Eric Carreel : "La cité de l'objet connecté est un lieu de concentration, où naît l'innovation"


Rédigé par - Angers, le 12/06/2015 - 07:24 / modifié le 12/06/2015 - 23:26


La Cité de l'Objet connecté sera inaugurée vendredi en grandes pompes par le Président de la République et des industriels de premier plan. A quelques heures d'un rendez-vous qui cristallise toutes les attentions, l'une des figures majeures de la French Tech, Eric Carreel, patron de Withings et responsable du plan Objets connectés depuis l'automne 2013, nous livre son sentiment sur cet outil et la place de l'Internet des objets.



Eric Carreel est le fondateur de Withings, Sculpteo et Invoxia. Vice-président de France Digitale, le ministre du redressement productif lui a confié à l'automne 2013 la responsabilité du Plan objets connecté, dans le cadre de la Nouvelle France Industrielle.
Eric Carreel est le fondateur de Withings, Sculpteo et Invoxia. Vice-président de France Digitale, le ministre du redressement productif lui a confié à l'automne 2013 la responsabilité du Plan objets connecté, dans le cadre de la Nouvelle France Industrielle.
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D'abord, un chiffre : la perspective de 80 milliards d'objets connectés d'ici à 2020. Qu'en pensez-vous ?

"C'est une base crédible. Ça peut être le double, la moitié, ce n'est pas ça qui est réellement important. L'important, c'est que ça va toucher énormément d'objets, et pour notre simplicité. Si on réussit bien, ça ne se verra pas. Les choses évolueront et les gens ne sauront même pas que c'est connecté."

Que représente à vos yeux l'objet connecté dans l'histoire industrielle ?

"L'objet connecté, c'est une rupture dans l'histoire de l'objets, parce qu'il profite de tout ce que lui apporte la connexion internet en terme de puissance de calcul, en terme de mémoire infinie, en terme de capacité d'être en relation. Tous ces objets vont devenir beaucoup plus performants demain.
Ces objets, parce qu'ils peuvent être en relation continue avec celui qui les a faits, qui les construits ou imaginés, vont être beaucoup plus considérés comme des objets qui apportent un service que comme des purs objets. Le fabricant d'un appareil photo ne sait plus ce qui arrive à l'appareil photo, une fois vendu, ce qui n'est pas le cas de votre smartphone. Et votre smartphone a changé et va changer votre vie beaucoup plus que l'appareil photo, parce que la société qui le construit vous suit au jour le jour pour vous apporter le meilleur service. Ça va être comme ça dans tous les objets, donc là il y a une vraie rupture." 

Quelle est la conséquence de cette "rupture" sur l'économie française ?

"S'il y a une vraie rupture, il y a à chaque fois une opportunité et un risque, c'est le revers de la médaille. Une opportunité, parce que le monde est en train de changer et qu'on ne va plus être uniquement dans un combat sur des choses que l'on fait depuis 20 ans : il y a des choses nouvelles à inventer, une capacité à aller plus vite et à gagner des parts de marché. 
C'est aussi un risque parce qu'il y a un certain nombre d'objets sur lesquels la France est encore présente qui, si leur concepteur ne saisit pas le profit de cette évolution, vont se retrouver hackés, alors que le train part sans eux."
Avec la Cité de l'objet connecté, on veut aider le pays à ce que ce soit une opportunité."
"L'objet connecté, c'est une rupture dans l'histoire de l'objets, parce qu'il profite de tout ce que lui apporte la connexion internet en terme de puissance de calcul, en terme de mémoire infinie, en terme de capacité d'être en relation"

 

C'est la motivation principale du plan industriel sur les objets connectés, cadre dans lequel s'inscrit la Cité ? 

"Oui, nous avons pensé ce plan parce que la France n'était pas trop mal sur le sujet des objets connectés : il y a parfois des vagues que l'on manque complètement, là, on est dedans. Il faut probablement qu'on apprenne à aller plus vite, comme le font les Américains, mais il faut surtout que l'on apprenne à mieux travailler avec les industriels. Quand on a commencé à réfléchir, on s'est aperçu que si on voulait continuer à être bon, il y a avait deux volets.

Un volet faire savoir : ce marché est, presque toujours, d'abord américain. Les Américains sont plus avenants à l'innovation technologique que nous ne le sommes. Nous, nous sommes d'abord des râleurs, et puis après on adopte. Les Américains sont d'abord des enfants qui adoptent et qui deviennent plus critiques ensuite. A chaque fois qu'il y a une rupture, le marché se crée aux Etats-Unis. L'enjeu, c'est comment faire porter la voix de la France aux Etats-Unis."

Vous parliez d'un second volet ?

"Le second volet, c'est le savoir faire : avec la rupture, il y a l'opportunité d'aller beaucoup plus profond dans la technologie. Cette rupture ne va pas uniquement se traduire dans les laboratoires, mais également dans les usines. Lorsque Swatch a réussi à faire regagner la Suisse dans l'industrie horlogère, il a réussi à la faire parce que il a intégré tous les savoir faire liés à la fabrication d'une montre. Tous. Et tout est fait en Suisse. Je suis convaincu aussi que demain, dans tous les objets que nous allons fabriquer, l'innovation va être nécessaire dans les méthodes de fabrication. C'est à dire que ce que les usines savent faire aujourd'hui va devoir évoluer ; elles vont devoir inventer de nouvelles choses à partir des savoir faire qu'elles ont déjà."

Quel rôle imaginez-vous pour la Cité devant cette réalité ?

"Quand on interroge l'industriel français, il nous dit : "Pourquoi tu ne fabriques pas chez moi, j'ai toutes les compétences pour !" En fait, c'est parce qu'il y a un manque de réactivité et une adaptation à des modèles dans lesquels la France est assez forte -l'automobile, l'aérospatiale, le militaire- qui ne sont pas les modèles de l'objet connecté, qui a un temps de conception de 9 mois et une durée de vie de produit de deux ans.
Il y a là un dialogue de sourds, car les industriels n'arrivent pas à entendre nos besoins. Dans l'autre sens, ces industriels nous disent aussi être contactés par beaucoup de projets, y dépenser de l'énergie pour au final ne rien donner. D'où une certaine lassitude.
Dans tous les projets qui existent aujourd'hui, il y en a des sérieux et d'autres qui sont à abandonner. Il faut donc qu'il y ait une structure de filtre, une espèce d'entonnoir pour sélectionner les projets. 
Le rôle de la cité, c'est de casser les murs entre les industriels et les concepteurs de projets, qu'ils soient start-ups ou grands groupes. Ça veut dire mettre dans le même lieu les compétences mécaniques, électroniques, d'intégration et les sociétés qui conçoivent."

Le fonctionnement schématique de la Cité de l'objet connecté.
Le fonctionnement schématique de la Cité de l'objet connecté.
Comment va s'organiser concrètement le travail au sein de la Cité de l'objet connecté ?

"Je l'ai dit, il faut se polariser sur les projets qui ont une bonne chance d'aboutir : ça nous a amené à organiser la cité en trois étages. Un étage 0, qui est une sorte de super fablab, électronique et mécanique, où les porteurs de projet vont pouvoir fabriquer leur prototype avec un soutien très léger de personnes qui vont les aider à utiliser des machines. Mais ce sont les porteurs qui vont mettre la main à la pâte et essayer de réaliser un premier pré-prototype : soit ils y arrivent, soit ils n'y arrivent pas. 
S'ils n'y arrivent pas, c'est probablement qu'ils ne sont pas mûrs. Ils auront au moins appris quelque chose et n'auront pas fait perdre de temps à des industriels.

S'ils y arrivent, c'est l'étage 1 : on va leur proposer de les aider à industrialiser leur projet. C'est l'étage d'innovation industrielle. On les aide à faire des préséries, avec des équipes d'accompagnement hypercompétentes qui prennent part à la réalisation même. 
On va les aider à innover encore plus dans le moyen de fabrication et à trouver des industriels pour fabriquer. Et les industriels pour fabriquer, c'est l'étage 2, le dernier étage, qui utilisera notamment les ressources du territoire : c'est le tissu industriel angevin qui fait que nous sommes venus ici."

Ne manque-t-il pas un étage à cette Cité, qui prenne en compte les questions de plateforme, de logiciels ou d'application ?

"Nous nous sommes polarisés sur l'aspect fabrication parce que l'on pense que la France est déjà forte dans les autres sujets. On est plutôt bons sur les aspects plateforme, logiciels embarqués, applications... Là où l'on doit s'améliorer le plus, c'est sur l'aspect innovation industriel et capacité à fabriquer. Donc, non, il ne manque pas d'étage à la fusée !"

Ce mode de travail induit aussi un changement de mentalité, avec notamment un partage des connaissances ?

"Oui et non. On va essayer de conserver une confidentialité entre les porteurs de projet, s'ils le souhaitent, mais en même temps, on va partager de la connaissance dans les espaces de coworking, où les porteurs vont pouvoir se parler : "Tiens, toi tu fais comment pour réaliser ta connexion, ou pour mettre ta trappe à batterie... ?"  Il y aura donc un échange de savoir faire, comme c'est par exemple le cas dans la Silicon Valley. On espère qu'en concentrant ce qui se passe dans certains lieux, on va favoriser cet échange de savoir faire. Je suis très opposé à ce qui a souvent été la politique en France, qui consiste, à chaque fois qu'on crée quelque chose, à ce qu'il y en ait sur tous les territoires. Quand on fait ça, on disperse les énergies et il ne se passe rien. Toute l'innovation vient de la concentration, de la confrontation. Et pour qu'il y ait confrontation, il faut des gens qui se "tapent" dessus, se renvoient la balle... C'est l'histoire de la vie, de la première cellule !"

Thierry Sachot (Eolane), le président de la Cité de l'objet connecté, en discussion avec Eric Carreel, responsable du Plan objets connectés et Simon Gérard, startuper angevin, fondateur de We Forge.
Thierry Sachot (Eolane), le président de la Cité de l'objet connecté, en discussion avec Eric Carreel, responsable du Plan objets connectés et Simon Gérard, startuper angevin, fondateur de We Forge.
Avez-vous d'ores et déjà des certitudes quant à la réussite de ce projet ?

"Non, nous ne sommes pas sûrs de réussir. Il y a deux choses qui sont très importantes pour éviter les échecs : 1. La réactivité. Ce qui fait qu'une entreprise est innovante, c'est qu'elle est en avance sur ses compétiteurs. Ça veut dire courir plus vite, mais pas seulement, car quand vous êtes le premier, vous ne savez pas où aller. Il y a une complexité du travail du premier qui est beaucoup plus grande que celle du deuxième.
Le second point en découle, c'est la compétence en profondeur. De plus en plus, ce qui fait la différence dans la technologie, ce n'est pas la largeur, mais la profondeur. Il ne s'agit plus de couvrir le plus large possible -Steve Jobs a démontré en 2007 que ce modèle était mort- mais d'être à la fois très près du client -avec une nécessité de faire des objets très performants- et de fournir un service excellent."

Vous l'avez évoqué tout à l'heure, mais qu'est qui a fait pencher la balance en faveur d'Angers, par rapport à d'autres villes ?

"Essentiellement le fait qu'il y avait déjà de nombreux industriels qui avaient l'habitude de coopérer, non seulement entre eux, mais avec l'agglomération, la ville, la région. Ce qui m'a beaucoup surpris, c'est que quels que soient les bords politiques, la compétition entre industriels, tout le monde était capable de se réunir dans la même salle et de dire "Qu'est-ce qu'on peut faire de positif pour que la région avance ?" C'est un bon point de départ, lié au fait qu'il y ait beaucoup d'acteurs compétents. L'autre point, qui n'est pas négligeable, c'est qu'Angers est à deux heures, porte à porte, de Paris. Et que beaucoup de porteurs de projet se trouvent en région parisienne."

Le modèle de la Cité de l'objet connecté est-il duplicable ? Le cas échéant, est-ce souhaitable : vous indiquiez tout à l'heure ne pas vouloir disperser les énergies ?

"Nous, on se polarise sur un sujet particulier, celui de l'objet connecté, mais on souhaite que d'autres modèles émergent sur d'autres sujets. On a trop considérée ces dernières années en France que l'usine était un lieu qui faisait ce qu'on lui disait de faire. Or l'usine doit être un lieu d'innovation. La façon dont on va fabriquer les objets demain va être totalement différente de ce qu'elle était hier." 

L'un des enjeux majeurs de ce modèle est, entre les lignes, le retour de la fabrication des objets en France ?

"Je suis convaincu que ce sera le cas, et pour tous un tas de raisons. Déjà, parce que dans l'innovation, le coût est de moins en moins important. L'important, c'est d'être le premier. Et comment aller vite ? En travaillant ensemble étroitement."

Pour aller plus loin, retrouver notre dossier consacré au renouveau angevin de l'électronique.

Présentation en motion design de la Cité de l'objet connecté.




Journaliste Animateur du blog " Des mots à la marge " En savoir plus sur cet auteur








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