[La Tribune du Lundi] "Avec les oubliés" (Fred Poché)


Rédigé par Fred POCHE, philosophe - Angers, le 20/10/2014 - 07:30 / modifié le 20/10/2014 - 19:35


Contribuer au débat public, faire vivre les réflexions politiques et, à notre niveau, participer tout simplement à l'indispensable vie des idées. C'est l'objet de [La tribune du Lundi], page blanche offerte aux responsables politiques, toutes sensibilités confondues, et aux acteurs éclairés de la cité angevine et du territoire. La parole ce lundi à Fred Poché (1), professeur de philosophie à l'UNAM Université.



Professeur de philosophie à l'Université catholique de l'Ouest, Fred Poché est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages dont "Blessures intimes, blessures sociales. De la plainte à la solidarité (Cerf), et "A-t-on encore le droit d'être fragile ?" (Entretiens avec Francesca Piolot, Chronique Sociale).
Professeur de philosophie à l'Université catholique de l'Ouest, Fred Poché est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages dont "Blessures intimes, blessures sociales. De la plainte à la solidarité (Cerf), et "A-t-on encore le droit d'être fragile ?" (Entretiens avec Francesca Piolot, Chronique Sociale).
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La journée du refus de la misère, relayée sur Angers vendredi dernier, comme dans de nombreuses villes, nous invite, plus que jamais, à questionner notre société et à promouvoir de nouvelles formes de solidarité. Culte de la performance, accélération dans tous les domaines, dématérialisation des réalités humaines, le monde dans lequel nous vivons laisse émerger de profondes évolutions qui génèrent parfois de terribles souffrances. Dans cette bourrasque sociétale, la machine financière s’emballe. Elle déploie des logiques de délocalisation et de compétition généralisée qui n’épargnent pas notre département (Technicolor, Thyssen...)

Cependant, prenons garde aux effets d’optique. La crise que nous vivons, avec son cortège de gens laissés sur le côté, ne se limite pas à la question économique ; comme on l’entend encore trop souvent. Elle touche aussi les imaginaires et les modes de représentation de soi, des autres et du monde. Les « mutations » actuelles engendrent alors une logique de méfiance, de suspicion, ou de peur qui gangrène le « vivre ensemble » ; avec le danger, pour les plus atteints par ce système, de s’enfermer dans une forme de victimisation mortifère, de s’en remettre au destin (horoscope), ou bien encore d’agir par procuration, en cédant aux discours aguicheurs, mais trompeurs, de leaders charismatiques (l’extrême droite et son lifting sémantique).

Si nous voulons sortir de l’impuissance et du désespoir ceux qui éprouvent durement les bouleversements actuels, une révolution des mentalités et des pratiques s’impose. En ce sens, le philosophe cubain, Raul Fornet-Betancourt, a raison de dire que sans opter pour les « pauvres », les malheureux, les humiliés, sans fonder une communauté avec ceux qui souffrent de l’injustice, il n’y a guère de chances que nous comprenions bien notre temps. Aussi, au-delà des images médiatiques - ou numériques - qui filtrent notre rapport à la réalité, des questions émergent : quel regard portons-nous sur ceux qui ne parviennent pas à suivre le rythme frénétique de nos sociétés ? Quels moyens nous donnons-nous pour rencontrer des personnes différentes, situées en dehors de nos relations sociales habituelles ? Quelle idée nous faisons-nous de la réussite, de la « vie bonne », de l’épanouissement, à l’heure de la survalorisation de l’argent facile ?

Devant la panne de sens de nos sociétés capitalistes débridées, nous ne pouvons faire l’économie d’un tel questionnement. Car celui-ci concerne non seulement ceux qui exercent de grandes responsabilités au service de la chose publique, mais aussi chacun d’entre nous. Or, si nous valorisons les capacités des plus fragiles, nous parviendrons à mobiliser des formes d’expertise dont nos villes et notre société ont cruellement besoin. Mais, pour ce faire, il convient de penser davantage en termes de réciprocité et de compétences partagées. Il ne s’agit donc plus seulement d’affirmer que nous portons une responsabilité vis-à-vis des plus défavorisés. Il nous faut aussi apprendre à changer notre regard et nos pratiques. Et nous laisser éclairer par l’expérience de ceux qui se trouvent trop souvent à la marge, comme individus, groupes minoritaires, ou comme « subalternes ». Bien sûr, une telle démarche nécessite que l’on mette en place des moyens permettant que leur parole ne soit pas seulement perçue comme un cri, mais comme un diagnostic de notre réalité sociale actuelle ; un discours réellement porteur d’un savoir.

La politique n’est pas d’abord (ou ne doit pas être) la prise de pouvoir, ou le partage des postes, mais le questionnement continuel des places et des parts au sein de notre société. Et ce, afin de remobiliser des imaginaires, de donner sa place à chacun, en particulier les gens de l’ombre, et d’inventer de nouvelles manières de donner sens à nos existences. Des leviers existent pour réenchanter le « vivre ensemble » en gardant constamment à l’esprit la parole des « oubliés ». Incontestablement, il y a urgence.

(1) "Le temps des oubliés : Refaire la démocratie" de Fred Poché (Chronique Sociale)









1.Posté par Daniel Fleury le 25/10/2014 14:44 | Alerter
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"Il ne s’agit donc plus seulement d’affirmer que nous portons une responsabilité vis-à-vis des plus défavorisés." Ah non, pas vous... En quoi portons nous la "responsabilité" de la misère ? La grande majorité d'entre nous fait-elle partie des 10% qui se partage les richesses mondiales et en ordonne le pillage ? Ou voulez vous dire que nous sommes tous complices ? Cette vision punitive et culpabilisante n'est pas de mise, tout comme il est ridicule de culpabiliser celui qui ne ferme pas son ro...















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