"Les terroristes ne passent plus nécessairement par le salafisme"


Rédigé par - Angers, le 02/12/2015 - 07:49 / modifié le 02/12/2015 - 16:18


Dans le contexte d'état d'urgence et, notamment, les perquisitions administratives qui ont été menées dans les milieux salafistes angevins, nous avons sollicité à nouveau Romain Sèze, spécialiste de l'islam, qui était intervenu sur notre dossier consacré à l'islam à Angers, au printemps 2015. Radicalisation, stigmatisation, salafisme... derrière les mots, le sociologue nous propose de mettre du sens.



Romain Sèze est sociologue, chercheur à l'Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ).
Romain Sèze est sociologue, chercheur à l'Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ).
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Au printemps, vous nous parliez lors de notre premier entretien d'une radicalisation "ultra-minoritaire, mais très dynamique". Qu'en est-il aujourd'hui, est-ce que la donne a changé ?

"C’est toujours le cas aujourd’hui. On peut bien sûr s’alarmer de l’augmentation des individus identifiés comme étant en voie de radicalisation par les services de police (11 000 « fiches S » il y a quelques mois, environ 20 000 aujourd’hui selon le Premier ministre Manuel Valls), mais cela supposerait néanmoins d’un peu mieux connaître le travail effectué par les services concernés. D’une part, plus on déploie de moyens pour détecter la « radicalisation », plus on répertorie de cas de « radicalisation » nécessairement. D’autre part la « radicalisation » reste un concept mou, approprié de façons variables, et il serait bon de savoir ce que l’ont met derrière. La radicalisation reste un phénomène dynamique mais difficile à estimer quantitativement avec rigueur, et quoiqu’il en soit ultra-minoritaire."

Quel sens faut-il mettre, selon vous, derrière le terme de radicalisation ?

"Qu’est-ce que la radicalisation ? Beaucoup de gens diront savoir, mais personne ne sera d’accord. L’utilisation du terme est très récente en France (contrairement à d’autres pays qui pour différentes raisons ont été plus précoces à ce sujet), où il a commencé à être d’usage dans le débat public dès 2013. Parler de radicalisation plutôt que de terrorisme, en revient à porter l’attention sur le processus qui mène à la violence plutôt que sur la violence elle-même. L’enjeu est bien sûr d’expliquer les causes de cette violence (Nemmouche, Kouachi, Coulibaly…) dans l’objectif de pouvoir la prévenir. C'est pour cela que l'apparition du débat sur la radicalisation s'est accompagnée de la mise en place d'actions publiques préventives et non répressives (détection, contre-discours, etc.). Cette expertise est en train de voir le jour en France.

 

"Parler de radicalisation plutôt que de terrorisme, en revient à porter l’attention sur le processus qui mène à la violence plutôt que sur la violence elle-même. L’enjeu est bien sûr d’expliquer les causes de cette violence dans l’objectif de pouvoir la prévenir"

Il existe plusieurs « diagnostics » : certains insistent sur une violence intrinsèque aux sources scripturaires de l’islam (Coran, hadiths), d’autres mettent en avant des causes culturelles, d’autres encore pointeront du doigt les effets de la désagrégation sociale, ou rechercheront des failles psychologiques, etc. Il est aussi possible de privilégier une toute autre approche, de se dire que la « radicalisation » est une catégorie du débat public/politique (ce qu’elle est également de fait), et que le rôle de la sociologie est de déconstruire cette catégorie (de montrer comment la « radicalisation » est objectivée par l’action publique par exemple). Selon que l’on adopte l’une ou l’autre de ces approches, les conclusions peuvent être « radicalement » différentes. Il est aussi possible d’explorer simultanément ces deux voies."
 
La force de frappe désormais ultra-médiatisée de l'Etat islamique, et son efficience sur le terrain européen, est-elle de nature à renforcer le phénomène de radicalisation ?

"De toute évidence, oui. Cette « force de frappe » relève d’une stratégie de propagande professionnalisée, qui envahit les réseaux sociaux (Facebook, Twitter) et pour laquelle ont été créés des médias dédiés, par exemple la revue anglophone Dabiq, et son pendant francophone Dar al-islam. L’objectif est de susciter des vocations, chez un public jeune et européen, et de l’inciter à rejoindre les rangs de l’organisation de l’EI sur le théâtre syro-irakien, ou de mener des actions en Europe. D’où l’importance accordée par le gouvernement à la prévention sur Internet."

La multiplication des perquisitions administratives, dans le cadre de l'état d'urgence, ne risque-t-elle pas de radicaliser encore un peu plus de nombreux jeunes musulmans, qui s'estiment "stigmatisés" ? Lors de notre premier entretien, vous nous disiez qu'une partie de la population musulmane en avait marre d'être considérée comme une présence allogène au territoire de la République. C'est un sentiment qui se renforce ?

"L’état d’urgence permet d’agir vite et il s’accompagne de mesures (perquisitions, assignations à résidence…) destinées à réduire autant que possible tout risque de nouvel attentat. L’action est orientée vers des personnes suspectes pour divers motifs. En toute logique, certaines seront incriminées (détention d’armes par exemple), d’autres non. Mais dans la mesure où le focus est en partie sur des imams, des associations et des collectifs musulmans plutôt contestataires et/ou salafis, cela renforce nécessairement les sentiments de stigmatisation et d’injustice. On peut déjà le constater. Certains sites salafis sont déjà mobilisés pour dénoncer ce qu’ils estiment être une nouvelle injustice, voire un complot contre l’hégémonie de l’islam."
"Le salafisme peut s’apparenter à un sas d’apprentissage du rigorisme et de l’intolérance qui dispose à la violence. Mais d’un autre côté, il est aussi vrai que les terroristes ne passent plus nécessairement par le salafisme" 

Faut-il, selon vous, répondre à cette réalité dans le champ idéologique (déradicalisation, investissement plus important des imams, réunions d'informations, "contre-propagande" sur le net...) ou est-ce avant tout une question sociale, et donc liée notamment à l'emploi et au logement ?

"L’action publique dédiée à la lutte contre la radicalisation se déploie sur des axes variés, qui recouvrent des problématiques différentes. Par exemple, les pratiques de déradicalisation relèvent plutôt d’une prévention de type secondaire (éviter les récidives ou les rechutes), tandis que les débats récents sur la formation des imams, les contre-discours ou la question sociale s’inscrivent dans une prévention de type primaire (endiguer en amont la tentation du djihad). Les champs d’action sont différents et dans une certaine mesure complémentaires."

Un éclairage, pour finir, sur le vocabulaire utilisé à longueur d'ondes, sans que l'on sache vraiment de quoi l'on parle. Qu'est-ce qui a cours aujourd'hui en France, selon vous : une montée de l'islam radical, ou du salafisme ? Quelle différence faut-il faire entre les deux. Le salafisme est-il d'ailleurs nécessairement djihadiste ? Bref, peut-on remettre un peu de sens derrière tous ces termes ? 

"C’est en effet assez trouble, d’où l’importance de s’accorder sur le sens des termes que l’on emploie. Le salafisme désigne une démarche de type fondamentaliste (préconisant un retour aux fondements de l’islam, en l’occurrence le modèle des pieux compagnons du prophète) et une vaste nébuleuse idéologique dans laquelle on retrouve l’idée d’un élitisme (les autres sont dans l’erreur), un fort prosélytisme, une forme de conservatisme moral (mœurs), une appétence marquée pour les « causes musulmanes » doublée d’un discours complotiste, identitaire et victimaire. Les sociologues distinguent d’ordinaire un salafisme quiétiste ou piétiste (retiré du monde), politique (le changement passe par la voie légale), voire révolutionnaire (par la lutte armée). Les premiers sont largement majoritaires en France.
 
Le fait est que les idéologies salafies et djihadistes (celles qui sacralisent la violence) partagent nombre de traits communs, et divers terroristes connus sont préalablement passés par le salafisme. En ce sens, le salafisme s’apparente à un sas d’apprentissage du rigorisme et de l’intolérance qui dispose à la violence. Mais d’un autre côté, il est aussi vrai que les terroristes ne passent plus nécessairement par le salafisme. De plus, les prédicateurs salafis constituent l’une des cibles des idéologues du djihad pour lesquels ils s’avèrent être de dangereux concurrents (ils offrent le même type de discours, mais délégitiment l’obligation de partir dans un pays musulman et la violence). Comme vous pouvez donc le constater, le problème est complexe…"

Retrouvez ici le dossier que nous avions consacré, au printemps dernier, à l'Islam à Angers.




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