dans les sociétés dites individualistes, chacun est maître de la signification de son existence. On invente son propre chemin. On peut se tatouer à l'occasion d'un voyage en Nouvelle-Calédonie ou chez les Maoris, ou à l'inverse, se tatouer un dessin que l'on a croisé dans un livre d'ethnologie. En fait, on se crée un mythe personnel. « A défaut de grands récits », comme dirait Jean-François Lyotard (philosophe français du XXe siècle associé au post-structuralisme NDLR). C'est moi qui décide de mon tatouage, il n'y a plus de cosmogonie (mythologie qui raconte la naissance du monde et des hommes NDLR). De cette façon, on peut avoir deux discours pour un même tatouage."

A quelle époque situez-vous ce phénomène de démocratisation du tatouage ?

"Dans les années 1980 et 1990. C'est l'époque où disparaissent massivement les cultures de classe et les cultures religieuses. Les significations collectives perdent quasiment tout leur poids. L'envergure du phénomène du tatouage coïncide avec la cristallisation de l'individualisme dans les sociétés occidentales. Avant, les grands récits, le communisme, le socialisme, façonnaient les modes de pensées et les représentations collectives."

Et la dimension esthétique dans tout ça, reste-t-elle toujours première ?

"Il y a un enchevêtrement de raisons qui pousse au tatouage. Mais je pense en effet que la recherche d'une beauté originale reste première. Et de plus en plus à mon sens."

Le piercing s'inscrit donc dans cette même démarche ?

"Bien évidemment, on veut « tirer son épingle du jeu », une expression que j'aime bien employer. Le tatouage, comme le piercing, est un outil de l'individualisation. Dans les années 90, on a un durcissement de cet individualisme : un certain nombre de modes d'expression corporelles vont donc apparaître. La société est de plus en plus narcissique, chacun veut se créer un univers tout entier."

Toutes les classes sociales sont-elles touchées par ce phénomène ?

"Oui, toute la société est touchée. Et les femmes comme les hommes vont au salon aujourd'hui, alors qu'avant, il y avait une connotation machiste et populaire évidente. Les coutumes virilistes étaient très prégnantes. Se faire tatouer était comme un rite de passage à l'âge adulte."


Cela est-il toujours d'actualité ?

"Oui, pour les jeunes générations, il y a un reste de mythe. On devient un homme, c'est la marque que l'on a grandi. Comme pour ceux qui fument, il s'agit de se convaincre de plus en plus tôt de sa légitimité et de sa maturité. D'ailleurs, on observe un hyper-conformisme chez les jeunes. Très peu choisissent un dessin particulier. La plupart reproduisent celui d'une célébrité ou d'un footballeur, ou alors ils cherchent dans le catalogue du tatoueur."

Changeons de point de vue. Quelle est la position des tatoueurs ? Y-a-t-il des militants qui se désespèrent de cette commercialisation et banalisation ?


"L'immense majorité des tatoueurs est très heureuse. Il faut que leur affaire marche. On observait encore du militantisme dans les années 90 et début 2000 : je me souviens d'un tatoueur qui criait son ras-le-bol devant les minettes qui venaient au salon se faire tatouer, sans aucun état d'esprit derrière. « Peu importe le motif du moment que je me fais tatouer ». Aujourd'hui, les tatoueurs n'ont plus d'état d'âme."

Peut-on parler du tatouage comme d'un art ?

"Oui, je parlerais de « body art populaire ». C'est une manière plus commune de faire de son corps une œuvre d'art. Aujourd'hui, près d'un milliards d'hommes et de femmes sont tatoués. Le tatouage est un test projectif. On projette ses fantasmes. En cela, il est un formidable analyseur social."

Pour aller plus loin :
LE BRETON David, Signes d’identité. Tatouages, piercings et autres marques corporelles, Editions Métailié, 2002
MÜLLER Elise, Une anthropologie du tatouage contemporain, Editions L'Harmattan, 2013

Retrouver les précédents épisodes ici.

L'avis d'un psychanaliste angevin

Pierre Streliski, installé dans le centre-ville d'Angers, tient avant toute chose à préciser que «ce phénomène n'a rien de pathologique». La tatoo-mania selon lui est la preuve, grosso modo, que tout a foutu le camp. La fonction paternelle comme dirait Freud - ou l'ordre symbolique pour les Lacaniens- a disparu avec le XXe siècle : «On vit aujourd'hui dans un monde flottant, un « monde liquide » comme dirait Zigmunt Bauman.
Le cadre vertical et patriarcal a disparu, à l'image des figures tutélaires, comme De Gaulle ou Churchill, ou de manière plus abstraite celle du droit. On est aujourd'hui dans le monde des images, c'est-à-dire qu'à défaut d'accrochage identitaire fort, on se fait des images. Et le tatouage en est une forme»
. Écrire sur son corps serait donc une manière de marquer le temps, mais surtout de se marquer soi-même, de se donner un nom. Créer de l'irréversible «là ou le Père n'est pas assez institué».
En résumé, le XXIe siècle scelle l'entrée dans un monde horizontal et atomisé, où l'on s'identifie par mini-groupes interchangeables.












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