« Journaliste, c’est donner une bonne information au public, rien d’autre »


Rédigé par Maxime PIONNEAU - Angers, le 11/12/2015 - 18:50 / modifié le 13/12/2015 - 12:21


Les journalistes sont souvent vus comme des loups solitaires ou des chiens de meute. Toujours est-il qu’ils restent avant tout des travailleurs au service de l’information. Et comme tout travailleur, ils s’organisent parfois en syndicat afin de défendre leur droit et le droit d’informer. On a rencontré l’actuel Secrétaire général de la Fédération internationale des journalistes (FIJ), Anthony Bellanger. Au programme de la discussion : son travail à la FIJ, mais également la question de la censure, à travers le monde.



Anthony Bellanger, ancien journaliste au Courrier de l'Ouest, est l'actuel secrétaire général de la Fédération internationale des journalistes (FIJ)
Anthony Bellanger, ancien journaliste au Courrier de l'Ouest, est l'actuel secrétaire général de la Fédération internationale des journalistes (FIJ)
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Anthony Bellanger connait bien le Maine-et-Loire où il a longtemps travaillé comme journaliste avant d’occuper différentes fonctions au sein du FIJ. Alors qu’il revenait d’une visite en Palestine, il nous a aussi parlé des formes que pouvait prendre la censure aujourd’hui et de l’état de l’information à différents endroits du globe. C’était juste avant qu’il ne donne une conférence devant les étudiants de l’Université Catholique de l’Ouest à Angers (UCO). En attendant le Congrès mondial de la FIJ qui se tiendra à Angers du 7 au 10 juin 2016.
 
Depuis le 1er novembre 2015, vous êtes le secrétaire général de la Fédération internationale des journalistes (FIJ). En quoi ça consiste ?

Anthony Bellanger : "Ma fonction est complétement multiple. Je coordonne les actions de nos 180 affiliés, répartis dans 140 pays : on représente 600 000 journalistes dans le monde. En même temps, je suis le directeur exécutif. C’est-à-dire que je suis à la tête d’une équipe de salariés répartie entre Bruxelles, Sydney, Dakar et Buenos Aires. Mes missions, c’est aussi de faire des interventions, d’être la voix des journalistes dans le monde. Je voyage pas mal pour parler de la profession et soutenir tous les collègues qui sont dans une situation de plus en plus compliquée, en dehors de l’Europe."

L’idée, c’est de sensibiliser l’opinion publique ?

"Là, ils vont être sensibilisés gravement (NDLR : l’interview se passe avant la conférence devant les étudiants de l’UCO), puisque je rentre de Palestine : mon propos va commencer par une vidéo de 6 minutes qui vient d’être montée par mes collègues palestiniens. Ils ont fait un petit rapport d’activité de 3 mois (NDRL : de septembre à novembre) sur les conditions de travail des journalistes et c’est glaçant. A chaque fois que je le vois, moi ça me bouleverse. Ce sont des journalistes qui se font tabasser, ou tirer dessus par les Forces israéliennes. J’ai vu une jeune collègue à Ramallah, encore dans le plâtre : elle a pris une balle qui lui était destinée. Elle a le bras complètement amorphe, elle est gravement blessée."
"Ce n’est pas un privilège d’être journaliste : c’est de donner une bonne information, une vérité comme disait Camus. Et c’est clair que des censures, il y en a partout, surtout quand ça gêne le pouvoir. Le deuxième pendant de la censure, c’est le journaliste qui s’autocensure"

Vous venez parler à Angers des "nouvelles formes de censure ». Qu'entendez-vous par "nouvelles" ?

"La censure a toujours existé, évidemment. Il y a la censure gouvernementale, politique. Si on parle de la France, le texte sur le secret des affaires était un vrai problème pour les journalistes d’investigation. Mais je ne resterai pas non-plus franco-français parce que la censure existe ailleurs et est beaucoup plus grave ailleurs : à chaque fois que je vais à l’étranger, je m’en aperçois. Les journalistes n’ont pas le droit d’écrire ce qu’ils souhaitent, ils n’ont pas le droit d’être dans leur mission d’informer le public. Ce n’est pas un privilège d’être journaliste : c’est de donner une bonne information, une vérité comme disait Camus. Et c’est clair que des censures, il y en a partout, surtout quand ça gêne le pouvoir. Le deuxième pendant de la censure, c’est le journaliste qui s’autocensure."

​Et le journaliste, il s’en rend compte de son autocensure ?

"A un moment donné, oui. On peut parler des cas français. Quand tu prends Benoît Collombat de France Inter, Fabrice Arfi de Médiapart ou Denis Robert : ce sont des gens qui ont été tellement pressés par le pouvoir judiciaire… A la fin, Denis Robert ne comptait plus les passages d’huissiers dans sa maison ! Les interrogatoires, les pressions pour connaitre les sources… Au bout d’un moment ils se disent eux même : « j’arrête, je suis rincé »."

Ça marche à l’usure ?

"Au bout d’un moment, il y a une autocensure. Ça sert aussi aux autres : ils voient leur collègue qui est totalement en train de déprimer, ils arrêtent : « c’est bon j’ai pas choisi d’être un militaire ou d’être au combat ». Mais s'autocensurer, c’est un drame pour un journaliste. Et là, il faut se poser les vraies questions, peut-être arrêter ou en tout cas, prendre du recul."

Un journaliste du Monde, Hervé Kempf, a quitté le Monde en Aout 2013 pour fonder le site "Reporterre", parce qu'il ne se sentait pas assez libre pour traiter la question de Notre-Dame-Des-Landes. C’est un cas de censure pour vous ?

"Bien-sûr. C’est un cas de limite de l’information de la part de la direction du Monde. J’avais invité Hervé, il y a deux ans, ici même à Angers, à un congrès du Syndicat National des Journalistes (SNJ). Il était venu nous parler avec ses tripes et nous avait dit à quel point il n’était plus possible d’aborder certains sujets au Monde. Et ça, c’est absolument scandaleux, surtout venant d’un grand journal que je respecte et où il y a des gens bien : mais il est clair que les directions de certains journaux ont des intérêts. Et les actionnaires de ces mêmes journaux ont aussi des intérêts à défendre."

Andrew Kennedy © IFJ.
Andrew Kennedy © IFJ.
C’est un peu la théorie de Pierre Carles (*)… 

"On n’est pas non plus dans un monde complètement clos ou fermé. C’est clair aussi que les intérêts dépassent souvent largement les journalistes. Des intérêts économiques la plupart du temps, voire politiques. On sait que Nicolas Sarkozy a mis des pressions pas possibles sur les patrons des journaux, qui sont aussi ses copains, et c’est toujours le cas."

L'arrivée de Vincent Bolloré à la tête de Canal+ et la non-diffusion d'un documentaire sur le Crédit Mutuel (finalement diffusé sur France 3) pour cause de conflit d'intérêt, ça pose question ? 

"C’est un scandale ! Je parlais tout à l’heure de Benoît Collombat de France Inter : Vincent Bolloré, il a mis ce gars par terre ! Bolloré veut beaucoup de médias, mais il ne veut surtout pas qu’on parle de ses affaires à lui. Et il en a pas mal, notamment en Afrique. Il veut surtout qu’on ne parle pas de ses cercles d'amis : l’un est dans le conseil d’administration de A, l’autre est dans le conseil d’administration de B, donc se rend la pareille. D’autant que le Crédit Mutuel qui est à la tête d’un groupe de presse énorme dans l’Est de la France – l’Est Républicain, etc…- c’est une direction brutale et scandaleuse… Je l’ai vu, j’ai des confrères qui y travaillent."
 
"En journalisme, il faut prendre son temps, prendre du recul. Il faut regarder l’information sous tous ses angles et après on publie. Le journaliste précaire bosse, bosse, mais il n’a pas les conditions de travail pour bien faire son boulot"

Est-ce que la précarité de certains journalistes et la censure peuvent être liées ?

"Bien-sûr, ça limite le mouvement du journaliste puisqu'il est obligé de beaucoup travailler pour avoir de l’argent. Il faut aller vite et ça n’est jamais très bon d’aller très vite quand on est journaliste. Il faut prendre son temps, prendre du recul. Il faut regarder l’information sous tous ses angles et après on publie. Le journaliste précaire bosse, bosse, mais il n’a pas les conditions de travail pour bien faire son boulot."

Ce n’est pas vraiment de la censure, mais ça limite la qualité de l’information…

"Oui, c’est un vrai frein. D’un point de vue syndical, le premier problème, avant d’aller sur la qualité de l’info – je parle de façon globale, dans le monde – ce sont les conditions de travail du journaliste. Un journaliste qui est dans de bonnes conditions de travail va arriver à faire de bons papiers, de bonnes enquêtes. Au sein d’une rédaction qui est complétement amorphe, qui a été découpée par des plans sociaux, les journalistes sont obligés de travailler de plus en plus et le résultat est catastrophique : il y a des fautes dans les papiers, l’information n’est pas toujours très précise. Ça joue sur la qualité et même sur les ventes après. Les lecteurs s’en rendent compte : ils ne sont pas fous !"

Du 7 au 10 juin 2016, le Congrès mondial de la FIJ se tiendra au Centre de Congrès d'Angers. Que s’y passera-t-il ?

"Le congrès de la FIJ a lieu tous les trois ans, normalement dans une capitale du monde. Il se trouve que j’ai travaillé longtemps ici, en Anjou, et qu’on avait des conditions d’accueil vraiment excellentes de la part des collectivités locales. Du 7 au 10 juin, il y aura ce congrès mondial qui fêtera les 90 ans de la FIJ. La FIJ a été créée en France – notamment par le Syndicat National des Journalistes – en 1926 à Paris. On s’était dit que pour les 90 ans, il fallait faire quelque-chose et le choix français a été retenu. C’est une grande fierté. Bon, je ne suis pas Angevin, mais j’ai vécu en Anjou plus d’une vingtaine d’années. On revient sur nos terres. Beaucoup de choses se sont décidées entre 1926 et 1940 au niveau de l’organisation de la FIJ. En tant qu’héritier de cette grande fédération, c’est un honneur d’accueillir tous mes camarades ici, et de faire connaitre la FIJ aux Angevins."

(*)Pierre Carles est un documentariste (« Pas vu pas pris » (1998), « Fin de concession » (2010)…) qui dénonce une collusion entre médias dominants et pouvoir politique/économique – il est proche de la gauche radicale et de l’équipe du Monde Diplomatique.
 












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