Les sciences juridiques sont-elles aussi cool que Star Wars ?


Rédigé par Maxime PIONNEAU - Angers, le Vendredi 18 Décembre 2015 à 08:19


Début décembre, un drôle de colloque a eu lieu à Strasbourg. Un professeur de Droit de l’Université d’Angers est intervenu au cours de cette soirée autour de « La nature étatique de la République intergalactique ». Le jour de la sortie de l’épisode VII, Yannick Lecuyer a accepté de nous en dire plus sur sa perception de Stars Wars, en tant que professionnel des sciences juridiques. Passionnant.



Yannick Lecuyer, sabre levé, lors du colloque à Strasbourg : "La science juridique est une science créative. Le droit est souvent perçu comme une discipline austère, mais les juristes ne le sont pas".
Yannick Lecuyer, sabre levé, lors du colloque à Strasbourg : "La science juridique est une science créative. Le droit est souvent perçu comme une discipline austère, mais les juristes ne le sont pas".
la rédaction vous conseille
« Le Réveil de la Force » est maintenant en salles. Vous êtes peut-être tombé sur un de ces articles qui tente de prendre le plus au sérieux possible l’univers de Georges Lucas. Yannick Lecuyer a lui tenté d’expliquer par le droit certains aspects de l’univers Star Wars. Si le vocabulaire juridique vous donne la migraine, il est encore temps de fuir et de retourner discuter avec quelqu’un sur Facebook. Si en revanche vous avez envie de vous prendre la tête sur Star Wars, il faut lire l’interview qui va suivre, garantie sans spoiler. On y apprendra notamment que les Jedis restent des mystiques un peu intégristes et que la République, « ça peut s’éteindre sous une pluie d’applaudissements ».

Vous avez découvert Star Wars enfant. A quel moment vous avez réalisé qu’il était possible de faire un lien entre cet univers et les sciences juridiques ?

"L’année où « L’attaque des clones » sortait. C’était en master 2. Joël Andriantsimbazovina – qui allait devenir mon directeur de thèse – était mon professeur à Besançon. Il nous a fait un cours extraordinaire sur la souveraineté en prenant des exemples tirés de Star Wars. On faisait un cours sur les formes et les transformations de l’Etat. Dans Star Wars, il y a tout un champ lexical de l’Etat : le terme de « fédération », de « démocratie »... Comme j’étais fan par ailleurs, ça m’a amené à réfléchir sur Star Wars. Je n’ai vraiment rien inventé. Je savais qu’il était possible d’envisager le sujet sous l’angle du juriste, mais de là à imaginer participer à un colloque dans un milieu très académique, ça n’était pas gagné !"
"La République galactique, c'est un hyper-Etat qui englobe la quasi-totalité des systèmes galactiques. Dans la Bordure extérieure, vous avez quelques systèmes autonomes, comme la planète Tatooine où a grandi Anakin Skywalker. Toutes les querelles, c’est que des systèmes vont vouloir quitter la République pour redevenir autonomes : on est dans une guerre de sécession"

La galaxie, la République intergalactique... Qu’est-ce que ça veut dire ?

"Il y a une galaxie dans Star Wars : cette fameuse galaxie lointaine, il y a très longtemps. Dans cette galaxie, il y a une République galactique. La galaxie est une notion géographique, la République Galactique, c’est une notion juridique. Qu’est-ce que c’est comme objet juridique ? Un Etat ou une organisation intergouvernementale ? Ma position, c’est de dire : « c’est un Etat ». C’est un Etat à tendance globalisante. Un hyper-Etat qui englobe la quasi-totalité des systèmes galactiques. Dans la Bordure extérieure, vous avez quelques systèmes autonomes, comme la planète Tatooine où a grandi Anakin Skywalker. Toutes les querelles, c’est que des systèmes vont vouloir quitter la République pour redevenir autonomes : on est dans une guerre de sécession.

Et il y a de l’esclavage sur Tatooine.

"Oui, parce qu’il n’y a pas les règles de la République qui, elle, interdit l’esclavage, ça vous montre que vous êtes dans un autre Etat. J’aime bien me rappeler qui écrit car les créations sont toutes le fruit d’une équation personnelle. Georges Lucas est Américain, c’est un auteur "mainstream" irrigué par la culture américaine. Quelles sont les références assumées et l’environnement de Georges Lucas ? Les Etats-Unis. Et il est né en 1944, juste à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il dit lui-même que l’Empire, c’est l’Allemagne Nazie. Mâtiné avec des références à l’Empire Romain certes, mais ses références en matière juridique et politique : c’est le système dans lequel il vit, les institutions de son pays. Le modèle de dérive totalitaire est ce modèle du mal absolu dans la représentation mentale de sa génération : l’Allemagne nazie. Hitler, c’est le chancelier Palpatine."

Qui lui aussi arrive au pouvoir par la voie légale...

"C’est un copier-coller. Dans le dernier film de la prélogie [NDLR : les épisodes I, II et III], « La Revanche des Sith », Padmé Amidala dit : « Et c'est ainsi que s'éteint la liberté, sous une pluie d'applaudissements. » C’est la fin d’une démocratie par la voie des urnes, par une trahison du principe démocratique."

On a dénoncé la vision trop binaire du film...

"Contrairement à ce que j’ai lu dans Philosophie Magazine, où on explique que Star Wars est un univers beaucoup plus complexe qu’il n’y parait, c’est un univers très simpliste. Ça fonctionne sur des dualismes : le bien/le mal, une république démocratique/un empire totalitaire... C’est du manichéisme très américain, il n’y a rien de très nouveau. C’est  justement parce que c’est simple – et ça ne veut pas dire simpliste – qu’on peut ensuite élaborer des choses plus complexes. Il faut savoir que ce sont des films inscrits dans leur époque. La prélogie, on peut la voir comme l’engagement politique de George Lucas contre Georges Bush Junior. On est alors à une époque de dérive sécuritaire des Etats-Unis. Et Georges Lucas y est opposé. De l’autre côté, vous avez d’ailleurs des auteurs qui eux sont partisans de cette dérive sécuritaire. Vous avez Franck Miller, « le réinventeur de Batman », il était un soutien total des républicains et de l’administration Bush. Lucas s’inscrit lui contre cette dérive et essaye de nous alerter."

« Alterecoplus.fr » se demande si Stars Wars n’est pas un « brulot anticapitaliste   » et prend l’exemple de la Fédération du Commerce, avant tout avide d’argent.

"Si vous prenez la prélogie, qu’est-ce qui va amener la disparition de la République galactique ? La corruption et la dérive sécuritaire ; puisque c’est pour avoir plus de sécurité qu’on va donner les pleins pouvoirs à Palpatine. Si vous regardez bien les méchants en face – et c’est de l’anticipation de la part de Georges Lucas, on est avant 2008 – qui pose problème ? Le clan bancaire, la fédération du commerce... Ce n’est pas des Etats, mais des personnes morales de droit privé. La Fédération du Commerce, c’est le Medef en quelque sorte ! Il y a une vraie critique du capitalisme et de l’ultra-capitalisme dans la prélogie. Pas dans la trilogie [NDLR : les épisodes IV, V et VI], car c’est un autre contexte. Il y a quelque-chose de l’ordre de l’anticipation chez Georges Lucas par rapport à la crise mondiale et monétaire qui s’est déclenchée en 2008. Maintenant, il faudra voir ce que dit l’épisode VII, mais je crois qu’il n’y aura pas ce genre de choses : c’est Disney maintenant qui est aux commandes. Je n’ai pas encore vu le film, j’y vais tout à l’heure, mais je ne crois pas qu’il y aura de telles prises de position."

On doit s’attendre à un film plus lisse ?

"Je pense que Disney a plutôt tendance à éviter de passer un quelconque message et de se contenter de faire du divertissement. Après, il faut savoir que Georges Lucas est le produit de son milieu : il introduit aussi des éléments dans la prélogie qui sont vraiment problématiques. Dans la trilogie, les enfants de ma génération considéraient que tout le monde pouvait devenir Jedi et qu’à force de travail, on pouvait tous maitriser la Force. Dans la prélogie, vous avez l’apparition des midi-chloriens . Il suffit de faire une prise de sang et vous savez si vous êtes génétiquement fait pour être un Jedi ou non."
"Dans « La Revanche des Sith », le seigneur Palpatine nous apprend que ce serait un seigneur Sith qui aurait donné la vie à Anakin en manipulant le côté obscur de la force, Anakin est donc voué à faire le mal. On est dans l’anti-thèse d’Hannah Arendt : le mal n’est pas banal, le mal est incarné, absolu. On est complètement dans la vision de la Seconde Guerre mondiale qu’ont les Américains"

C’est quasiment aristocratique ?

"On est dans la génétique et le déterminisme. On est fait pour être Jedi, on ne peut pas devenir Jedi. Alors que la logique de la trilogie est plutôt volontariste, quiconque peut apprendre à maîtriser la force, la logique de la prélogie est objectivement déterministe : il faut être élu. Dans « La Revanche des Sith », le seigneur Palpatine nous apprend que ce serait un seigneur Sith qui aurait donné la vie à Anakin en manipulant le côté obscur de la force, Anakin est donc voué à faire le mal. On est dans l’antithèse d’Hannah Arendt : le mal n’est pas banal, le mal est incarné, absolu. On est complètement dans la vision de la Seconde Guerre mondiale qu’ont les Américains. Quand vous voulez comparer quelqu’un au diable, vous le comparez à Hitler ! C’est pour ça que je parle d’idées simples. Ce hors-série de « Philosophie Magazine » m’a d’ailleurs un peu agacé parce que plusieurs auteurs nous expliquent que c’est très subtil. Non, ce sont les grosses ficelles du déterminisme et il n’y a rien de subtil. Anakin est né pour accomplir son destin, devenir Dark Vador et rétablir l’équilibre dans la force. C’est ce qu’il fait : à la fin de la prélogie il ne reste que deux jedis, Yoda et Obi Wan, et deux siths, Dark Sidious et lui-même."

Quel rôle politique a le conseil Jedi ? 

"Quelle est la légitimité des Jedi ? Ils ont une représentation institutionnelle. Il y a un conseil des Jedis qui interagit avec les autres grandes institutions : le Gouvernement, le Chancelier, le Sénat et la Cour Suprême Intergalactique. Pour avoir une représentation institutionnelle, il faut une légitimité. Soit elle est démocratique et on a été élu, ce qui n’est pas le cas.  Mais ils sont des protecteurs de la démocratie, ils lui prêtent serment. Parce que la démocratie ce n’est pas uniquement le vote, c’est un ensemble de valeurs, de principes. Il y a aussi un autre type de légitimité qui est une légitimité fonctionnelle. Le problème, c’est que vous avez une institution qui fonctionne elle-même en dépit des règles de la démocratie. Les Maîtres se cooptent, il n’y a pas d’élection des Jedis pour savoir qui va les représenter dans leur conseil."

Vous décrivez la pensée Jedi comme panthéiste et donc non compatible avec la notion de société démocratique ?

"Le fait même d’être un Jedi sous-entend que l’on maîtrise la Force. La force, c’est quoi ? C’est une espèce de puissance spirituelle inspirée du panthéisme. Dans « Le Retour du Jedi », Yoda explique à Luke qu’il n’est pas simplement de la chair, qu’il y a autre chose que la matière. On est très loin des thèses matérialistes. Il y a une transcendance, un dualisme. La Force , c’est la nature / La nature, c’est la Force. Pourtant, il n’est pas possible de la discuter ou de la remettre en cause. Le septième opus va dans ce sens... Comme Han Solo nous l’apprend : « Tout est vrai ! ». On est dans le registre de la vérité révélée. Or cette force est la principale source de légitimité des chevaliers Jedi. C’est difficilement conciliable avec le relativisme démocratique."

Vous n’êtes pas le premier à analyser Star Wars d’un point de vue savant. Qu’est-ce que votre approche a d’originale ?

"Elle n’a rien d’originale ! Je n’apporte rien à Star Wars, rien à la science juridique. L’originalité, c’est de confronter les deux. Mais ce n’est pas quelque-chose qui m’est propre. La vraie originalité, c’est d’avoir une approche récréative de la science juridique. Il s’agit d’être à la fois dans la récréation et dans l’approche scientifique rigoureuse. Appliquer le temps d’une soirée des canons de la science juridique à un univers complètement fictif, plutôt qu’à un univers réel. Voilà ce qu’était ce colloque à Strasbourg."

C’est quoi le sens d’une telle démarche : intéresser le public à des sujets dits « sérieux » via un filtre plus divertissant ?

"Il y a d’abord l’intérêt pour ceux qui organisent, de s’amuser. Il y a aussi l’idée de briser cette image d’austérité des juristes. La science juridique est une science créative. Le droit est souvent perçu comme une discipline austère, mais les juristes ne le sont pas. Ce n’est pas une fatalité. Ca permet d’avoir aussi un contact plus ludique avec les étudiants. Il s’agit d’apprendre en s’amusant : c’est quand même la meilleure façon d’apprendre."

Avec la sortie de l’épisode VII, plusieurs médias ont consacré des articles à une interprétation politique de l’univers Stars Wars. Pourquoi c’est un sujet qui marche ?

"Oui, il y a aussi eu un numéro spécial de « Philosophie Magazine ». C’est une mode. Stars Wars est un phénomène international. J’ai vu qu’un géographe a fait un livre sur la géopolitique de Coruscant, un physicien a également essayé de calculer l’énergie produite pas un sabre laser pour pouvoir traverser une planche d’acier... Ça devient un prétexte, parce que ça parle à tout le monde : c’est une entrée facile. Le philosophe y trouvera le moyen d’éveiller l’attention de ses étudiants, le juriste aussi, le mathématicien probablement... S’intéresser à Star Wars, c’est une facilité, une facilité à laquelle je cède avec plaisir, parce que c’est un univers dont je suis fan par ailleurs."

A lire :  Star Wars : la Force s’est réveillée tôt à Angers












Angers Mag












Angers Mag : RT @UnivAngers: À l'occasion du colloque #BonDroit qui se déroule auj. et demain à la Faculté de droit. Avec Félicien Lemaire @AngersCjb ht…
Jeudi 8 Décembre - 13:04
Angers Mag : Le Bastringue Général, collection automne-hiver à Montreuil-Juigné: A la fois marché de... https://t.co/wSJrT0YxQH https://t.co/uk6Li4S9nu
Jeudi 8 Décembre - 09:22
Angers Mag : Pourra-t-on un jour revendiquer le "droit au bonheur" devant les tribunaux ?: Avec cette... https://t.co/QpibQ65W2u https://t.co/6akmJkPlta
Jeudi 8 Décembre - 07:56
Angers Mag : A Coutures, les maternelles s’activent: Dans sa classe de l’école maternelle publique de... https://t.co/bJ1C27TEZX https://t.co/HH0RAzp80Q
Jeudi 8 Décembre - 07:46







cookieassistant.com