"La création et l’engagement, c’est une seule et même chose"

Angers fait tourner la planche à BD


Rédigé par - Angers, le Dimanche 30 Novembre 2014 à 07:00


Les 6 et 7 décembre prochains, le festival Angers BD ouvrira une nouvelle page de son histoire : une cinquantaine d’auteurs accueillera le public toujours plus nombreux de la bande dessinée. (Trop) longtemps ringardisé, le genre est désormais en passe d’être apprécié à sa juste valeur : celle d’un médium aux horizons pluriels, qui n’impose aucune limite à la création. Un espace de liberté dans lequel se sont immiscés, depuis 20 ans, nombre d’auteurs angevins. Mathieu, Rabaté, Davodeau, Juszezak, Supiot… des noms qui font référence au plan national, et témoignent d’une vitalité réelle en la matière. C’est cette vitalité qu’Angers Mag a choisi d’explorer dans ce dossier, en allant à la rencontre de ses principaux acteurs : les auteurs. Sans rien déguiser des difficultés que traverse le milieu, la rédaction lève une partie du voile sur ce qui constitue, disons-le sans fard, une excellence angevine…



Notre dessinateur "maison", Fanch Juteau, a croqué avec envie les trois dessinateurs angevins, lors de l'enregistrement de l'entretien par Radio Campus...
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la rédaction vous conseille
A lire, la suite de l'entretien dont vous retrouverez la première partie ici, avec Marc-Antoine Mathieu, Etienne Davodeau et Olivier Supiot...

La BD est-elle un métier de solitaire ?
 
Etienne Davodeau : C’est en général un métier qui demande un peu d’introspection. Et ça me va très bien.
 
Olivier Supiot : Moi j’ai pas mal travaillé en atelier, et à d’autres moments, j’ai eu besoin de m’isoler. Ce qui est particulier aussi, c’est les dédicaces : toute la semaine on va être tout seul, puis tout à coup on va se retrouver confronté à tout un tas de gens…
 
Marc-Antoine Mathieu : C’est à dire que l’acte de créer de la BD est solitaire, mais la vie d’auteurs de BD n’est pas une vie de solitaire.
 
E.D : On a métier où c’est un peu syncopé. Tu peux passer des mois seuls à dessiner et puis quand ton bouquin sort, selon sa réception, tu sautes dans les trains, les festivals, les iTW.  Au bout de deux trois mois, ça me gave, je dis stop, retourne chez moi, fais mon bouquin… et ça recommence.
 
M-AM : Il y a un côté monastique là-dedans, un côté enlumineur.
 
"Il y a un côté monastique dans la BD, un côté enlumineur." Marc-Antoine Mathieu

E.D : Je suis d’accord. Moi je compense ça quand je fais de la BD de reportage ou documentaire : ça m’oblige à aller voir des gens, à les rencontrer, à les interviewer, à me déplacer et donc à sortir de mon atelier. C’est un peu une contrainte, souvent ça me fait un peu chier, mais en même temps, c’est quelque chose qui m’oblige à aller confronter ma pratique d’auteur de BD à des gens qui en général n’ont rien à foutre de la BD.
 
O.S : Ce qui me passionne moi, c’est d’aller dans les classes. Avec les petits, c’est comme un miroir : ils ont un rapport au dessin qui est tellement instinctif que ça amène des choses à mon travail. Maintenant moi j’ai besoin de ce contact, parce que j’ai du mal à rester seul. J’ai eu la chance de travailler à l’atelier Kawa, à la Boîte qui fait beuh. Il y a quelque chose qui se passe en atelier qui est intéressant au niveau de la création : c’est pas toujours facile, parce qu’on peut ne pas être d’accord les uns avec les autres par rapport à la pratique de la BD, mais c’est toujours enrichissant.
 
M-AM : Solitaire, collectif… J’aime beaucoup les deux. L’un donne tout son relief à l’autre, l’un est la santé de l’autre. J’aurai je pense du mal à ne faire que de la BD. Le risque, c’est d’aller au-delà de soi-même. Le fait de travailler en groupe, d’avoir des idées remises en cause, d’être poreux, c’est sain. On des animaux sociaux ! Des fois je me force à  rendre mes idées fragiles au contact des autres, à les rendre relatives et ça me renforce.

Ecrire des BD est-il une forme d’engagement pour vous ?
 
M-AM : La création et l’engagement, c’est une seule et même chose. Le terme d’engagement est beaucoup employé en politique mais il est tout aussi valable dans le monde de la création. Le vrai politicien est un créateur : il crée des idées, des concepts pour mettre en relation les gens…
 
E.D : Je suis assez d’accord avec ça. On ne doit pas s’économiser. Si tu commences à mettre des choses de côté pour plus tard, ou faire attention à pas t’abimer ou pas prendre de risque, tu vas rapidement vers l’eau tiède. Quand tu fais des livres qui impliquent des gens, forcément, tu es engagé par ça, ça te donne une responsabilité. Tu ne peux pas raconter l’histoire de militant, de paysan ou de vigneron, les mettre sur la place publique au regard de milliers de personnes sans t’engager un maximum. Mais faire attention, c’est pas se mettre à distance de son sujet, c’est au contraire y aller franchement et puis assumer les dérapages, les erreurs, les échecs…
 
"Inévitablement, il y a une implication quand on fait de la BD. On va être lu quand même, donc on y met, inconsciemment, une part de nous mêmes." Olivier Supiot


O.S : Inévitablement, il y a une implication quand on fait de la BD. On va être lu quand même, donc on y met, inconsciemment, une part de nous mêmes. Je le vis comme ça, même pour les albums jeunesse, souvent un peu mis de côté. A partir du moment où l’on exprime des choses dans un livre, on est engagé dès le début. A moins de faire une BD qui est plus dans une optique commerciale et pas artistique. Le monde va vraiment très très vite, donc déjà le fait de décider, en tant que personne, de raconter quelque chose, c’est un acte personnel et engageant. On est dans l’action et en même temps sur le regard, quelque chose qu’on pose à un moment donné…
 
Vous sentez-vous une responsabilité vis-à-vis du monde dans lequel on vit ?
 
E.D : On est dans le bateau, comme tout le monde et on regarde ce qui se passe ! Camus disait qu’on est plus embarqué qu’engagé. La particularité de notre position, c’est qu’on fait le choix de raconter, de mettre des images, des mots des récits sur l’époque où l’on est. Donc ça oblige à être impliqué, mais aussi à faire un pas de côté pour avoir le plan d’ensemble. J’aime bien travailler là-dessus : poser un regard de créateur sur tout ce merdier que l’on ne comprend pas plus qu’un autre. Mais le fait que je pratique de la BD m’oblige à être attentif à tout ça.
 
M-AM : On peut répondre aussi sur le champ de l’éthique. C’est vrai qu’en tant qu’artiste, on a une responsabilité un peu particulière. Quand on lâche dans la nature 50000 disques ou 40000 bouquins, des affiches, des scénographies où l’on capte des regards, ou l’on kidnappe des moments d’intelligence sur les individus, là on ne fait pas n’importe quoi. Avec Lucie Lom*, on a décidé de faire un graphisme d’utilité publique et pas de réponse à un scénario trop consumériste. Ca comporte des risques, mais ce qu’on fait a du sens et est responsable.
 
E.D : Ce qui nous singularise, c’est qu’on a un petit pouvoir supplémentaire qui est celui de s’adresser à des gens. Donc c’est une responsabilité. Tu peux dire des conneries et elles auront la même portée que si tu dis des choses intelligentes et constructives, donc c’est une question qui ne doit pas te quitter, qui devraient toujours être présentes dans la création d’objets manufacturés, ce qui n’est pas toujours le cas. Ce n’est pas un frein à la création, ça l’irrigue, la stimule. 

Quel regard portez-vous sur internet, la révolution numérique, dans votre activité ?
 
O.S : Je trouve ça formidable  car elle permet de montrer le travail de personnes qui n’auraient pas forcément été acceptées par le réseau classique de la BD, avec même parfois des éditeurs qui cherchent sur les blogs de nouveaux talents. A notre époque, c’étaient les fanzines ! Mais c’est aussi parce qu’internet permet une grande liberté. Je pense que c’est bien pour la BD parce que ça permet d’avoir un regard différent, avec des personnes qui n’ont pas forcément des codes BD au départ.
 
M-AM : L’internet ne va pas bouleverser la BD, ça va simplement faire glisser une partie des auteurs vers un médium qui va peut-être leur convenir plus. On peut imaginer d’autres manières de faire de la BD. Mais aucun médium nouveau n’enterre le précédent. Simplement il peut l’enrichir et le faire évoluer vers des nouveaux paysages qu’il n’aurait pas explorés avant.
 
E.D : Je constate que l’arrivée d’internet facilite le contact avec les lecteurs, c’est évident. Ca facilite énormément la vie en terme de documentation. Là, on a gagné un temps fou. Trouver une image, un texte, aller perdre des plombes dans une bibliothèque en ne trouvant pas la bonne référence… C’est miraculeux. En dehors de ça, le livre numérique arrive. Pas vite, mais il arrive. Mais je n’ai pas d’inquiétude particulière : le livre numérique ne va pas bouffer le livre papier, il va simplement créer une autre habitude à côté.
 
M-AM : Même si un jour le support numérique prend le dessus sur le support papier, ça ne bouleversera  rien du tout dans l’âme et l’esprit de la création.
 
E.D : Je ne suis pas tout à fait d’accord…
 
M-AM : Non, je parle du livre d’une manière générale, la BD, c’est un peu particulier.
 
E.D : Oui, sur le roman c’est plus vrai, mais en BD je reste très attaché à l’objet pérenne, autonome qui ne va pas se détruire dans les 20 ans. Le livre est un objet chaud et vivant. Un fichier numérique, c’est juste une suite de chiffres.
 
"En BD je reste très attaché à l’objet pérenne, autonome qui ne va pas se détruire dans les 20 ans. Le livre est un objet chaud et vivant. Un fichier numérique, c’est juste une suite de chiffres." Etienne Davodeau

M-AM : Tout ça va prendre du temps et c’est le symptôme d’une mutation qui nous dépasse un peu. Mais il ne faut pas se faire avoir par cette vieille peur de l’humain d’inventer un outil et de s’apercevoir qu’au final, c’est l’outil qui l’invente. Avec internet, là, c’est puissant… Pour autant, il y a quand même un changement de paradigme qui pointe le bout de son nez. Le phénomène de lecture est en train de muter, comme la mémoire.
 
E.D : Une étude à montrer que notre sens de l’orientation était en train de s’effondrer, ça va jusqu’à la représentation spatiale du monde !
 
O.S : Il y a un espèce de fantasme des éditeurs par rapport au livre numérique. Je pense qu’il y aura d’autres médias qui vont arriver. L’outil s’impose dans les habitudes. Il y a des choses qui sont déjà la BD de demain, déjà de par ses acteurs. Il y aura un autre média que la BD qui jouera avec le facteur numérique et qui sera un mix de choses différentes, et qui l’enrichira. C’est dans l’ordre des choses.

Le terme de BD angevine a-t-il un sens, selon vous ?
 
E.D : Il peut y avoir des affinités personnelles mais je n’arrive pas à me dire qu’il y a une école angevine de la BD, au sens artistique. On a tous des directions très différentes. La géographie n’est pas un bon critère pour apprécier les variations de la BD francophone. Mais ça n’empêche pas qu’il y a à Angers des gens qui font de la BD et qui sont plutôt amis !
 
M-AM : Il peut y avoir peut-être une émulation à travers l’atelier et la Boite qui fait beuh, une sorte de foyer. Mais il y a en a un peu partout.
 
O.S : L’atelier permet une émulation pour progresser, apprendre, parfois par le biais de coups de gueule. Quand j’ai su qu’Eric Omond et Yoann créait la Boite qui fait beuh, je leur ai sauté desssus. Je leur ai dit au secours, je suis tout seul chez moi ! C’était une expérience extraordinaire. C’est dur aussi car on se confronte aux autres directement, d’autres qui veulent faire la même chose, mais en même temps, on se pose des questions sur le média BD. Après c’est vrai que quand on voyait Marco, Etienne ou Pascal (Rabaté NDLR), on se disait bah c’est possible, on peut réussir à sortir des livres, ici aussi à Angers.
 
E.D : Il y a quand même une infrastructure autour de la BD à Angers, avec beaucoup de librairies  pour une ville de cette taille, y compris les librairies généralistes qui ont des rayons BD assez conséquents. Il y a à Mazé un truc assez unique en France, avec un pole régional sur la BD, avec même un endroit ou on peut faire des résidences d’auteurs. Bref,  la BD en Anjou est assez active. Ca n’est pas une histoire artistique, mais une histoire de vitalité générale, avec une grande variété.

*Lucie Lom est l'atelier de création artistique et scénographie créé aux débuts des années 80 par Marc-Antoine Mathieu et Philippe Leduc.

L'intégralité de cet entretien sera diffusé sur l'antenne de Radio Campus le jeudi 4 décembre, en soirée.




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