"La guerre en Anjou, c'est une province vide d'hommes jeunes"

[Dossier] 14-18 : Mémoires en marche (2/5)


Rédigé par - Angers, le 18/09/2014 - 07:26 / modifié le 18/09/2014 - 07:29


« La mémoire est l’avenir du passé » écrivit Paul Valéry dans ses « Cahiers ». Une citation antérieure à la Première guerre mondiale, mais qui prend maintenant tout son sens, 100 ans après le début d’un conflit qui aura profondément marqué l’intellectuel, comme le reste du monde. 100 ans après, donc, les combattants d’alors se sont éteints, et avec eux les derniers mots et visages d’un conflit total.

Que reste-t-il, dès lors, de cette Grande Guerre ? Des objets, des textes et une tradition orale qui font vivre la mémoire d’un autre siècle. Car en Anjou comme ailleurs, la mémoire n’est pas passive, elle est en marche, sous les traits d’un artiste, sous le vernis d’une exposition ou dans le travail d’un historien comme Alain Jacobzone. C’est cette force vive, qui donne de « l’avenir au passé », qu’Angers Mag vous propose de découvrir dans ce dossier. Une « entrée en guerre » salutaire contre l’oubli.



Alain Jacobzone est historien, spécialiste notamment de la Première guerre mondiale.
Alain Jacobzone est historien, spécialiste notamment de la Première guerre mondiale.
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Alain Jacobzone est historien, spécialiste de la Première guerre mondiale. Il nous donne quelques clés pour comprendre l’Anjou de 1914, et ce que la guerre fera d’elle.

A quoi ressemble l’Anjou, à l’époque de l’entrée en guerre, en 1914 ?

"C’est une région rurale, à 60 %, mais qui est en train de bouger économiquement. La récolte s’annonce bonne, l’Anjou a la tête au-dessus du manchon de la charrue… Dans la vie quotidienne, de manière assez subtile, la situation se stabilise et devient meilleure. Cet élan va être littéralement brisé par la guerre. La région, qui s’habitue peu à peu au confort, va mal supporter de renoncer à ce bien-être, à cause de la guerre. Durant les années qui vont suivre, de nombreux rapports de notabilité décrivent une population qui souffre des pénuries, des réquisitions…"

Comment est ressentie plus précisément l’entrée en guerre, fin juillet 2014 ?

"La mobilisation est mal accueillie, car la population n’a pas vu venir la guerre. Sarajevo, c’est au fin fond de l’Europe, une crise après tant d’autres –le Maroc, les deux guerres des Balkans-… Peu de gens ont connaissances de la situation et des alliances militaires en place. Aussi, s’il n’y a pas de refus de la mobilisation, l’entrée en guerre est reçue comme une mauvaise nouvelle. Au départ des gares, à Angers ou Cholet, on décrit des hommes graves, des femmes en pleurs, mais aussi des scènes d’encouragement pour soutenir les proches qui partent. Tout ça cohabite avec un sentiment de confiance : pour beaucoup, cette guerre doit être courte et victorieuse…"

Du point de vue humain, que représente la mobilisation de l’Anjou durant cette Première guerre mondiale ?

"90 000 mobilisés dans un département qui compte 500 000 habitants. 20 000 d’entre eux ne reviendront pas. On considère que le conflit va coûter entre ¼ et 1/3 des générations mobilisables. La grande réalité de la guerre, c’est une province vide d’hommes jeunes. Or, dans une province rurale, on a énormément besoin de mains, qui plus est lorsque l’Etat mobilise l’agriculture pour nourrir l’armée. Il est intéressant de noter qu’à la fin de la guerre, il y a six tracteurs en Anjou…"

"On passe de l’imposition à la négociation"

Et du point de vue économique ?

"L’Anjou apporte largement son écot pout alimenter et équiper l’armée. Une vingtaine d’usines, comme les établissements Bessonneau, réoriente ainsi leur production dans ce sens. La vie s’accélère, on travaille plus longtemps et plus vite."

Il n’y a pas de sentiment de révolte au sein de la population ?

"La raison pour laquelle ça passe et ça ne casse pas, c’est l’habileté et l’empathie de l’administration, soucieuse d’aider la population qui en a le plus besoin, par le biais d’allocations ou d’aides exceptionnelles : elle essaie de prendre en charge les nouveaux pauvres de la guerre. De la même manière, les deux préfets qui se succèdent tentent de freiner les restrictions… Ce qui se met en place à l’époque, c’est un processus de régulation ou de gestion sociale et politique qui annonce la modernité : il y a là quelque chose qui va faire bouger la société angevine. On passe de la soumission au compromis, de l’imposition à la négociation."

Du point de vue social, les rapports de force évoluent-ils ?

"Dans une région encore très traditionnelle, les notables –curé, maire, instituteur, facteur- sont mis en porte-à-faux par la guerre : la fonction de soutien et d’encadrement qui faisait leur force est capté par l’Etat. En Anjou, ils sortiront affaiblis par le conflit, mais pas pour longtemps."

Les Angevins ont-ils conscience de la réalité de la guerre ?

"Pas par la presse en tout cas, qui soit n’est pas informée, soit s’autocensure. Les nouvelles arrivent par les quelque 20 000 réfugiés qui affluent du nord et de La Belgique : c’est par eux qu’ils apprennent que la France est envahie. Dès la fin 1914, les centaines de blessés qui affluent pour une période de convalescence informent aussi la population de la réalité de la guerre. Les autorités militaires interdisent même les contacts avec eux ! Plus tard, fin 1915, les permissionnaires parlent de la guerre, mais ne disent pas tout."

Un mot sur l’importance du devoir de mémoire, vis-à-vis de la guerre 14-18 ?

"C’est un moment essentiel de l’histoire du pays. Un moment sur lequel il faut réfléchir car il oblige à parler des réalités, et pas des mythologies."

Paru pour la première fois en 1988, « En Anjou, loin du front », l’ouvrage référence d’Alain Jacobzone, sera réédité par les éditions du Petit Pavé à l’automne.




Journaliste Animateur du blog " Des mots à la marge " En savoir plus sur cet auteur








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