Frédéric Bélier-Garcia : "Je mets en scène avec des bouts de ma chair"


Rédigé par Tristan Louise. Photos : Sébastien Aubinaud - Angers, le 13/11/2012 - 22:29 / modifié le 14/11/2012 - 22:09


Installé depuis 2007 à la tête du Centre dramatique national des Pays de la Loire, Frédéric Bélier-Garcia se confie à Angers Mag, à la veille de la présentation au Quai de sa nouvelle création, “La Mouette”, de Tchekhov dans laquelle il met en scène sa mère, Nicole Garcia.



Frédéric Bélier-Garcia, directeur du NTA depuis 2007
Frédéric Bélier-Garcia, directeur du NTA depuis 2007
Professeur de philosophie, pigiste pour le Nouvel Obs, dramaturge puis metteur en scène sur le tard, Frédéric Bélier-Garcia évoque son métier, sa filiation et sa dernière création, dans laquelle on retrouve sa mère, Nicole.

Hormis les opéras, les textes que vous mettez en scène sont pour la plupart contemporains. Qu’est-ce qui a motivé votre choix de vous emparer d’un classique comme « La Mouette » ?
«Peut-être parce que c’est un opéra sans musique. Nous vivons tous notre vie en la pensant parfois comme une victoire, parfois comme une défaite. Tchekhov, avec « La Mouette », écrit le grand opéra de la défaite. Et ses indications musicales sont « elle pleure », « il rit » ».

Vous êtes très proche de votre mère Nicole Garcia, mais est-ce particulier de la diriger ? Est-on moins sévère ou plus exigeant ?
« On met en scène une pièce comme « La Mouette » avec des bouts de sa chair, et parce qu’on est poli, on les met dans de beaux costumes. Parce que Tchekhov est un auteur terrible et très poli. Tchekhov lui-même écrivait les rôles pour ses différentes maîtresses avec malice et précaution ».

Dans une préface de l’édition du Livre de Poche, Patrice Pavis évoque le sadisme de Tchékhov qui « consiste à ne jamais expliquer, à ne jamais donner la clef des citations ou du personnage, à remplacer toute référence au monde par une série infinie de reprises et d’allusions ». Qu’en pensez-vous et comment mettre en scène ce sadisme ?
« Raconter « La Mouette », c’est mettre en acte cette grande bataille qu’est la vie, que Tchekhov nomme une comédie, où tout est déjà « trop tard ». Chacun poursuit un amour, une ambition, une chimère qui se dérobe quand il croit la tenir. Chacun combat ou succombe au charme invincible des vies qu’il n’a pas eues. Chacun fabrique sa stratégie pour supporter de devoir vivre la vie de quelqu’un qu’il méprise. C’est sadique et drôle et tendre ».

Un mot sur la troupe que vous avez réunie ?
« C’est un mélange étrange de gens venant d’expérience d’avant-garde d’hier et d’aujourd’hui. Des gens croisés dans la vie ou sur les planches. Qui n’ont pas au départ en commun que de me connaître. C’est un rassemblement de mes goûts, de mes fidélités, de mes contradictions, de mes addictions aussi ».

Ce rassemblement que vous venez d’évoquer est un peu à l’image de votre parcours dans le métier. Un parcours atypique qui fait de vous une figure singulière du monde théâtral…
« Je n’appartiens à aucune école ni à aucune famille de théâtre. C’est à la fois une force et une faiblesse. J’ai très tôt navigué entre le théâtre public et le théâtre privé, puis sont venus l’opéra, et le cinéma. Cela vient du fait que jusqu’à l’âge de 29 ans, je n’avais jamais considéré ce métier d’artiste comme une hypothèse ou même une possibilité. Le rugby et la philosophie étaient mes passions. J’ai été professeur de philosophie à Chicago puis au lycée Le Corbusier à Poissy, et enfin à Saint-Brieuc, où je m’étais enfermé dans un gîte rural, complètement isolé, pour pouvoir écrire ma thèse sur Heidegger. Le renoncement à ma thèse est resté longtemps une blessure, mais la solitude du philosophe me pesait trop, ou bien est-ce la sociabilité de la brasserie enfumée qui me manquait. Je suis donc venu au théâtre tard, sur le tas, sans passer par les écoles, et donc les chapelles, je me suis bricolé une identité.»

Cette fumée exhale un souvenir de jeunesse ?
« Oui. Etre enfant de quelqu’un de théâtre, c’est être de la vie nocturne, somnoler sur les banquettes des brasseries, beaucoup de coulisses. On garde de tout cela des souvenirs… ensommeillés. J’ai commencé beaucoup de mes nuits à la Coupole (brasserie de Paris, à Montparnasse). Et puis il y a tout ce monde qui gravite autour de vous : les enfants des autres comédiens, les habilleuses, les techniciens… Vous vous y forgez une mythologie personnelle. Je me rappelle ainsi avoir été traîné tout petit dans la Cour d’honneur d’Avignon pour voir un Shakespeare par Ariane Mnouchkine, cela vous laisse des souvenirs nimbés par le sommeil, parfois par l’ennui, mais auréolés par quelque chose de glorieux, d’un parfum que l’on garde en mémoire, et qu’on poursuit comme un chien de chasse ».

Quelques mots sur votre enfance, forcément déterminante dans la construction de votre sensibilité et de vos choix d’adulte…
« Je suis né à Nice. Mon père et ma mère se sont rencontrés très jeunes, en cours de théâtre, avant de faire le conservatoire. Il est mort quand j’avais deux ans. J’ai été élevé par les femmes de ma famille, ma grand-mère et ma tante. Ma mère était une force obscure. C’est la raison pour laquelle, sans doute, la compagnie des femmes et la direction des actrices me sont plus simples. ».

Quel écolier étiez-vous ?
« J’étais bon et distrait. J’aimais beaucoup l’histoire. Plus tard, la philosophie a pris le relais ».

Et les premiers pas dans l’âge adulte ?
« J’ai vécu, comme beaucoup, quatre années d’engagement militant intense et extrème, à la fac, c’étaient les années anti-Devaquet, puis le service militaire, ça semble un autre millénaire. Et je suis parti enseigner la philosophie un an aux Etats-Unis, à Chicago. C’est un souvenir marquant, c’était pendant la première Guerre du Golfe, en 1991. Ce fut une expérience de solitude joyeuse. Aux Etats-Unis tout le monde est sans généalogie. J’y ai aussi goûté au brassage des disciplines. Là-bas, la philosophie, les arts s’entremêlent ; le contact avec d’autres imaginaires y est facilité et très enrichissant. Ca m’a arraché à la politique.».

La sociabilité du théâtre me manquait, la brasserie enfumée peut-être aussi… Venant au métier tard, sur le tas, sans passer par les écoles et donc les chapelles, je me suis bricolé une identité”.

Frédéric Bélier-Garcia met en scène sa mère Nicole Garcia dans "La Mouette" de Tchekhov
Frédéric Bélier-Garcia met en scène sa mère Nicole Garcia dans "La Mouette" de Tchekhov
Puis la vie de professeur vous rattrape… Avec votre recul, quels sentiments ?
« J’ai vécu de très beaux moments Quand quelque chose se passe, quand les élèves se saisissent d’un truc… Vous voyez, quand les yeux s’illuminent. Mais c’est un métier très dur. J’ai eu peur d’aller en classe, d’ennuyer, de ne pas tenir la classe, ce sont des rapports assez ingrats, avec peu de tendresse. Durant ces deux années d’enseignement, j’ai eu l’impression d’être en examen continu. Profitant d’un congé sans solde pour finir ma thèse, je suis rentré à Paris, et pour gagner ma vie je me suis essayé au journalisme. J’ai rencontré Pierre Bénichou, alors rédacteur en chef du Nouvel Observateur. Il m’a pris en test pendant l’été. Je me souviens d’un dossier sur les écrivains des années 40 et l’épuration. J’en étais assez fier ! Je voyais mon nom écrit pour la première fois. Cela a duré trois ans».

Comment êtes-vous arrivé dans le monde du théâtre ?
« J’ai fait valoir mes bagages philosophiques auprès d’artistes, et notamment de Philippe Adrien, qui montait « Hamlet ». Je suis quelqu’un qui vient du texte et qui a besoin d’aller vers un imaginaire le transcendant. J’ai donc été assistant puis dramaturge, et entre autres pour la Comédie Française. Dramaturge, c’est aider à savoir lire un texte, l’expliquer au comédien. J’ai noué de fortes relations avec des comédiens comme Podalydès et des artistes comme Emmanuel Bourdieu, l’idée de faire de la mise ne scène s’est progressivement imposée ».

Et le succès est arrivé très vite…
« Cela se joue souvent sur la première mise en scène. Je me dis que j’ai eu à l’époque une audace que je n’aurai peut-être plus: j’ai choisi « Biographie : Un jeu » de Max Frisch, et je suis allé voir Emmanuelle Devos, nouvelle figure du cinéma français en cette période (1999-2000). C’était osé de sa part d’accepter, un véritable acte de confiance. Ce fut un grand succès. Philippe Noiret a vu le spectacle. A cette époque, il voulait revenir au théâtre. Il cherchait un metteur en scène pour le mettre en scène dans une pièce de Yasmina Reza. Oui, tout est allé très vite et très fort ».

Et que ressent-on avec une telle entrée en tant que metteur en scène ?
« C’est comme une grâce pas vraiment maîtrisée. La presse était dithyrambique, le public présent… C’est un sentiment trouble et bêtement, on ne profite pas du succès, cela paraît naturel. C’est dommage, car la suite est parfois plus dure (rire). Mais j’ai vu que l’on se comprenait avec les acteurs, que j’aimais être sur les plateaux, montrer des choses, partager un langage commun ».

Vous êtes metteur en scène de théâtre mais aussi d’opéra. Les plaisirs et les peurs sont-ils les mêmes ?
« J’ai été artiste associé pendant trois ans à La Criée de Marseille. C’était des belles années pour l’opéra et on m’a offert l’opportunité de créer « Verlaine Paul », un opéra contemporain. C’était comme un grand saut dans le vide, je n’avais jamais lu une partition, mais cela a fonctionné. Puis ce fut « Don Giovanni » de Mozart pour l’Opéra de Marseille, avec de gros moyens, un grand succès. Je n’ai jamais eu l’occasion d’être en contact avec une œuvre aussi puissante, théâtre et opéra confondus. Le génie de Mozart vous submerge. Chez lui, c’est la sensation de la vie qui vous traverse. Le plus difficile, c’est de ne pas ralentir ce flot de vie, d’aller aussi vite que lui. L’opéra, c’est la démultiplication des forces, c’est un art qui parle à une autre partie de l’âme, à des sentiments plus archaïques. A l’opéra, j’ai plaisir à être l’accompagnateur de la musique qui dicte tout, à être à son service."

Votre mère vous a-t-elle incité ou dissuadé d’embrasser une carrière artistique ?
« Elle ne m’a jamais poussé à faire du théâtre. Elle était même plutôt heureuse que j’aille ailleurs et fière que je prenne la voie de la philosophie. C’était une valeur importante chez nous, via la figure de Ferdinand Alquié (N.D.L.R. : 1906-1985, auteur de « Philosophie du surréalisme » et membre de l’Académie des sciences morales et politiques), un vieil oncle par alliance. Et elle n’était pas mécontente non plus de me voir loin de la précarité de l’intermittence (rire). Quoi qu’il en soit, c’est un libre choix ».

Un mot enfin sur votre poste de directeur du NTA. Quels plaisirs, quelles frustrations ?
« C ‘est un superbe lieu de création, avec des équipes géniales qui y travaillent. On se bat comme tout le monde, avec les budgets, avec l’époque, c’est comme ça, pour essayer d’en faire bénéficier le plus de monde possible, spectateurs et artistes ».

« La Mouette » de Tchekhov, avec Nicole Garcia, du 14 au 24 novembre au Quai d’Angers et du 14 au 18 février 2013 au Grand Théâtre d’Angers. Réservations au 02 41 22 20 20.

BIO EXPRESS

1965. Naissance à Nice. Son père meurt deux ans plus tard.
1991. Maître-assistant à l’Université de Chicago.
1992. Capes de philosophie.
1994-1997. Pigiste au Nouvel Observateur.
1999. Première mise en scène : “Biographie : un jeu” de Max Frisch, avec François Berléand et Emmanuelle Devos.
2003. Premier opéra : “Verlaine Paul” à Marseille.
2007. Directeur du NTA-CDN d’Angers.
2010. Scénariste du film “Un balcon sur la mer” de Nicole Garcia.
2012. “La Mouette” de Tchekhov, création au Quai d’Angers, le 14 novembre.

Façon Proust…

Frédéric Bélier-Garcia : "Je mets en scène avec des bouts de ma chair"
L’enfance, en une image ?
“L’azur”.
Une musique qui vous trotte régulièrement dans la tête ?
“Le battement de mon coeur”.
Un film qui vous a marqué ?
“La désinvolture d’“Une femme est une femme” de Godard”.
Un spectacle que vous n’avez jamais oublié ?
“L’assassinat de Sadate”.
Un livre qui vous a structuré ?
“Tendre est la nuit” de Francis Scott Fitzgerald”.
La qualité que vous préférez chez les autres ?
“L’enthousiasme”.
Le défaut que vous détestez chez vous ?
“Le regret”.
Un petit plaisir qui vous fait tout oublier ?
“L’Italie”.
Votre plus grand regret ?
“En avoir tant”.
Votre définition du bonheur ?
“L’oubli”.
Votre plus grande espérance ?
“Pouvoir encore changer de vie”.
La plus belle preuve d’amour selon vous ?
“Le rire”.


















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