"John Boorman se renouvelle en permanence"


Rédigé par Tristan LOUISE - Angers, le 17/01/2013 - 07:30 / modifié le 17/01/2013 - 17:07


J-1 pour l'ouverture du festival Premiers Plans. L'occasion de se pencher sur l’œuvre et la personnalité de John Boorman à qui l'événement rend hommage cette année. Critique de cinéma, journaliste et producteur de radio, Michel Ciment lui a consacré un livre - "Boorman : un visionnaire de son temps" - et animera la rencontre entre le cinéaste anglais et le public mercredi prochain. Entretien.



Le point de non-retour (1967).  Avec Lee Marvin et Angie Dickinson.
Le point de non-retour (1967). Avec Lee Marvin et Angie Dickinson.
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Angers Mag : Qu’entendez-vous par « en son temps » lorsque vous évoquez John Boorman ?

Michel Ciment : « Le cinéma de Boorman est poétique, avec des visions imaginaires mais il ne s’inscrit pas dans une irréalité à la Tim Burton, ni dans un réalisme à la Ken Loach. Son statut de cinéaste en est donc complexe. Il ne participe pas de la tradition anglaise perpétuée par Loach. Et pourtant tous ses films évoquent des réalités de ce monde. C’est l’écologie et le rapport entre l’homme et la nature dans « Délivrance » ; la mafia anglo-saxonne dans « Le Point de non-retour » ; la Birmanie et Aung San Suu Kyi dans « Rangoon » ; l’apartheid dans « Country of My Skull » ; la misère et le tiers-monde dans « Leo the last » ; la crise économique dans « The Tiger’s Tail ». Mais son appréhension de toutes ces réalités n’est jamais réaliste. Et c’est un visionnaire. Il a traité il y a trente ans de thèmes qui sont aujourd’hui en pleine actualité. Il ressemble en cela à Stanley Kubrick ».

Le western, le thriller, la science-fiction, la fresque historique… John Boorman s’est essayé à presque tous les genres. Quel est le fil rouge qui se dégage de cette production hétérogène ?

« John Boorman se renouvelle en permanence, sans se cantonner à un seul genre. Il a embrassé tout le spectre du cinéma. Le fil rouge, c’est l’état d’esprit de ses personnages. Cela part d’une absence de lucidité puis d’une prise de conscience progressive. L’homme, chez Boorman, se leurre sur ses aspirations réelles et son identité, ce qu’il veut être. Par exemple, dans « Leo the last », le personnage incarné par Marcello Mastroianni vit dans un monde fermé sur lui-même avant de découvrir la misère qui l’entoure et de changer de regard. Dans « Délivrance », la nature, pensée merveilleuse, se révèle sauvage. Il y a aussi, dans beaucoup de ses films, cette idée de jeu, de personnage manipulateur : « Zardoz », « Le point de non-retour » et « Leo the Last » en sont des exemples probants ».

Son enfance sous les bombes allemandes de la Seconde Guerre mondiale a-t-elle déterminé son regard sur le monde et sa création cinématographique ?

« Cela a participé mais on ne peut pas dire que ce fut déterminant. Pour le petit Boorman, c’est merveilleux et excitant de voir des éclairs partout dans le ciel qui sont comme des feux d’artifice. Cette vision non conventionnelle se retrouve dans « Hope and Glory ». On ne peut pas parler de traumatisme. Ce sont avant tout ses lectures qui ont nourri sa création. John Boorman est un grand lecteur et possède une très grande culture. L’observation est aussi l’une de ses sources d’inspiration. Celle des familles dans les pubs de la banlieue de Londres, images vivantes des différentes classes sociales britanniques. Transgresser sa classe sociale pour accéder à un autre monde est une thématique forte de son cinéma. Celle, aussi, des tournages de films à Shepperton, sa ville natale. Tout cela a concouru à la création de son œuvre. Une œuvre qui interroge constamment la place de l’homme dans le monde moderne ».

Michel Ciment.
Michel Ciment.
Votre présence à Premiers Plans sera aussi l’occasion de fêter les 60 ans de la revue Positif dont vous êtes le directeur de publication. Comment allez-vous célébrer cet anniversaire ?

« Nous allons proposer une sélection de six films européens. Six films de metteurs en scène exigeants, à l’image de la revue. Et il est aisé aussi de relier cette dernière à Boorman : il a été en couverture sept ou huit fois, nous a accordé beaucoup d’interviews et cela au tout début de sa carrière. A l’image de Godard, Truffaut, Chabrol, Boorman, qui a d’ailleurs été critique, fait partie des cinéastes-cinéphiles, des créateurs qui ont une vraie réflexion sur le cinéma. Cet accent mis sur ce qui compte vraiment, cette distance prise sur les choses, Positif les décline. En ces temps de matraquage d’infos toujours plus nombreuses et qui n’offrent aucune pause, aucun instant de réflexion, la revue propose cet espace-temps qui permet aux lecteurs-cinéphiles d’avoir des éléments d’analyse, des outils qui leur permettent de se faire une opinion. On est loin de la critique « étoiles », très pauvre en matière ».

Un mot sur Premiers Plans, que vous connaissez bien…

« Je suis un Européen convaincu. L’Europe offre la seule survie face aux grandes puissances indienne, chinoise, américaine. Il ne faut surtout pas se recroqueviller. Il n’y a pas assez d’Europe alors bravo au festival d’Angers qui la met à l’honneur et qui, en proposant des premiers films, s’est donné une mission importante ».

Michel Ciment anime, chaque samedi de 15 h à 16 h, l’émission « Projection privée », sur France Culture. Il animera la rencontre avec John Boorman, mercredi 23 janvier à 10h30 au Centre des Congrès.

La 25e édition du festival Premiers Plans se tient du 18 au 25 janvier 2013.



















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