Henri Borlant, mémoire vive


Rédigé par Patrick TOUCHAIS - Angers, le 21/11/2015 - 07:45 / modifié le 21/11/2015 - 17:37


Déporté en 1942 d'Angers vers Auschwitz, Henri Borlant a publié le récit de sa vie dans « Merci d’avoir survécu » (Seuil). Depuis plus de 30 ans, il témoigne avec force de son expérience des camps d'extermination nazis et de sa foi en la démocratie.



A 88 ans, Henri Borlant poursuit sa mission : témoigner.
A 88 ans, Henri Borlant poursuit sa mission : témoigner.
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Cet article a été rédigé avant les attaques terroristes du 13 novembre à Paris

Ne pas faire souffrir, comme il a souffert. Pendant des années, pas une phrase, pas un mot sur l’enfer d’Auschwitz ne furent échangés en famille. Et pourtant, sa vie, Henri Borlant finira par la raconter. Des centaines de fois. Lui, le survivant des camps, qui a vu sa sœur, son frère et son père arrêtés avec lui en 1942 à Angers, mais ne jamais revenir. Trois années, passées dans les camps. Auschwitz d’abord, puis Ohrdruf, d’où il s’échappera peu de temps avant la fin de guerre. La faim, l’incompréhension, la douleur, le froid, la peur, la maladie, la violence, l’injustice, la cruauté…

Inlassablement, depuis une trentaine d’années, devant des milliers de témoins, des collégiens et des lycéens, en particulier, il raconte l’indicible. Mais avec la famille, pas un mot. « En 1992, nous venions d’inaugurer une plaque commémorative au séminaire d’Angers rue Barra ». C’est là que furent enfermés plus de 800 juifs, avant leur départ le 20 juillet 1942, dans le convoi numéro 8, pour Auschwitz. « Le soir, chez ma sœur qui vit en Anjou, j’ai voulu parler. Je n’ai pas eu le temps de dire deux mots. Elle est tombée dans les pommes. Ils ne le supportent pas, parce que ça les ramène à la catastrophe de leur vie ».
"En Maine-et-Loire, les gens nous ont aidés simplement."
Parisienne depuis une seule génération – ses grands-parents étaient russes – la famille Borlant est envoyée en Maine-et-Loire dès la fin août 1939. Comme pour beaucoup d’autres Parisiens du 13ème arrondissement, l’Anjou était terre d’exil. On pensait alors que Paris serait rapidement bombardée. Il fallait mettre les populations à l’abri.

En 1941, Henri Borlant (en haut à gauche) participe aux vendanges à Saint-Lambert du Lattay.
En 1941, Henri Borlant (en haut à gauche) participe aux vendanges à Saint-Lambert du Lattay.
« On nous a installés à Saint-Lambert du Lattay dans une maison vide. Nous n’avions rien. Les gens du village, par curiosité sans doute un peu, mais surtout par gentillesse ou par charité, nous ont apporté un ustensile de cuisine, un peu de nourriture… Nous les petits Parisiens, on découvrait la campagne. C’était merveilleux ». Jusqu’à l’arrestation. « Mon père était très respectueux des lois ; la loi lui imposait de nous déclarer comme juifs, à la Préfecture. Il l’a fait ». A ce moment, personne ne pouvait imaginer la suite…

En terres angevines, Henri le petit juif, et ses frères et sœurs, recevront une instruction catholique. Baptisés même. « Ma famille était juive mais n’était pas pratiquante. J’ai appris le catholicisme comme j’ai appris les mathématiques. Je suis devenu très croyant. Je voulais même devenir prêtre. A Auschwitz, je priais comme un petit catholique. Sincèrement. En Maine-et-Loire, les gens nous ont aidés simplement. Après notre arrestation, le maire, le gendarme et d’autres gens de la commune ont aidé ma mère à se cacher avec mes autres frères et sœurs. Ils ont pris des risques pour leur sauver la vie. Et beaucoup n’en ont jamais parlé après ».

Survivre. Voilà, l’obsession de ces trois années de camp. « Henri Borlant est le seul survivant des 6 000 enfants juifs de moins de 16 ans déportés en 1942 à Auschwitz » dit de lui, Serge Klarsfeld, l’infatigable historien, traqueur de nazis en cavale. Henri Borlant se demande encore comment il a pu s’en sortir. « J’étais un gamin de 15 ans, fragile, pas costaud, pas bagarreur. J’ai tenu 3 ans là-dedans dans des conditions épouvantables. Une épreuve d’endurance. Une médaille olympique, c’est moins que cela ». Il soulève sa manche gauche pour laisser apparaître un tatouage de quelques chiffres sur l’avant-bras.

"Certains se sont battus pour qu’on ait le droit de vivre libre. La démocratie, c’est un héritage. Ce serait impardonnable de ne pas faire le maximum pour le transmettre."
Aujourd’hui, à 88 ans, il poursuit sa mission. Le verbe est posé ; le regard bleu intense. L’émotion ne s’est pas égarée dans la répétition du discours. L’anecdote d’un souvenir peut faire monter les larmes. « Souvent, je ne m’en rends pas compte, mais quand j’ai fini de raconter, j’ai les mains qui tremblent ». Alors, pour que la parole s’offre une résonance éternelle, Henri Borlant décide en 2010 de coucher son témoignage sur le papier. « Je me suis dit, si j’attends trop, la mémoire va me faire défaut. On s’est lancé un été. J’écrivais à la main, ma femme tapait. On relisait ensemble ». Il livre un récit simple, vif, poignant, publié aux éditions du Seuil en 2011. Avec un titre emprunté à un élève croisé lors d’un des nombreux témoignages qui lui avait écrit ces mots : « Merci d’avoir survécu ».

La démocratie : "Elle est fragile, car elle laisse ses ennemis s’exprimer. Il faut la défendre. Il faut aller voter."
La démocratie : "Elle est fragile, car elle laisse ses ennemis s’exprimer. Il faut la défendre. Il faut aller voter."
« Je suis très sollicité. Forcément, on est de moins en moins nombreux… J’ai été approché par des professeurs ces derniers mois, après les évènements de Charlie. Ils voulaient que je vienne dans leur établissement, parce ça allait mal, parce que des gamins n’avaient pas respecté la minute de silence ».

Le témoignage de sa vie est toujours un vibrant plaidoyer pour la démocratie. « Elle est fragile, car elle laisse ses ennemis s’exprimer. Il faut la défendre. Il faut aller voter. Il faut choisir le moins mauvais si on ne trouve pas le candidat de ses rêves, en écartant les gens qui tiennent des propos racistes ou xénophobes. Certains se sont battus pour qu’on ait le droit de vivre libre. La démocratie, c’est un héritage. Ce serait impardonnable de ne pas faire le maximum pour le transmettre. Je le répète à longueur de temps. C’est pour cela qu’on témoigne. Pas pour se plaindre surtout. Pas pour se faire applaudir. Pour défendre la démocratie ».

Bio express
1927 : Naissance à Paris
1939 : Exil en famille en Anjou, à Saint-Lambert du Lattay
1942 : Est arrêté puis déporté vers Auschwitz
1945 : S’évade. Retour en France
1956 : Diplômé de médecine
1958 : S’installe dans le 11è à Paris
1960 : Epouse Hella Holst, une jeune Allemande, avec laquelle il aura trois filles : Danièle, Catherine, Valentine. Une première fille, Christiane, est née d’une précédente liaison.
1982 : Prend sa retraite et commence à témoigner. Devient membre de la Fondation pour la mémoire de la déportation et administrateur du Mémorial de la Shoah.
2011 : Publie « Merci d’avoir survécu » aux éditions du Seuil.












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