Epoque tattoo (5/6) : quand "le corps devient une fiction"


Rédigé par Cyril SIMON (avec Cyrille GUERIN) - Angers, le 12/09/2014 - 07:50 / modifié le 12/09/2014 - 07:51


Les tatouages au cinéma, "ça claque". Que ce soient sur les mains de Robert Mitchum dans La Nuit du Chasseur ou sur un Robert de Niro taulard dans Les Nerfs à vif, ces icônes crèvent l'écran. En 2000, le réalisateur d'Inception et du dernier Batman, Christopher Nolan, leur accorde même une place centrale dans l'excellent Memento. Entretien avec Louis Mathieu, président de l'association Cinéma Parlant, LE monsieur cinéma de la place angevine.



Leonard Shelby (Guy Pearce) à la recherche de l'assassin de sa femme dans Memento, de Christopher Nolan (2000). Photo by Danny Rothenberg - © 2001 - IFC Films
Leonard Shelby (Guy Pearce) à la recherche de l'assassin de sa femme dans Memento, de Christopher Nolan (2000). Photo by Danny Rothenberg - © 2001 - IFC Films
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Le tatouage nourrit un tas de fantasmes au quotidien. Même chose au cinéma ?

«Oui, le tatouage touche à un problème fondamental. Le cinéma, c'est du visuel, du mystère. Il faut des signes pour rentrer dans l'intimité des personnages. Surtout dans celui des petits personnages, c'est là qu'on reconnaît le travail des grands réalisateurs. Il faut manier les paroles avec précaution. L'image est un espace de liberté. Il vaut souvent mieux voir un tatouage à l'écran qu'entendre quelqu'un dire qu'il a fait vingt ans de taule.»

Dans l'imaginaire cinématographique, le tatouage est-il toujours un symbole de marginalité ?

«Le tatouage est associé à la marginalité et à la jeunesse. Le personnage ordinaire, qualunque comme on dirait en Italie, n'a pas de tatouage. Prenez les Wasps (White Anglo-Saxon Protestants), ils n'auront pas de tatouages. Le personnage-page blanche, lambda n'est pas encore tatoué, mais ça peut changer dans quelques années, on ne peut pas savoir l'évolution du phénomène.»

N'est-ce pas parce que le cinéma a besoin de stigmates forts, de « clichés » sur lesquels le spectateur peut se reposer ?

«Si certainement. Par le tatouage, on laisse entrevoir une identité forte, un profil particulier. La suite du film peut confirmer ce cliché ou justement prendre le contre-pied».

Penchons-nous à présent sur Memento. C'est l'histoire d'un américain à la recherche du meurtrier de sa femme. Mais il y a un hic, Leonard Shelby est amnésique. Toutes les quinze minutes, il perd la mémoire. Par le biais de photos Polaroïd et de tatouages, il mène l'enquête. Toutes ses recherches sont inscrites sur son corps. Mais, au-delà de la fonction purement utilitaire, quelle place pour le tatouage dans ce film ?

«Je reviens dans un premier temps sur cet aspect fonctionnel, qui me semble très intéressant. Car, ses tatouages sont dessinés à l'envers. C'est plus qu'un i[post-it
. Ils sont destinés à être lus dans un miroir, donc à lui-même. C'est paradoxal, car en général, le tatouage est aussi adressé à autrui à la fois pour séduire et pour manifester son identité. D'où la question plus globale sur le tatouage : A qui le tatouage est-il destiné ? A autrui ou à soi-même? Ici, le tatouage révèle la trace d'un passé et se substitue à une mémoire défaillante. Mais il concrétise surtout la force de l'instant. La symbolique est forte, il a ses souvenirs dans la peau. C'est une lutte contre le temps qui fuit. Et l'amnésie rend l'histoire encore plus ambigüe. Il y a une sorte de mise en abyme, de vertige qui ne se résout qu'à la toute fin du film.»]i

Il n'y a pas de dessins, de plans ou de schéma sur son corps. Ce sont toujours des mots. Comment interpréter cela ?

«Memento, cela signifie en latin « souviens-toi de ce que tu es ». Mais il y a une part importante de reconstruction et de fiction avec ces tatouages-mots. Les mots ont un pouvoir d'abstraction, alors que la réalité c'est ce qui nous résiste. Le réel, c'est quelque chose qui nous embarrasse, qui fait obstacle à nos désirs.»

La question du corps en elle-même est intrigante aussi.

«Le corps devient en quelque sorte un nouveau territoire de fiction. C'est un nouveau support, un nouvel écran sur lequel on peut ré-inventer le réel. Il sert à la fois à connaître son identité et à la marquer.»

Tatouage et cinéma. La sélection commentée de Louis Mathieu.

Louis Mathieu, président de l'association de cinéphiles Cinéma Parlant.
Louis Mathieu, président de l'association de cinéphiles Cinéma Parlant.
- L'Atalante, de Jean Vigo (1934).
«Le marinier tatoué joué par Michel Simon représente une forme d'exotisme. D'ailleurs, une scène a été censurée par Gaumont à l'époque à cause du tatouage. On voit le visage d'un homme sur le ventre, le nombril fait guise de bouche. Et une cigarette est tatouée au niveau du nombril. L'allusion sexuelle à une fellation a fait polémique.»

- La Nuit du Chasseur, de Charles Laughston (1995).
«Robert Mitchum s'est fait tatoué LOVE sur les doigts de la main droite, et HATE sur ceux de la main gauche. Le mal et le bien sont mis en apparence. Il n'y a pas de culpabilité sociale, il est au-delà de tout ça.»

- Papillon de Franklin J. Schaffner (1973).
«Steve McQueen a un papillon tatoué sur la poitrine, une métaphore de son projet d'évasion, qui montre qu'il entièrement plongé dans son projet.»

- Les Promesses de l'ombre, de David Cronenberg (2007)
«Viggo Mortensen et Vincent Cassel, deux membres de la mafia russe, portent les tatouages comme des trophées. Ils sont la manifestations de leur puissance. Étymologiquement, le trophée, c'est ce qu'on prend à l'ennemi comme signe de victoire.»

- Millenium, de David Fincher (2011)
«Rien que pour la scène où Rooney Mara tatoue son violeur : « Je suis un sadique, un violeur ». Infliger cette souffrance, c'est la négation symbolique d'autrui. Elle chosifie son bourreau».

Bonus : Matrix (frères Wachowki, 1999), American History X (Tony Kaye, 1998), L'âme des guerriers (Lee Tamahori, 1990) et An History of Violence (David Cronenberg, 2005).

Retrouver les précédents épisodes ici.

Prison Break : une série « sartrienne »

Le héros de Prison Break, Wentworth Miller, alias Michael Scofield.
Le héros de Prison Break, Wentworth Miller, alias Michael Scofield.
Il n'y a plus que le cinéma dans la vie. A présent, il y a aussi les séries. Auxquelles, à l'image du tatouage, on s'ancre. Prison Break, de par et surtout sa saison Une, a déchaîné les passions en 2005. Un acteur gossbo doublé d'un personnage-gueule d'ange qui, via des cliffhangers gonflés à l'EPO, a scotché nombre de téléspectatrices et -teurs.

Petit rappel : Michael Scofield convaincu que son frère, Michael Burrows, est accusé à tort décide de le faire évader de Fox River où il est incarcéré. Pour cela, il se fait tatouer le plan de la maison d'arrêt sur son corps. Commet un méfait. Puis, à son tour, se fait écrouer. Il s'inflige alors un acte des plus sacrificiels, celui de la double peine (l'aiguille et le verrou) pour infiltrer cette zonzon par ailleurs ultra- clichetons. Pour info,ce show, créé par Paul Sheuring, est diffusé sur... la Fox, network américain abritant les Simpsons et considéré comme néocon, tout un symbole.

Louis Mathieu, sériephile à ses heures (il avoue volontiers son amour pour Breaking Bad) a vu la première levée de Prison Break. "Ma fille a pris la suite", glisse-t-il.. Cela dit, sur les épisodes inauguraux, il note que "le tatouage de Scofield représente un passage dans une vie, le tout étant de savoir ce qu'on en fait". Le pitch du drama content la réponse. Mais, poursuit l'ex-prof de Renoir : "Nous avons tous une liberté, il n'existe pas, contrairement à la voie élaborée par le déterminisme, de destin pré-établi". "En cela, Prison Break est proche de l'existentialisme sartrien". Et démontre de manière tachycardique que rien n'est irréversible.

Fonctionnant tel un yoyo, "Prison Break # 1" oscille en permanence "entre la prison vue comme un lieu d'attente et un espace où l'on essaie de se construire un avenir". Sheuring et ses auteurs, sur LA chaîne de la réac'titude,ont donc su imposer le motif suivant : envisager ce lieu canonique de la privation de libertés comme celui de la réhabilitation. "Le tatouage de Scofield", affirme Mathieu,"est un moyen de reprendre possession de son corps et de son existence". Mais, "n'oublions pas que la prison est aussi la main-mise sur le corps d'autrui". Dans le cas présent, et au terme de l'ultime saison, elle ôte sa vie à Michael. Et lui enlève de manière irréversible ses tatouages libérateurs et refondateurs.

Victor Hugo : « Cassez les prisons, vous construirez des écoles ».












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