"La pauvreté est avant tout une construction sociale"

LA PRÉCARITÉ, UNE RÉALITÉ ANGEVINE 6/6


Rédigé par - Angers, le 04/03/2017 - 07:55 / modifié le 05/03/2017 - 11:06


Dernier volet de notre dossier spécial "Les nouveaux visages de la précarité". Richard Gaillard, maître de conférences en sociologie à l'Université d'Angers, revient sur l'évolution de l'action sociale et son impact majeur sur les questions de pauvreté et de précarité.



Richard Gaillard est maître de conférences en sociologie à l'Université d'Angers.
Richard Gaillard est maître de conférences en sociologie à l'Université d'Angers.
la rédaction vous conseille
C'est quoi la pauvreté ?
 
"La pauvreté est avant tout une construction sociale et non un état individuel. Une personne est dite « pauvre » en fonction de l'environnement social dans lequel elle se trouve et de ses conditions sociales. La pauvreté, de ce point de vue, renseigne sur les normes et les contraintes sociales d’une période et d’une société donnée. C’est une perspective classique en sciences sociales, mais elle est peut être importante à rappeler : la pauvreté une construction sociale et non une qualité des personnes ou des situations. Et ne pas être attentif à l'environnement social des personnes concernées entraîne une minimisation des systèmes de protection sociale historiquement construits en France et en Europe."
 
Et la précarité ?
 
"La notion de précarité introduit quelque chose d'important qui est l'incertitude. Ce qui semble apparaître, depuis la fin des années 1980, c'est une pauvreté qui n'est plus liée à un groupe social, mais à une incertitude de statuts pour un nombre croissant de personnes. Cette notion de précarité permet d’insister sur ces enjeux d'incertitude par rapport à l'avenir et donc ceux des risques qui y sont associés.
J'ajouterai une autre notion, qui est celle de précariat. C’est un néologisme (proposé notamment par Robert Castel) associant précarité et salariat, qui rappelle combien le salaire est central dans la réponse aux potentiels risques sociaux. Si celui-ci n'est pas suffisamment stable, régulier, rémunérateur, la personne peut travailler, mais n'est pas pour autant protégée des risques sociaux. Une personne avec un salaire stable, continu, (avec des perspectives d'évolution et l’ensemble des droits afférents de protection sociale caractéristiques du salariat), court moins de risque que celle qui n’en est pas pourvue. Dans cette logique, le précariat, ce serait quelque chose qui serait en-dessous du salariat."
 
Quel est, selon vous, l'impact des politiques publiques en matière sociale ?
 
"Il y a des reconfigurations politiques en cours sur ces questions sociales qui sont importantes à suivre, au regard de l'évolution des droits, des choix des politiques publiques. Le plan national actuel pour l'inclusion sociale semble acter d’une forme de conscience des problèmes, mais sa mise en œuvre laisse perplexe. Pour exemple, les conditions actuelles des travailleurs sociaux (professionnels que l’on peut considérer comme des « travailleurs du bien social ») se détériorent irrémédiablement. Si les conditions sociales des personnes en situation de précarité ou de précariat doivent être prises en compte, il faut aussi les articuler avec les conditions de travail des personnes sensées les accompagner. C’est une situation sociale qui se tient."
 
"Pour le secteur public (ou associatif), accepter que la meilleure manière de construire une réponse solide pour faire face à des formes de vulnérabilités croissantes (impliquant des enfants, des personnes âgées, des personnes en soin…) serait de passer par des d'appels d'offre (ou de projet), c’est croire que la concurrence améliore systématiquement les réponses construites. Ce qui est évidemment une erreur. Il semble au final que l'objectif de la mise en concurrence -et du moindre coût qui va avec- vise à soumettre l’action sociale à une rationalité économique à défaut de projet politique."
"Si les conditions sociales des personnes en situation de précarité ou de précariat doivent être prises en compte, il faut aussi les articuler avec les conditions de travail des personnes sensées les accompagner. C’est une situation sociale qui se tient"

D'où une fragilisation du système ?
 
"Cette nouvelle manière de faire du social, par appel à projets avec mise en concurrence, impose aux travailleurs sociaux et leurs organisations une tension contradictoire. Il leur faut à la fois accompagner des situations sociales d’une complexité croissante et répondre dans le même temps à une logique de réduction des coûts, d'évaluation quantitative de leurs actions, dans une incertitude sourde quant au devenir de leur emploi ou de leur employeur. Un grand nombre de professionnels du social, cadres ou non-cadres, consacrent un temps et une énergie considérables  à cette mise en concurrence afin de pouvoir trouver des supports pérennes pour continuer à fonctionner, temps et énergie qu’ils ne consacrent pas ou plus aux personnes fragiles. Ce qui se passe pour le social est présent dans l’ensemble de l’action publique, car la logique d’appel à projet, de mise en concurrence, de contractualisation est la trace du même management public à l’œuvre depuis plus de 20 ans. Ce type de management public moderne n’est cependant pas l’objet de débats suffisants notamment quant à ses effets sociaux et ses véritables finalités."
 
Est-ce à dire que ça renforce la précarité ?
 
"On peut poser la question de savoir si le non recours des populations vulnérables, par exemple, n’est pas un symptôme de cette forme de management public. Des dispositifs sociaux qui n’ont plus les moyens d’aller chercher les personnes vulnérables afin de les accompagner et qui parfois cherchent même à les responsabiliser (de quoi ?), cela peut entraîner des personnes à plus faire valoir leurs droits par rupture sociale et culpabilité. Un travail de clarification et de débats publics sur les finalités des dispositifs d’accompagnement social serait  donc important.
 
Autre exemple, dans le cadre la « lutte contre le surendettement des particuliers », il est assez surprenant de voir l’ambivalence des orientations juridiques et politiques sur ce sujet. Il y a d’un côté une attitude de protection (portée par des associations ou institutions liées au travail social ou à la défense des consommateurs) luttant contre l’appauvrissement financier et la fragilisation sociale des personnes qui en découle. Dans le même temps, il existe une autre attitude qui s’impose (portée par des représentants du monde économique et politique), critiquant implicitement cette protection et les droits afférents, au nom d’une plus grande liberté dans la vente de crédits, marché considéré essentiel pour la dynamique du pays. Le rapport de force entre ces deux orientations est loin d’être évident."
"C’est heureux qu’il y ait des personnes, des professionnels, qui se mobilisent autour du bien social. C’est malheureux qu’ils soient de plus en plus l’objet d’un contrôle croissant, qui acte d’une perte de confiance à leur égard et qui ne vise pas une analyse fine des effets réels produits par leurs pratiques, mais une évaluation quantitative, souvent simplificatrice, rapportée aux coûts qu’impliquent ces pratiques" 

C’est en quelque sorte le pompier pyromane que vous décrivez là ?
 
"Il y a là, pour le moins, une ambivalence qui produit des effets désastreux de perte de sens dans le champ de l’action sociale. Pourquoi travailler dans le social de nos jours, pour qui, au final, avec quels moyens, dans quelles perspectives ? Ce sont des questions que les futurs et actuels professionnels du social peuvent se poser. C’est heureux qu’il y ait des personnes, des professionnels, qui se mobilisent autour du bien social. C’est malheureux qu’ils soient de plus en plus l’objet d’un contrôle croissant, qui acte d’une perte de confiance à leur égard et qui ne vise pas une analyse fine des effets réels produits par leurs pratiques, mais une évaluation quantitative, souvent simplificatrice, rapportée aux coûts qu’impliquent ces pratiques. De manière générale, il n’est pas aisé de distinguer un projet clair en matière de politique sociale depuis de nombreuses années."

Peut-on expliquer ce phénomène par le contexte économique actuel ?
 
"Il est souvent convoqué pour expliquer la précarité et légitimer la réduction des dépenses publiques. Mais il est aussi possible qu’un changement de paradigme soit à l’œuvre dans la manière actuelle de répondre à la question sociale. La fragilisation et déligitimisation des professionnels du social, dans la mise en œuvre de leurs pratiques quotidiennes en est symptomatique. Si les travailleurs sociaux, qui sont des « supports » à l’existence sociale des personnes fragiles, sont eux-mêmes fragilisés au nom d’une rationalité financière insuffisamment débattue, l’effet boomerang est assuré, mais dans une certaine indifférence."
 
Vous ne semblez guère optimiste sur cette question...
 
"Il faut peut être insister sur le fait qu’un individu, enfant, femme ou homme, ne tient jamais debout tout seul. Nous sommes tous dépendants de supports sociaux pour exister de notre naissance à notre mort. La fragilisation du social que nous évoquons est donc de fait très inquiétante pour tous ceux qui ne bénéficient pas, pas assez ou plus de supports pour rester debout."
 




Journaliste Animateur du blog " Des mots à la marge " En savoir plus sur cet auteur








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