"Les élèves doivent avoir conscience de ce qui se passe dans leur cerveau"


Rédigé par Esther PAOLINI - Angers, le 08/06/2015 - 07:00 / modifié le 07/06/2015 - 22:32


L'Education nationale doit-elle d'avantage s'appuyer sur les neurosciences ? Alors même que celle-ci peine à digérer la réforme des collèges et la mise en place des rythmes scolaire, c'est ce que plaident de nombreux chercheurs. A Angers, plusieurs centaines de personnes ont eu l'occasion d'échanger sur le sujet la semaine passée lors d'un colloque international sur les neurosciences. Une rencontre initiée par Pascale Toscani, directrice du laboratoire Groupe de Recherche en Neurosicences et Education (GRENE), à laquelle participait Steve Masson, professeur à la faculté des sciences de l’éducation de l’Université du Québec. Interview croisée.



"Les élèves doivent avoir conscience de ce qui se passe dans leur cerveau"
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Depuis quand les neurosciences s’intéressent à l’éducation ?

Pascale Toscani : "Depuis environ 10 ans, avec le travail du chercheur Bruno Della Chiesa au sein d’un centre de recherche de l’Organisation de Coopération et de Développement Economique (OCDE). Il y a eu trois phases d’avancées. D’abord, un travail de cartographie du monde entier afin de réunir les connaissances actuelles dans le domaine des neurosciences dans l’éducation. En 2007, les chercheurs ont publié l’ouvrage Comprendre le cerveau : Naissance d’une science de l’apprentissage, aujourd’hui disponible dans 23 langues. Enfin, la troisième phase est celle qui doit permettre aux universitaires d’accompagner les établissements scolaires.

A l’avenir, le projet est de créer un réseau européen de connaissance d’application de neuro-éducation."
 
Les avancées ont l’air plus rapide dans d’autre pays. Pourquoi est-ce si difficile en France ?

P.S : "Il y a une résistance forte notamment à cause de l’importance des neuromythes : un enfant qui n’arrive pas à mémoriser n’a pas forcément un problème de mémoire. De plus, l’enjeu est de montrer que la science ne déshumanise pas l’enseignement. Il y a un véritable problème de fantasme autour des neurosciences, comme une peur d’une certaine magie."

Steeve Masson : "Les gens ont également peur d’un certain réductionnisme : réduire le phénomène complexe de l’apprentissage à une simple activité cérébrale."

Steve Masson
Steve Masson
Comment se passe le travail entre les enseignants et les chercheurs ?

P.T : "Les écoles demandent à travailler avec les universitaires mais ces derniers ont l’impression qu’ils ont tout à apprendre aux enseignants, et qu’ils n’ont rien à apprendre en retour. C’est une catastrophe, nous ne sommes pas sur un pied d’égalité. Quand les chercheurs utilisent les élèves comme test, seulement 20% des résultats profitent réellement à l’école. C’est beaucoup d’argent et de temps perdu."

S.M : "Les chercheurs ne réalisent pas les nombreuses contraintes qu’ont les enseignants en terme d’horaire, de type d’activité, du nombre d’élèves… Le domaine de recherche en éducation est relativement jeune, ce n’est pas encore dans la culture de l’éducation de s’appuyer sur des résultats de recherche."
"L’enjeu est également d’éviter de créer une prophétie autoréalisatrice. Par exemple, lorsqu’on pense qu’un élève est limité pour des raisons subjectives, on va dire qu’il est idiot. Comment un enfant peut évoluer quand il sait qu’on le regarde ainsi ?"
 
Pensez-vous que les neurosciences devraient être inclues dans la formation des enseignants, comme le CAPES ?

P.T : "Ce serait dommage que la neuroscience soit juste une option, isolée du reste des matières. Ce n’est une vraie valeur ajoutée que si elle est liée à la sociologie de l’éducation, à la psychologie de l’éducation... Les élèves doivent avoir conscience de ce qui se passe dans leur cerveau et que celui-ci n’est pas le même pour tous. Vu le nombre de connaissances que nous allons être amenés à traiter dans les années à venir, autant qu’ils aient les outils pour faire la différence entre une information pertinente ou non. L’enjeu est également d’éviter de créer une prophétie autoréalisatrice. Par exemple, lorsqu’on pense qu’un élève est limité pour des raisons subjectives, on va dire qu’il est idiot. Comment un enfant peut évoluer quand il sait qu’on le regarde ainsi ? Il va se développer comme les autres le perçoivent. L’enseignant est responsable de ça car l’enfant est bien plus compétent qu’on l’imagine."

S.M : "Il est important d’offrir une formation de base aux enseignants, afin qu’ils aient conscience que leur intuition est parfois erronée. Il faut aussi faire attention aux médias, ou aux vulgarisations scientifiques qui véhiculent parfois de fausses informations."
 
Est-ce que la science pourrait alors supprimer les inégalités à l’école ?

S.M : "Dans la mesure où la neuroéducation peut encourager les élèves à fournir plus d’efforts, et à percevoir qu’il est possible de s’améliorer, cela a un effet sur les résultats scolaires, tous les élèves vont en bénéficier, dont les élèves en difficulté, donc cela peut jouer sur les inégalités. Mais, il ne faut pas croire que l’enseignement sur le cerveau est révolutionnaire, ça ne règlera pas tous les problèmes."

Pascale Toscani
Pascale Toscani
Quelles expériences sont menées au collège Saint Charles, à Angers, aujourd’hui ?

P.T : "Associé au laboratoire, le programme débute en 2016 avec 4 classes et d’autres classes témoin. Le protocole dure 2 ans, durant lesquels les élèves sont suivis de près. La scolarité ne se fait plus par classe, mais par un système de pôles de connaissances transversaux. Si cela fonctionne bien, cela sera généralisé à tout l’établissement. Ce qui est extraordinaire, c’est que les professeurs ont pris le relais, ils nous ont dit : « Vous étiez devant nous, maintenant on voudrait que vous soyez derrière nous. ». C’est une preuve formidable d’autonomie, ils ont compris la démarche scientifique, ils ne font rien au hasard.
Il faudra tout de même qu’on réfléchisse à un moyen de suivi à long terme. Mais il est difficile de pister les élèves, ils vont dans des lycées très variés."
 
Quel regard porte le ministère de l’Education sur vos travaux ?

P.T : "Ils sont très intéressés, mais nous nous attaquons à un monstre : l’Education nationale. Voyez les problèmes qu’il y a eu avec la réforme du collège, les gens ont réagi d’une manière extrêmement négative sur le fait qu’on leur propose 20 % d’autonomie."

La recherche ne cesse d’avancer, mais dans l’état actuel, pouvez-vous dire quel concept les professeurs devraient toujours avoir en tête lorsqu’ils sont face à une classe ?

P.T : "Il y a deux concepts essentiels pour l’école du futur. D’abord, celui de plasticité cérébrale : rien n’est joué pour personne, il est possible d’apprendre tout au long de la vie. Ensuite, l’épigénétique : l’expression de nos gênes est modifiable par le contexte. On ne peut pas dire d’un enfant de 3 ans, de par son comportement, qu’il sera un délinquant."

S.M : "Il y a également la compréhension du rôle du sommeil dans la consolidation du raisonnement. Pour apprendre il faut pratiquer, et lorsqu’on pratique, notre cerveau s’active. Durant les périodes de sommeil, il y a des réactivations spontanées dans le cerveau. Inconsciemment, on réapprend en dormant. Afin d’optimiser l’enseignement, il faut réorganiser les temps de travail en conséquence : enseigner le contenu de façon espacé plutôt que condensé. C’est l’un des résultats de recherche les plus importants et pourtant c’est encore peu connu du public. Mais fractionner le temps d’apprentissage demande une planification plus complexe et il ne peut s’adapter à toutes les matières, comme celle où un temps d’installation de matériel est nécessaire."
 
Est-ce une mauvaise idée de faire des journées chargées, avec un emploi du temps qui commence à 8h et termine à 18h ?

S.M : "Il n’y a pas de recherches qui appuient cela. En revanche, on sait que les adolescents semblent avoir une horloge biologique mieux adaptée au fait de travailler à l’école plus tard dans la journée. Ils sont décalés avec les adultes qui sont plus productifs plus tôt le matin."












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