Islam à Angers : les éclairages du sociologue Romain Sèze

[DOSSIER] ANGERS ET L'ISLAM : À LA CROISÉE DES CHEMINS #5


Rédigé par - Angers, le 13/03/2015 - 12:42 / modifié le 13/03/2015 - 21:46


Deux mois après les attentats djihadistes de Paris, le choc provoqué par leurs auteurs continue de propager ses ondes à tous les niveaux de la société française, compliquant, qu'on le veuille ou non, l'indispensable dialogue du pays avec ses citoyens musulmans. Un dialogue d'autant plus nécessaire à Angers que viennent d'être lancés les travaux de terrassement de la grande mosquée dans le quartier des Hauts-de-Saint-Aubin. Pour clore, au moins pour un temps, ce dossier, le sociologue de l'Islam Romain Sèze nous livre quelques clés de décryptage à l'échelon national.



Des centaines d'Angevins de confession musulmane se retrouvent chaque vendredi à la salle de prière du Doyenné. Photo Yannick Sourisseau
Des centaines d'Angevins de confession musulmane se retrouvent chaque vendredi à la salle de prière du Doyenné. Photo Yannick Sourisseau
La question des imams
 
"Elle est fondamentale, à plus d’un titre, mais les jeunes qui se radicalisent ne le font pas à la mosquée. Rares sont les imams qui appellent à la violence, et la police les garde à l’œil. On a d’ailleurs plutôt intérêt à ce que les imams soient attractifs. Les jeunes qui ne trouvent pas de réponses à leurs attentes à la mosquée se détourneront de l’imam. Ils iront naviguer sur Internet, avec les risques que l’on connaît, d’autant plus que la propagande djihadiste est de plus en plus performante sur ce terrain.

Globalement, le discours des imams se situe du côté de la prévention de la radicalisation, même si sur certains sujets on peut avoir quelques réserves. Il ne faut pas oublier que l’imam a un auditoire large et pluriel, et qu’il ne peut pas toujours s’adresser à chacun. Il insiste sur les dénominateurs communs à tous les fidèles : sur le plan dogmatique, c’est l’unicité de Dieu ; et sur le plan social, bien souvent, l’expérience de la stigmatisation.

Par moments les frustrations s’accumulent et il se peut qu’à l’occasion tel ou tel prêche soit un peu plus dur."
 
L’Etat français et l’influence des Etats étrangers
 
"Les pays d’origine des premiers migrants musulmans (Algérie, Maroc, Turquie…) s’investissent de façon concurrentielle dans l’organisation du culte musulman en France depuis qu’ils ont compris que leurs ressortissants y resteraient. Mais ça répondait en partie aussi à des besoins de l’Etat français. La question des imams se pose dans les années 1980, puis surtout dans les années 1990, en pleine guerre algérienne. Il ne fallait pas qu’ils puissent être des relais de l’islam politique en France. C’est à ce moment que débute une réflexion sur la formation des imams.

Mais dans l’immédiat, l’Etat français décide de faire appel aux pays d’origine pour qu’ils envoient des imams en France et qu’ils les encadrent. Ce sera le cas avec l’Algérie ou avec la Turquie (qui va même investir dans la pierre : comme le transfert de la propriété de la mosquée, l’Etat turc détache un imam qui sera logé sur place). Ces pratiques politiques jouent bien souvent avec les limites de la laïcité."
"N’importe qui doit pouvoir bénéficier d’un lieu de culte digne. Il existe des salles de prières précaires, insalubres, exiguës. C’est ça la réalité cachée derrière les prières de rue. Il n’y a aucun plaisir à se prosterner dehors un vendredi pluvieux d’hivers !"
Un frein à la création d’un « Islam de France » ?
 
"Il y a plusieurs effets négatifs à tout ça. Par exemple, les imams détachés en France ont des contrats de 4 ans non renouvelables. Ils arrivent sans parler français, et ils ne sont donc pas non plus motivés à l’apprendre ! Mais concrètement, si, par « islam de France », on entend une régulation religieuse qui coïncide avec les expériences et le quotidien des fidèles, il existe déjà ! Il se construit très clairement « par le bas », par la pratique et les « bricolages » des imams qui sont bien obligés de faire preuve de réalisme face aux attentes des fidèles."
 
De l’importance d’avoir une mosquée…
 
"N’importe qui doit pouvoir bénéficier d’un lieu de culte digne. Il existe des salles de prières précaires, insalubres, exiguës. C’est ça la réalité cachée derrière les prières de rue. Il n’y a aucun plaisir à se prosterner dehors un vendredi pluvieux d’hivers ! Mais l’attachement des musulmans à construire des Grandes mosquées se comprend aussi au regard de l’histoire. Pour faire simple, on peut distinguer trois âges. Les premières salles de prières ont été aménagées dans les années 1970, dans des usines et des foyers travailleurs. Elles sont apparues comme une réponse aux conflits sociaux de l’époque.

La deuxième étape, c’est l’autonomisation du culte. Quelques années après le regroupement familial, au début des années 80, des collectifs de primo-arrivants sont sortis de ces salles de prières, et ils se sont constitués en associations pour avoir leur mosquée. C’est un aspect de l’intégration. C’est donc important, mais les projets sont alors souvent modestes par manque de moyens, et discrets par crainte de réactions islamophobes (profanations…). De toute façon, plus le projet est faramineux, plus il demande de temps et plus les risques de conflits internes sont grands…

La fin des années 90 marque le 3e âge des mosquées : une grande partie de la communauté musulmane est intégrée, avec une première, une deuxième et une troisième génération. La population de confession musulmane veut s’enraciner définitivement  et dignement sur le sol français. Être visible, c’est aussi être reconnu, pouvoir se sentir membre à part entière (et pas de seconde zone) de la communauté nationale.

En France, c’est la Ligue islamique d’Arabie Saoudite qui a permis l’autonomisation du culte. Aujourd’hui, on retrouve également souvent derrière ces projets le Koweït ou le Qatar : vu le coût des projets, c’est inévitable, surtout que la construction d’une mosquée coûte souvent plus cher que ce qui était envisagé au départ.

Romain Sèze.
Romain Sèze.
Centre culturel, centre cultuel…
 
"Dans les projets présentés par les associations musulmanes, on retrouve presque toujours un versant culturel et un versant cultuel, un peu sur le modèle des centres islamiques qui voient le jour aux Etats-Unis. Ce qui fait la richesse d’une mosquée, ce sont les festivités, les cours d’arabe ou d’éducation religieuse que l’on y donne, les conférences, la bibliothèque, les moments de sociabilité divers. Ce sont des lieux qui se veulent ouverts sur la ville : on y fait des rencontres interreligieuses, on reçoit le maire, on organise des « Journées portes ouvertes », etc."
 
Une communauté divisée ?
 
"Du point de vue dogmatique et théologique, l’islam est divisé en tout un tas de courants. Mais cela ne suffit pas à expliquer les divisions des mosquées en France qui tiennent d’avantage de la logique de l’organisation du culte à travers une multiplicité des collectifs de primo-migrants, les rivalités auxquelles se livrent les pays d’origines et les fédérations islamiques, les conflits de personnes bien sûr, etc.
Il est d’ailleurs intéressant d’observer que dans leurs rivalités pour l’appropriation de l’autorité, les leaders religieux s’approprient à leur tour les catégories du débat public : untel sera discrédité parce qu’il est un imam importé ou autoproclamé, parce qu’il ne parle pas français, parce que c’est un « salafiste », etc. Si ça ce n’est pas une marque d’acculturation !"
 
Il y a un ras-le-bol d’être considéré comme une présence allogène au territoire de la République française"

La question de la radicalisation.
 
"C’est une réalité inquiétante, bien qu’ultra minoritaire. Ce qui est inquiétant, c’est que cette réalité est très dynamique, comme on le voit en France depuis le printemps 2014, avec la multiplication effarante des départs en Syrie. Je pense que le gouvernement français en a pris toute la mesure, et ce bien avant les événements de Charlie Hebdo.

Les explications à la radicalisation sont plurielles : le principal problème, c’est la question sociale, la relégation urbaine et le chômage. Mais il est indéniable que la stigmatisation croissante de l’islam joue un rôle aussi important. Le sentiment de mépris se traduit dans un registre le religieux. La haine et la violence sont sacralisés. Mais les imams n’y peuvent pas grand chose. Ils jouent souvent un rôle préventif, mais les jeunes qui se radicalisent ne leur font plus confiance et se détournent de la mosquée, à supposer qu’il en ai jamais fréquenté une."
 
Le sentiment de « culpabilité »
 
"A chaque attentat qui implique l’islam, les autorités musulmanes font un effort pour se disculper de tout lien avec le terrorisme. L’analyse des archives des médias locaux est à cet égard très parlante. Mais depuis le début de l’automne, ces mobilisations sont de plus en plus discordantes : les musulmans en ont marre de devoir se justifier en permanence, arguant qu’il n’y a pas une solidarité indéfectible entre tous les musulmans du monde. Ca, on l’a largement entendu lors de la condamnation des crimes de l’Etat islamique, puis à nouveau avec Charlie Hebdo. Il y a une évolution qui va dans cette direction-là, avec un ras-le-bol d’être considéré comme une présence allogène au territoire de la République française."

Romain Sèze est enseignant-chercheur à l’IEP d’Aix-en-Provence. Il est notamment l’auteur d’un livre sur les imams : "Être imam en France", paru en 2013 aux éditions du Cerf.




Journaliste Animateur du blog " Des mots à la marge " En savoir plus sur cet auteur








Angers Mag















Angers Mag : RT @UnivAngers: À l'occasion du colloque #BonDroit qui se déroule auj. et demain à la Faculté de droit. Avec Félicien Lemaire @AngersCjb ht…
Jeudi 8 Décembre - 13:04
Angers Mag : Le Bastringue Général, collection automne-hiver à Montreuil-Juigné: A la fois marché de... https://t.co/wSJrT0YxQH https://t.co/uk6Li4S9nu
Jeudi 8 Décembre - 09:22
Angers Mag : Pourra-t-on un jour revendiquer le "droit au bonheur" devant les tribunaux ?: Avec cette... https://t.co/QpibQ65W2u https://t.co/6akmJkPlta
Jeudi 8 Décembre - 07:56
Angers Mag : A Coutures, les maternelles s’activent: Dans sa classe de l’école maternelle publique de... https://t.co/bJ1C27TEZX https://t.co/HH0RAzp80Q
Jeudi 8 Décembre - 07:46


cookieassistant.com