"La BD amène des choses qu'on ne peut pas dire dans les autres arts"

Angers fait tourner la planche à BD


Rédigé par - Angers, le Samedi 29 Novembre 2014 à 08:49


Les 6 et 7 décembre prochains, le festival Angers BD ouvrira une nouvelle page de son histoire : une cinquantaine d’auteurs accueillera le public toujours plus nombreux de la bande dessinée. (Trop) longtemps ringardisé, le genre est désormais en passe d’être apprécié à sa juste valeur : celle d’un médium aux horizons pluriels, qui n’impose aucune limite à la création. Un espace de liberté dans lequel se sont immiscés, depuis 20 ans, nombre d’auteurs angevins. Mathieu, Rabaté, Davodeau, Juszezak, Supiot… des noms qui font référence au plan national, et témoignent d’une vitalité réelle en la matière. C’est cette vitalité qu’Angers Mag a choisi d’explorer dans ce dossier, en allant à la rencontre de ses principaux acteurs : les auteurs. Sans rien déguiser des difficultés que traverse le milieu, la rédaction lève une partie du voile sur ce qui constitue, disons-le sans fard, une excellence angevine…



Marc-Antoine Mathieu, Etienne Davodeau, et Olivier Supiot ont accepté de se prêter au jeu de la rencontre croisée... et de la photo copier-coller.
Marc-Antoine Mathieu, Etienne Davodeau, et Olivier Supiot ont accepté de se prêter au jeu de la rencontre croisée... et de la photo copier-coller.
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Brel-Ferré-Brassens, trois monstres sacrés immortalisés sur la pellicule du photographe Jean-Pierre Leloir. Et un trio qui devise en toute liberté sur une passion commune et bien d’autres choses. C’est le cadre et l’ambiance que nous avons souhaité retrouver, avec trois figures majeures de la BD angevine : Marc-Antoine Mathieu, Etienne Davodeau et Olivier Supiot. Trois auteurs dans une bulle…

Marc-Antoine Mathieu (M-AM), qui découvre la mise en scène : Etienne en Ferré, ça colle, c’est le plus à gauche de nous trois… Olivier en Brassens, aussi, je crois que tu gratouilles, non ?
 
Olivier Supiot : Oui mais la différence c’est que lui avait du talent…
 
M-AM : Et puis moi en Brel, oui.
 
Etienne Davodeau : T’es le plus belge de nous trois, non ?
 
Que vous évoque cette photo, au premier abord ?
 
O.S : Ils font partie des grands. Celui qui me parle plus, c’est Brel. Mon papa l’écoutait et l’écoute encore énormément.
 
E.D : Je connais assez peu Ferré. Brel, je l’ai beaucoup écouté entre 18 et 22 ans. Brassens c’est celui que je connais le plus et de loin, d’une part parce que je l’écoute très régulièrement, d’autre part parce que j’ai adapté le seul roman qu’il ait écrit, « La Tour des miracles », avec David Prud’homme. A cette occasion là, on a fait une vraie plongée dans son univers.
 
M-AM : C’est une trilogie de la poésie et de l’éthique telle qu’elle peut exister en France lors de ces 50 dernières années. Ferré, je l’ai beaucoup écouté, à l’âge adulte, quand je me suis intéressé à la chair de la poésie. C’est celui dont je me sens le plus proche, dans la mesure où c’est celui qui a essayé de dire le plus l’indicible.

Etienne Davodeau
Etienne Davodeau
La première question posée au trio Brel-Brassens-Ferré cherchait à savoir si la chanson était un art, mineur ou majeur. Qu’en est-il de la BD ?
 
E.D : Je sais juste que je connais pas mal de livres de BD qui sont des œuvres d’art. Et ça me suffit. Si la bande dessinée peut faire Maus, si elle peut faire Le photographe, de Guibert, c’est qu’elle a la possibilité d’un langage autonome, assez cohérent et assez pérenne pour être comparé à d’autres langages artistiques comme la littérature, le cinéma, le théâtre. Après, est-ce que c’est toujours un art ? Evidemment non. C’est pas un truc très important, finalement. Je trouve simplement motivant de savoir que ça peut l’être.
 
O.S : Avant toute chose, on raconte des histoires. On véhicule des idées, ça peut être considéré comme de l’art, mais je ne me pose pas la question quand je fais mes livres. Et puis l’art est si difficilement définissable…
 
M-AM : Pour moi il n’y a pas photo : la BD est un art, c’est incontestable. Elle a mis un peu de temps à trouver sa voie, mais elle amène des choses qu’on ne peut pas dire dans les autres arts, c’est aussi bête que ça. Elle n’y est pas toujours arrivée, mais les BD qui tentent de creuser des petits sillons, qui ont la volonté avec de l’image et du texte d’explorer de nouvelles pistes répondent à cette ambition.
 
O.S : Ca me rappelle une histoire de festival, une personne âgée qui cherchait la foire aux vêtements. Je lui réponds que c’est un festival de BD. « Ca ne m’intéresse pas, je préfère les arts comme la peinture ». Je lui répète alors ce que Picasso a dit : « La seule chose que je regrette de ne pas avoir fait, c’est de la BD. » Elle est repartie avec des sacs pleins de BD !
 
Avec deux de vos ouvrages*, la BD s’est même invitée au Louvre ?
 
M-AM : La BD n’a pas attendu de s’occuper du Louvre pour acquérir un statut un peu plus mature et adulte…
 
E.D : La BD au Louvre, ça ne détermine rien, mais c’est un symptôme. Jamais il n’y a 15 ans, les institutions n’auraient eu l’idée de faire venir des auteurs de BD pour produire quelque chose sur le Louvre. C’est la même chose pour le cinéma. Ca parle de la façon dont la BD est perçue. C’est une évolution lente mais elle est en train de quitter l’image ringarde de sous-littérature pour ado attardé. Après, la seule réponse à ça, c’est les livres qu’on fait.

Marc-Antoine Mathieu
Marc-Antoine Mathieu
Tout ça est aussi une question de reconnaissance. La célébrité, voire la postérité sont des choses qui vous préoccupent ?
 
E.D (interdit) : Le jour où je commence à penser à ça, je suis foutu ! Le livre est un objet qui reste, mais je suis dans une période de création, et l’heure du bilan n’est pas venue.
 
O.S : Je pense déjà à me dire qu’est ce que je fais pour le prochain livre ? à continuer à être dans cette dynamique de prendre du plaisir à faire des livres. Le reste…
 
M-AM : l’artiste n’a pas envie d’être célèbre, il a simplement envie de dire quelque chose qu’il n’a pas réussi à dire normalement. On se bricole une espèce de béquille pour raconter quelque chose. On est plus ou moins lu, écouté, et on est heureux. Point barre. La postérité, la célébrité, la gloire, c’est une espèce de truc fabriqué par ceux qui ne savent pas ce que c’est vraiment que de créer.
 
O.S : Et c’est dangereux, la célébrité, parce que c’est quelque chose qui peut figer ce qu’on fait. Les personnes vont attendre qu’on fasse la même chose, c’est de l’anticréation. Comme si à un moment on nous demandait d’être quelque chose d’identifiable.
 
M-AM : On peut par contre se poser légitimement la question de ce que deviendront nos bouquins, de ce qu’on laisse. Mes bouquins ont-ils un sens après moi ? Mais ce n’est pas à moi d’y répondre.
 
Comment êtes-vous « entrer » en BD, dans ce processus créatif dont vous parlez ?
 
M-AM : Chez moi, c’est presque originel. J’ai dessiné très tôt, car j’ai découvert qu’avec un dessin narratif je pouvais m’exprimer et que j’étais écouté et considéré alors que dans les autres domaines ça n’était pas le cas. C’est ça qui est à l’origine du façonnage d’un outil de création : à un moment donné, on est un peu à côté de nos sens.
 
E.D : L’impulsion initiale ne reste pas forcément le moteur. La mienne, c’est l’amour du dessin, une activité que je pratique depuis que j’ai les moyens psychomoteurs de tenir un crayon. L’amour du récit aussi, des histoires, et puis l’amour des livres. Au carrefour de ces trois centres d’intérêts là, il y a la BD. Elle m’a intéressé en tant que lecteur, puis en tant qu’auteur de façon très incidente. Le fait de faire des livres t’apparaît comme une sorte d’existence un peu à la marge. T’as l’impression d’échapper au monde du travail par exemple, ce qui m’obsédait beaucoup quand j’avais 16 ans. Ca me terrorisait. Au final, c’est un monde du travail comme un autre, mais ça faisait partie des ressorts.
 
O.S : Moi, c’est le dessin. Et c’est très lié à l’enfance. J’avais par contre beaucoup de mal avec les couleurs, et j’étais une catastrophe en peinture ! Ensuite, il y a ce phénomène de grande liberté : je suis hyper heureux de me dire qu’un jour je vais travailler sur un sujet aussi dur que la Première guerre mondiale et que juste derrière, je vais repartir sur un univers de gag où la seule question est de savoir si je suis drôle. C’est ça qui est génial avec la BD : l’adéquation entre ce qu’on raconte, comment on le dessine et l’objet du livre.

Olivier Supiot
Olivier Supiot
Et comment décide-t-on finalement d’en vivre ?
 
M-AM : Je crois qu’on ne décide pas. A partir du moment où tu en fais, où tu fais entendre ta petite voix, d’une certaine manière tu en vis. En vivre financièrement, c’est complètement annexe dans le parcours de créateur. On trouve beaucoup d’auteurs de BD qui n’en vivent pas, mais qui vont continuer d’en faire parce que c’est vital pour eux. Quand tu sens que tu peux en vivre, c’est peut-être là que ça commence à être compliqué...
 
E.D : Il y a toujours une grosse confusion là-dessus. Je rencontre parfois des gens qui ne savent pas quoi faire comme métier et qui veulent faire de la BD. Mais ce n’est pas un métier ! L’aborder sous un angle purement professionnel, c’est une très mauvaise idée. Le plus probable c’est que tu bosses comme un dingue pour rien et que tu ne gagnes pas ta vie. Comme le dit Marco, la BD, c’est un truc qui te porte, tu n’as pas le choix. Quand on rentre dans la partie économique, ça rigole beaucoup moins. C’est très compliqué d’en vivre, ça n’est pas fait pour ça. C’est pas un métier, c’est une activité artistique qui génère des droits d’auteurs quand ça se passe bien, ou que tu as un contrat digne de ce nom. Tu peux tenter le coup et puis parfois tu ne choisis même pas, c’est très insidieux. Tu as 20 ans, des idées, tu dessines beaucoup, tu proposes quelque chose à un éditeur qui te propose un contrat, tu gagnes un peu de fric, tu recommences, tu vieillis, fondes une famille, t’as des trucs à payer comme toutes les personnes qui n’ont pas de fortune personnelle et tu te retrouves dans une situation où la BD est ton métier. C’était pas forcément ton intention initiale, mais en tout cas c’est ta situation et puis vu que c’est très chronophage, tu ne fais que ça…
 
O.S : C’est très drôle parfois quand on dit qu’on fait de la BD et que les gens nous demandent ce qu’on fait comme vrai métier… C’est un petit peu un piège : on rentre dans la BD, on est embarqué parce que c’est quelque chose de très fort. C’est magique. Quand j’ai dit à mes parents que je voulais me tourner vers ça, ils étaient à la fois contents et inquiets. Il faut dire ce qui est : c’est de plus en plus difficile. Avant, quand on voulait faire de la BD, il fallait la passion, maintenant il faut la foi ! En tout cas il ne faut pas y aller pour des mauvaises raisons, cette fausse idée que la BD serait auréolé de célébrité ou de réussite.
 
E.D : D’autant moins maintenant. On est dans cette situation paradoxale où la BD est plus reconnue qu’elle ne l’a jamais été, on publie plus de livres de BD qu’il n’en a jamais été publiés–on doit être à 5000 publications par an- de plus en plus de gens lisent de la BD, mais la production augmente beaucoup plus que le lectorat. Chaque livre se vend donc en moyenne de moins de moins, donc les contrats maigrissent au fur et à mesure…. Il y a plein de gens qui sont dans des situations très compliquées. Ca pose des questions de fond : est-ce que la BD est un métier ou pas ? Pour la plupart des gens qui le pratiquent –entre 1000 et 1500 personnes en France- la précarité ne fait qu’augmenter, avec des petits réglages administratifs qui font des dégâts.
 
O.S : C’est très difficile parce que le marché a évolué d’une manière très particulière, donc on rentre dans un processus où on nous demande d’être de plus en plus rapide, de plus en plus créatif… j’ai mis deux ans à faire mon dernier livre. Si je m’étais tenu à ce que mon éditeur me laissais pour le faire, j’aurais pu me dire je le fais en un an, mais ça n’aurait pas été le même livre. Après, c’est aussi des choix. On tire de plus en plus sur la corde. Il faut garder à l’idée que ce n’est pas parce qu’un livre ne se vend pas qu’il n’est pas intéressant. Tout ça est aussi lié à la liberté de la BD, qui doit continuer à être ouverte à plein de gens.

*"Les sous-sols du révolu" (2006) pour Marc-Antoine Mathieu et "Le chien qui louche" (2013) pour Etienne Davodeau, tous deux coédités par les Editions du Musées du Louvre et Futuropolis

La suite de cet entretien à lire demain sur ce même site. L'intégralité de l'entretien sera diffusé sur les ondes de Radio Campus le jeudi 4 décembre prochain en soirée.

Bio Express
 
Marc-Antoine Mathieu
55 ans

 
Graphiste et scénographe au sein de l’atelier Lucie Lom
 
1990. Publie chez Delcourt « L’Origine », la première « aventure » de Julius Corentin Acquefacques
1995. « La Mutation », paraît à L’Association, dans la collection Patte de mouche.
2000. « Mémoire morte » (Delcourt)
2006. « Les Sous-sols du Révolu, extraits du journal d’un expert » (co-édition Futuropolis/Musée du Louvre)
2009. « Dieu en personne » (Delcourt)
2011. « 3 secondes » (Delcourt)
2014. « Sens » (Delcourt)
 
 Etienne Davodeau
49 ans

 
1992. Première publication : « L’homme qui n’aimait pas les arbres », dans la collection Génération Dargaud
1999. « Un monde si tranquille, la gloire d’Albert » (Delcourt)
2001. « Rural ! » (Delcourt, collection Encrages)
2004. « « Chute de vélo » (Dupuis)
2005. « Les Mauvaises gens, une histoire de militants » (Delcourt)
2007. Avec Joub, début de la série Géronimo (Dupuis puis Glénat)
2011. « Les Ignorants » (Futuropolis)
 
Olivier Supiot
43 ans

 
1999. « Il est revenu le temps du muguet » (collection Tchô), premier tome de la série « Marie Frisson ». Olivier est au dessin, Eric Baptizat puis Téhem au scénario
2002. Avec Eric Omond au scénario, « Le Dérisoire » (Glénat)
2005. « Féroce » (Glénat), toujours Omond au scénario
2006. Premier des trois tomes des « Aventures oubliées du baron de Münchhausen (Vents d’Ouest)
2008. « Au zoo », premier tome de la série Tatoo (Milan jeunesse)
2010. Scénario d’Olivier, dessin de Boris Beuzelin sur « Le Narval » (deux tomes, Glénat, collection Treize étrange)
2014. « La Patrouille des invisibles » (Glénat, collection 1000 feuilles)




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