"La crise de l'élevage est un problème de société, pas que d'agriculteurs"


Rédigé par - Angers, le 28/08/2015 - 08:09 / modifié le 28/08/2015 - 16:48


Face à la crise agricole, elle défend une autre ligne que celle des syndicats majoritaires, en réclamant une politique de régulation des marchés au niveau européen et en fustigeant la responsabilité de l' "agrobusiness". L'Association des Producteurs de Lait Indépendants (APLI) appelle à manifester ce vendredi place Leclerc à Angers. Rencontre avec l'un de ses responsables en Maine-et-Loire, Paul de Montvalon, éleveur laitier à Denée.



Paul de Montvalon dirige une exploitation laitière sur 90 ha avec sa fille à Denée, au sud d'Angers.
Paul de Montvalon dirige une exploitation laitière sur 90 ha avec sa fille à Denée, au sud d'Angers.
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Quel est l'objet de ce rassemblement à Angers ?

"Nous lançons un mouvement, intitulé "Je suis éleveur" pour interpeller la société. Dans le contexte de crise actuel, nous sommes persuadés qu'il faut sortir des bagarres et querelles syndicales pour s'en sortir, et impliquer les consommateurs et les citoyens. Car le problème de l'élevage n'est pas qu'un problème d'éleveurs, mais bien un problème de société : son évolution demain aura inévitablement une implication sur ce que nous aurons dans nos assiettes. Et aujourd'hui que se passe-t-il ? Nos secteurs filent tout droit dans une politique de volatilité des marchés, qui s'appuie sur les accords de libre-échange, permet l'importation de produits de n'importe où et contribue à renforcer essentiellement l'industrialisation de l'agriculture."

Des exemples ?

"En Bretagne, l'entreprise Farmor qui élabore des plats cuisinés à base de viande et notamment de volailles, importe 70% de ses poulets du Brésil. Lors d'une manifestation récente, on a aussi retrouvé du fromage Elle&Vire fabriqué par le groupe Bongrain en Allemagne. Notre crainte, si on continue à laisser faire cette logique, c'est qu'on finisse par travailler avec la viande aux hormones et les OGM des Américains. La question, c'est donc bien aussi : "Citoyens, que voulez-vous dans vos assiettes ? Et que voulez-vous dans vos campagnes ?" Plus de vaches ? Plus de fermes ? C'est possible, mais c'est un choix. Nous, nous souhaitons une agriculture qui permette le maintien d'un tissu économique et social bien réparti, et qui s'affranchisse de l'agrobusiness en élevage."

Vous êtes contre le marché libre ?

"Non, mais il doit être encadré. Pour l'élevage, le marché libre est un poison qui tue les éleveurs : on a perdu en 10-15 ans, la moitié d'entre nous, alors qu'on n'a jamais eu autant de stocks, et que ceux qui restent continuent pour une bonne partie de galérer. Les prix qui leurs sont payés à la production n'ont jamais été aussi bas et de l'autre côté, les consommateurs n'ont jamais payé aussi cher leur alimentation. Le système est totalement aberrant."
"Nous voulons une régulation qui permette d'adapter l'offre à la demande, tout en maintenant les prix dans une fourchette qui couvre les coûts de productions."

Vendredi, une quarantaine de personnes se sont réunies place Leclerc à Angers autour d'une "piscine de lait" où ont été immergés des radeaux à l'effigie de responsables politiques français et européens.
Vendredi, une quarantaine de personnes se sont réunies place Leclerc à Angers autour d'une "piscine de lait" où ont été immergés des radeaux à l'effigie de responsables politiques français et européens.

Quelles mesures d'encadrement souhaitez-vous ?

"Nous ne souhaitons pas revenir aux quotas, nous ne sommes pas contre les exportations mais nous voulons la mise en œuvre d'une politique de régulation. Une régulation qui permette d'adapter l'offre à la demande, tout en maintenant les prix dans une fourchette qui couvre les coûts de productions. On ne peut pas continuer à produire, et produire encore plus sans tenir compte des réalités du marché."

Qui pour ordonner ou réguler ce marché ?

"Il est évident que cet organisme doit voir le jour au niveau européen et disposer d'une indépendance politique. Le repli sur soi-même, la fermeture et le contrôle aux frontières seraient eux-aussi des aberrations."

Je résume : il faut selon vous une mobilisation citoyenne pour générer une décision politique européenne ?

"Oui. Si nous voulons que ça bouge, il faut une mobilisation massive des éleveurs et des citoyens, je pense en particulier au rassemblement du 7 septembre à Bruxelles. La situation dans laquelle nous nous trouvons est bien la résultante d'une faillite politique, et de la prise de pouvoir de l'agrobusiness sur les responsables politiques. A commencer par Stéphane Le Foll, notre ministre de l'agriculture, qui s'est incliné pour le prix du lait. Que les entreprises gagnent de l'argent, c'est un besoin, mais ça ne peut pas être toujours sur le dos des producteurs !"
"Xavier Beulin est le roi de l'agrobusiness."

Quelle place pour le "Made in France" et ce que l'on appelle le patriotisme économique dans votre réflexion ? 

"S'ils sont bien informés, je pense que les consommateurs doivent pouvoir favoriser leurs productions nationales. Mais on a un vrai problème avec nos systèmes d'étiquetage dont la complexité ne permet pas vraiment de renseigner et rassurer les consommateurs."

Au début de cet entretien, vous jugiez nécessaire de dépasser les divisions syndicales du monde agricole français, mais êtes-vous êtes prêt à travailler avec la FNSEA ?

"C'est impossible. Xavier Beulin, son leader, est le roi de l'agrobusiness. Il préside le groupe Sofiprotéol (rebaptisé Avril, NDLR) qui règne sur toute l'alimentation animale aujourd'hui en France ; c'est ce groupe qui contrôlait Farmor jusqu'à il y a peu (plus précisément, Sofiproteol contrôlait Glon-Sanders dont les six sites industriels - dont Farmor- ont été cédés depuis au groupe LDC, NDLR). Malheureusement, tout le système coopératif français a pris la même tangente libérale, laquelle ressemble fort à une agriculture intégrée dont les producteurs ne sont que des exécutants. Je connais des tas d'agriculteurs qui ne connaissent rien aux résultats de leur coopérative et ne sont associés en rien à leur gestion."




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