Honneur à cette langue bien tordue


Rédigé par Tristan LOUISE - Angers, le Mercredi 8 Février 2017 à 07:45


Frédéric Bélier-Garcia crée "Honneur à notre élue" de Marie NDiaye, jusqu’au 11 février au Quai. Les comédiens Isabelle Carré et Patrick Chesnais sont dans l’arène.



De gauche à droite : Jean-Charles Clichet, Isabelle Carré, Frédéric Bélier-Garcia, Patrick Chesnais, Agnès Pontier et Jan Hammanecker... la troupe de "Honneur à notre élue", écrite par Marie Ndiaye.
De gauche à droite : Jean-Charles Clichet, Isabelle Carré, Frédéric Bélier-Garcia, Patrick Chesnais, Agnès Pontier et Jan Hammanecker... la troupe de "Honneur à notre élue", écrite par Marie Ndiaye.
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A quelle distance se tiennent comédiens et rôles ? Quel jeu d’influences les rassemble et les éloigne ? L’espace de la rencontre avec les principaux acteurs de la nouvelle création du directeur du Quai Frédéric Bélier-Garcia, Honneur à notre élue, commandé à l’écrivain Marie NDiaye, font naître ces questions.

Isabelle Carré ne se départit que rarement de ses trois enfants, de son sourire, de sa gentillesse, d’une certaine candeur (qui n’est pas de la niaiserie, entendons-nous). Une figure solaire et pure qui se glisse à merveille dans le costume de l’Elue, maire qui a fait le bien de sa petite commune pendant vingt ans. Un costume flottant, le personnage trouvant sa justesse dans un entre-deux allégorique et hyperréaliste.

« Comme pour chaque rôle, j’ai réécrit mon texte à la main, pour me le réapproprier. La langue de Marie NDiaye est pleine de circonvolutions mais Frédéric nous a demandé d’être dans l’immédiateté. Nous ne sommes pas en avance par rapport aux spectateurs, nous sommes dans une certaine virginité, et il ne faut pas avoir peur de riper. C’est une pièce parfois opaque, mystérieuse, mais il y a des portes d’entrée partout. Pour ce personnage, j’ai pensé à Audrey Hepburn (la comédienne vient de se produire dans un monologue intitulé « Le sourire d’Audrey Hepburn »), à son intégrité ».
"J’essaie de conserver la force et l’originalité de la langue, et, ici, c’est une évidence, tout en la rendant accessible au public. Nous sommes des réceptacles et des vecteurs… on fait passer une certaine humeur… là, avec l’affaire Fillon, on a un écho extraordinaire… mais je suis en train de m’embourber là" - Patrick Chesnais

Lui arrive lunettes de soleil sur le nez, emmitouflé dans son manteau, et commence à moquer gentiment le presse locale qui l’interroge. Patrick Chesnais traîne une réputation d’homme-ours mal léché et il ne faudrait pas qu’il s’y dérobe. Son rôle ? L’Opposant, complètement laminé lors de la précédente élection et prêt à toutes les bassesses pour vaincre sa mortelle partenaire, son ennemie adorée et fantasmée.

Celui qui n’a jamais été là pour être aimé excelle dans la peau d’un animal politique aux tendances sado-masochistes, tant son attraction et répulsion pour l’Elue est mortifère, mais, étrangement, d’une touchante faiblesse. « Pour tout ce que je joue, j’essaie de rendre n’importe quel texte proche du public. J’essaie de conserver la force et l’originalité de la langue, et, ici, c’est une évidence, tout en la rendant accessible au public. Nous sommes des réceptacles et des vecteurs… on fait passer une certaine humeur… là, avec l’affaire Fillon, on a un écho extraordinaire… mais je suis en train de m’embourber là ». Un peu mais cela correspond aussi à l’épaisseur trouble du personnage, « réceptacle de la complexité humaine… un vrai et grand personnage de théâtre ».

Jean-Charles Clichet et Patrick Chesnais, lors de la scène d'ouverture très réussie de "Honneur à notre élue". Crédit photo : ©Pascal Victor/ArtcomPress
Jean-Charles Clichet et Patrick Chesnais, lors de la scène d'ouverture très réussie de "Honneur à notre élue". Crédit photo : ©Pascal Victor/ArtcomPress
Il y a aussi l’âme grise de l’Opposant, son Iago, Sachs, incarné par Jean-Charles Clichet, qui joue encore les trublions, mais dans le côté heureux et drôle de la force. Les fidèles de Frédéric Bélier-Garcia, Jan Hammenecker et Agnès Pontier, regardent ce petit théâtre off avec distance et bienveillance. Regardent aussi leur metteur en scène s’enflammer au fur et à mesure de son exégèse sur la pièce : « Marie NDiaye est sans doute la romancière la plus puissante aujourd’hui ; elle possède une écriture unique. Et je remercie les comédiens d’avoir donné une humanité aux personnages, d’avoir incarné cette écriture. C’est vrai que l’actualité résonne avec cette pièce, mais je trouve que c’est réducteur. Cette œuvre est avant tout une fable qui parle des rapports entre les êtres et du fait que le politique, hors du temps, est un monde dans lequel tout le monde se brûle ».

Marie NDiaye, présente à la première angevine, mercredi dernier, a parlé de ravissement. La scène d’ouverture multipliant les dimensions spatiales et temporelles nous fait l’accompagner dans cet élan. Honneur à notre élue mérite que l’on s’accroche à sa musique langagière, à son désespoir et à sa zone d’insécurité émotionnelle et intellectuelle.
 
Ce mercredi à 19 h 30, jeudi et vendredi à 20 h 30 et samedi à 18 heures, T 900 du Quai. De 8 € à 25 € (02 41 22 20 20).
A noter les rendez-vous « FabriQue #10 » et « FabriQue #10 BIS » autour du spectacle. Le premier est une conférence théâtralisée intitulée « Le spectacle politique : séduction et théâtralité », donnée samedi à 15 heures, T 400 du Quai (gratuit sur réservation). Le second se décline en performances « Les Spécialistes », visibles vendredi à 18 heures et 19 h 30 et samedi à 14 heures et 17 heures, dans le Forum du Quai (entrée libre).












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