La route des 88 temples

RÉCITS DE "BOUTS DU MONDE" #2


Rédigé par Yann BRETON - www.yannbreton.com - Angers, le 27/11/2016 - 09:00 / modifié le 28/11/2016 - 10:37


L’île de Shikoku est spirituelle et un peu rebelle. Il s’y cache des samouraïs déchus et quatre-vingt-huit temples bouddhistes, qui dessinent l’itinéraire du plus important pélerinage bouddhiste au Japon. Yann Breton a revêtu les habits d’un Henro, du nom de ces pélerins qui parcourent cette route de 1 100 kilomètres en cinquante à soixante jours. Un récit extrait du n°28 de la Revue Bouts du Monde.



La route des 88 temples
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Il faut revêtir l'habit blanc hakue qui symbolise la pureté, le chapeau de paille sugegasa, avec les mots dogyo ninin signifiant que vous voyagez sous la protection de Kukaî - en fait, il protège bien du soleil ou de la pluie - et enfin le kongozue, un bâton coloré. Mon projet est de suivre une partie de la route des quatre-vingt-huit temples tout en découvrant Shikoku, l'une des quatre îles principales du Japon. C'est aussi la plus enclavée, la plus sauvage. Les habitants du centre de l'île ont la réputation d'être rebelles à l'autorité centrale.
 
La route commence au temple numéro 1, le Ryozen Ji. Détruit par la guerre, reconstruit, à nouveau détruit, à nouveau reconstruit, il symbolise l'éternel changement cher au bouddhisme. Le route suit plutôt la côte, pénètre dans les terres, serpente sur les coteaux, traverse les bourgades. Parfois, les temples ont leur propre tradition comme le temple n° 23, Yakuoji, le long de la route 55 à côté d'Hiwasa la ville des tortues : afin d'éloigner la maladie, les pélerins mettent autant de pièces de 1 yen que leur âge sur les marches de l'escalier. Prudent, je fais de même, ça ne peut pas faire de mal ! De nombreux Jizo Bosatsu se dressent discrètement : ces petites statues, drapées d'une étoffe souvent rouge, représentent le moine Jizo qui a pour mission d'aider les âmes perdues et surtout celles des enfants morts. Dans chaque temple, le moine de service trace, dans mon carnet de pélerin, le goshuincho, la calligraphie du temple. C'est la preuve, la seule que je suis bien venu.
​Les étoiles filantes zèbrent le ciel. Appel général, c'est la calvacade. Un tortue, puis deux, puis trois, montent sur la grève, creusent un trou et pondent lentement.  
Cette nuit, la plage des tortues est déserte. Il n'y pas le droit d'allumer les lumières. La chaleur monte du sable, le ciel est d'un noir profond et la voie lactée se montre distinctement. Les étoiles filantes zèbrent le ciel. Appel général, c'est la calvacade. Un tortue, puis deux, puis trois, montent sur la grève, creusent un trou et pondent lentement. Puis, très rapidement, recouvrent les œufs de sable et disparaissent dans la mer. Le cycle de la vie, sous les cieux, me laisse émerveillé.

Sur ces routes de pélerinage, le contact est facile : un simple sourire suffit. Je m'engage dans une discussion avec deux henros : l'un marche depuis deux semaines, l'autre depuis un mois. Ils font un bout de chemin ensemble puis se sépareront bientôt. Aucun ne dira ce qui le motive à accomplir un tel pélerinage : rite de passage ? Accident de vie ? Dévotion ? Un peu plus loin, un henro aventurier a encore poussé plus loin le voyage : il vit avec son vélo-maison, dort, mange et pêche sans s'arrêter dans les auberges des pélerins.

Au fur et à mesure des jours, le pélerinage finit par vous transformer : pas besoin d'être bouddhiste, il suffit que je respecte le rituel : à la porte principale, face au Hondo, je m'incline devant la porte ; au bassin d'eau, avec la louchette, je me lave les mains et me rince la bouche pour me purifier ; devant le Hondo, le temple principal, mains jointes, je récite un sutra, ou ce que vous voulez en fait ; je m'incline puis me rends au bureau de tamponnage pour faire réaliser une calligraphie sur mon nakyocho, le carnet de pélerin. De retour à la porte principale, je m'incline une dernière fois.

Je décide de quitter la route des temples pour m'enfoncer à l'intérieur de Shikoku. S'il y avait un Japon sauvage, ce serait Shikoku : c'est un endroit à part du Japon. Il n'y a pas de grandes villes en son centre. Les montagnes, peu habitées, sont parcourues par des torrents clairs et impétueux. Au fond de la rustique vallée de l'Iya, des maisons isolées de samouraïs mercenaires se cachent, des ponts de lianes franchissent ces vallées escarpées. J'arrive assez tard. Le gardien m'accueille chaleureusement. Il n'y a personne d'autre. Bien content d'avoir un public, il se lance dans un concert de shamisen, l'instrument à corde traditionnel du Japon.

Très cultivé, il me raconte à quel point cette vie campagnarde reculée tranche avec le reste du pays : les habitants sont indépendants et rebelles. C'est pourquoi les samouraïs déchus de la capitale étaient envoyés ici pour mater la population. Je me battrai une bonne partie de la nuit avec une énorme araignée aussi grande que ma main et qui refusera obstinément de quitter mon tatami. Le lendemain, un escadron de taons m'obligera à m'enfuir piteusement : le Japon en été est bien le pays des insectes.

Un jour il faudra m'expliquer comment les Japonais arrivent à préparer le poisson avec une telle perfection...
C'est dimanche : j'aurais dû m'en douter dans ce coin si peu touristique, les restaurants sont pour les travailleurs de la semaine et ils sont fermés. Finalement, deux grands-mères me dépannent en ouvrant leur gargotte et rigolent. En deux temps trois mouvements, elles me concoctent un bol de riz avec de la bonite crue légèrement grillée accompagnée de tempura. Un jour il faudra m'expliquer comment les Japonais arrivent à préparer le poisson avec une telle perfection...
 
J'ai rejoint à nouveau la route des temples. Le voyage continue de temple en temple. Les Japonais sont très souples sur la religion : le shintoîsme, tendance animiste, et le bouddhisme cohabitent harmonieusement. Lors de l'arrivée du bouddhisme, les temples se trouvaient même parfois dans l'enceinte des sanctuaires shintoïstes. Je me rends au célèbre sanctuaire shintoïste Konpira San aux 1 368 marches.

Ce sanctuaire protège les marins. Je me faufile sous les immenses bâches blanches tendues au-dessus des rues sous un soleil de plomb. Dans la montée, un henro mendiant accomplit son exercice de détachement : il mendie en tenant son petit bol à offrandes. Que son bol soit vide ou se remplisse, son esprit doit rester neutre. Il m'a quand même fait un sourire discret lorsque j'ai mis une pièce. Sans croiser nos regards.

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