Looking for Marjorie

Récits de "Bouts du Monde" #1


Rédigé par Tess et Elliot MARSHALL-RAIMBEAU - Angers, le Samedi 22 Octobre 2016 à 07:30


Il faudrait relire le bouquin de Kerouac pour voir si Marjorie n’y apparaît pas. La grand-mère de Tess et Elliot Marshall-Raimbeau a fait les quatre cents coups avec la beat generation. Mannequin pour Coco Chanel et amante de Gregory Corso, elle a fumé des pétards avec Truman Capote puis terminé sa vie en jurant, au milieu des livres et de l’Iowa. Ses deux petits-enfants ont voulu en savoir plus : ils ont fini par jeter leur sac à dos avec carnets et craons dans un bus Greyhound, en direction de Story City. Un récit extrait du numéro 27 de la revue Bouts du Monde.



Looking for Marjorie
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Lettre à Marjorie, juillet 2014

« Foutez-moi la paix ! ». Je t’imagine bien, Marjorie, te retournant dans ta tombe en grommelant. « Allez-vous trouver un autre sujet, les wannabe journalistes, là, décampez, y’a plus rien à voir. » C’est vrai ça, de quel droit on vient déterrer les morts, alors qu’ils sont bien incapables de protester ? 
Oui, mais tu vois, Marjorie, les escapades amoureuses en scooter, le grand succès du belfie, même les vastes prophéties de Piketty, on s’en tape pas mal. Nous, ce qui nous intéresse, c’est toi, et fais pas semblant d’être surprise, hein, on n’est vraiment pas les premiers. Rien qu’en Iowa, on en a rencontré deux qui voulaient écrire un livre sur ta vie, deux que t’as envoyé bouler en disant « plus tard », « pas d’enregistrement, je suis une néo-luddite » (sérieusement ?) en marmonnant « parlez plutôt du désastre de la guerre en Irak que des histoires de grand-mères qui radotent ».

Puis y’a eu les journalistes aussi, ils t’ont bien soûlée à te demander « Coco Chanel ? » quand tu disais « Catastrophe de l’agriculture intensive », à te relancer « Amante de Tristan Tzara ? » quand tu affirmais « Le vide culturel en Iowa », à te décrire ton impressionnante taille de guêpe quand tu voulais qu’on évoque la profondeur de ton esprit.
En même temps je te comprends, est-ce que ta vie devrait être figée à jamais sur des photos sur papier glacé ? Est-ce qu’on arrête d’exister quand on arrête d’être belle ? Toi qui t’es battue toute ta vie pour affûter ton esprit et celui des autres, te noyant de livres, t’entourant des plus grands artistes américains, brûlant les « draft cards » du Vietnam, tes soutiens-gorge et tes nuits dans la furie des mouvements contestataires. Quelle amertume de devoir commenter un tour de taille. Tu voulais leur prouver qu’on a toujours une vie avec des seins flasques.

Puis t’as clamsé, et maintenant on sait plus si t’as vraiment couché avec Gregory Corso, si la femme de Dylan Thomas t’as étranglé avec un boa parce que ce dernier te faisait de l’œil, si t’as fumé de la weed avec Truman Capote, si t’as retourné la rive gauche avec Ginsberg, Burroughs, Baldwin, Camus et Hemingway, si t’as vu Jean Cocteau, Marlène Dietrich et Greta Garbo quand ils venaient chez « Coco », si t’as bu un café avec Edith Piaf, si t’as développé les photos d’Eugène Smith, si t’as exposé Yayoi Kusama puis troqué ses peintures aujourd’hui hors de prix pour du cognac, si t’as publié Susan Sontag, si t’as travaillé avec Mapplethorpe et Seymour Krim. Hey, pas dégueu le name dropping !
​Allez la vieille, arrête de mentir, on sait que tu aurais voulu qu’on les confie, tes prophéties. On promet d’être de fidèles disciples.
Donc on cherche. On cherche pour tous ceux qui vont nous lire, parce qu’à travers ta manière de vivre toujours « on the edge », à travers les personnages que tu as rencontrés, les mouvements politiques auxquels tu as participé, c’est l’autre Amérique que l’on raconte, celle de la fameuse « beat generation ». On cherche pour nous parce qu’on sait que tu as eu un impact majeur sur notre éducation, et que si t’avais pas existé on ne se serait même pas appelés « Tess » (Tess d’Ubbervilles, personnage de roman) et « Elliot » (TS Eliot, grand poète), résidus de ton amour pour la littérature que tu as transmis à notre chère maman. Et je cherche pour moi, parfaitement égoïstement, parce que c’est pas toujours facile d’avoir pour modèle une femme aussi forte, et parce qu’entre nous, t’as jamais fait rimer « monogamie » avec « fun », et je te crédite aussi bien pour mes nuits magnifiques que pour mes aventures désastreuses. Allez la vieille, arrête de mentir, on sait que tu aurais voulu qu’on les confie, tes prophéties. On promet d’être de fidèles disciples.

 


Journal de bord, 25 août 2014
 
« Je suis venue ici pour crever ». C’était ta réponse préférée, Marjorie, à la question qu’on se pose aussi avec Elliot : « Mais qu’est-ce que t’as été foutre en Iowa ? ».
L’Iowa, Marjorie, l’Iowa ! L’Iowa et ses villes sans charme, sa campagne dramatiquement plate, dévastée par l’agriculture intensive. Pas un hectare qui ne soit pas dédié à la culture du maïs ou du soja. L’Iowa et ses immenses silos à grains qui trônent au milieu des villages. Toi, l’amoureuse des livres, comment t’as pu survivre dans une région où même les bibliothèques sont drive-in, comme de vulgaires Mc Do ? On passe sa commande sans même descendre de son pick-up. Ici, pas de transports en commun, même pas de trottoirs. La voiture, de préférence bruyante, est la reine absolue du paysage. Et puis cette odeur, celle que tu détestais tant, celles des effluves d’ammoniaque qui s’échappent des granges à cochon. Hier, impossible de boire notre bière sur le porche.

« Elle ne tiendra pas une semaine », disait ton frère quand t’es revenue de New-York dans la ferme familiale, à la fin des années 70. Il faut dire que t’avais dépensé tellement d’énergie à foutre le camp… Les raisons de ton retour ne sont pas compliquées : t’avais plus un rond. T’es rentrée avec tes deux fillettes, pas bien grosses mais en bonne santé. Mais toi, toi, tu faisais peur. C’était pas une histoire de taille fine, comme celle qu’on t’envie tellement sur ces photos en noir et blanc de ta période Chanel. « Maigre comme sortie d’un camp de concentration » chuchotait la famille. Les années new-yorkaises avaient été riches en culture mais pauvres en protéines. Tu ne le savais pas encore, mais tu resterais ici une trentaine d’années, jusqu’à la fin de ta vie en 2007. T’as eu le cuir coriace.

Iowa, tu te frottes les yeux

Ô Iowa, ma prude Iowa, étais-tu seulement prête pour ÇA ? Tes yeux ont cligné, tes oreilles ont saigné ! Dimanche, on est allé à l’église luthérienne de ton village natal, Marjorie, pour voir si quelqu’un se souvenait de toi. « On est Français » (grands sourires), « et on fait des recherches sur notre grand-mère qui était du coin » (« Oooh comme c’est mignon »). « Marjorie Marshall ». Rires, parfois. Silence gêné, souvent. « C’était un personnage » est le seul morceau de phrase qu’on a pu glaner, même si tous te connaissaient. « Le reste, on ne le raconte pas devant Dieu ».

C’est que, Marjorie, tu t’appliquais à les bousculer, les bigots, les étroits d’esprit, les bien-pensants! Et tu t’y es mise tôt, dès la fac, en flirtant avec l’un des seuls blacks du campus (Emlen Tunnel, devenu une superstar du football américain). C’était les années 40, les années racistes. Puis t’as décampé.
T’es revenue, la cinquantaine passée, plus provocante que jamais. Quitte à gamberger ici, autant marquer les esprits, non ? Absolument tous ceux qui te connaissent ont une « Marjorie story » à raconter. Des histoires qui impliquent souvent une flopée de jurons ou une paire de seins, de moins en moins fringants avec les années. Story City se souvient encore de tes séjours fréquents à la piscine municipale, vêtue en bas d’un maillot de bain, en haut d’un T-shirt blanc - jamais de soutien-gorge, évidemment. Gravées dans la mémoire de ceux qui t’ont reçue pour un week-end, tes entrées chantantes au petit matin dans la cuisine, toujours nue. Et Sara, ta nièce, ne se souvient pas de grand-chose mais elle n’oubliera jamais le jour où tu lui as dit que le brie était un fromage délicieux « parce qu’il a le même goût que le sperme ». Elle avait 11 ans.

Un peu du “Village” à Story City

T’as commencé à t’y plaire, à Story. En tous cas à t’y faire. Te voilà qui te promène, dans la rue principale, « Lady M », fière sur ton vélo au milieu des pick-up. Tu fais du bénévolat à la bibliothèque, tu fais la lecture aux petits de l’école, tu prends à partie les quelques sénateurs démocrates pour leur faire la leçon. Après avoir milité contre la guerre au Vietnam lors de tes années au « Village », ici, tu t’engages pour la conservation des rivières, la lutte contre l’agriculture intensive, la protection de l’environnement. Tu sais que c’est le grand combat de notre siècle ? À ton époque, personne ne s’y intéressait encore.
Tu démarres un salon littéraire. À Story City ! On a rencontré Marsha, tu sais, ton amie bien du cru. Conversation.
Marjorie : « Je sais : on va fonder un salon ! »
Marsha : « Mais enfin, on n’est pas des esthéticiennes ! »
Marjorie : « Pas un salon de beauté, (jurons), un salon littéraire… Paris… les années 30… Gertrude Stein… »
Et vous voilà, tes amis et toi, vous vous réunissez une fois par mois, dans une maison de retraite, pour discuter de Da Da, Louise Nevelson et « Qu’est-ce que la révolution post-moderniste ? ». Bon, d’après tes compagnons, c’est toi qui distribuait les sujets (tes préférés, évidemment), et les autres bûchaient pour préparer leur exposé. Tu sais que Marsha a gardé la carte que tu lui avais envoyée, contenant trois mots ? « You did well » (« Tu t’es bien débrouillée). Elle en est si fière.

Femme de lettres

Tu lis, frénétiquement. De préférence allongée sur le sol de la bibliothèque, au milieu d’une allée. Tu lis trois fois « Le Rouge et le Noir » de Stendhal, seulement pour décider quelle est ta traduction préférée. Les livres s’entassent chez toi, il n’y a que ça, sur les étagères, par terre. Faut dire que t’es pas vraiment une fée du logis, t’as quand même failli te faire virer de ton appart parce qu’il était devenu un « danger biologique ».
Et puis t’écris des lettres, tous les jours, à tous ceux que tu connais. Tu sais qu’on est un peu jaloux, avec Elliot ? On en recevait au moins trois par semaine, on était fiers, on pensait que c’est parce qu’on était loin, on se sentait spéciaux. Mais non, tu écris à tout le monde ! Au cousin magistrat, tu envoies des articles sur la réforme de la justice, à l’ami poète un recueil de haïkus, à ta petite fille californienne un nid, trouvaille d’une promenade à vélo. La plupart du temps ce sont juste quelques mots : « Keep going », « Stay cool », ou des phrases un peu énigmatiques du style : « Keep your powder dry » (garde ta poudre au sec). Jamais bonjour, comment ça va, au revoir. Quand tu téléphones, c’est pareil. La vie est bien trop courte pour de futiles politesses.

Tu écrivais au journal local aussi, jusqu’à trois fois par jour. Ils ont gardé tes lettres, ils les adoraient. Tu savais qu’ils avaient pour règle de ne jamais publier la même personne plus d’une fois par mois ? Tu es la seule avec qui ils aient fait une exception.
« Send 20 bucks », aussi, ça, tu l’envoyais souvent. Tu vivais avec le minimum vieillesse, et un petit complément pour avoir servi dans l’armée. Au premier du mois, tu recevais tes « food stamps » (tickets d’alimentation distribués par l’administration américaine, réservés aux bas revenus, ndlr). T’invitais tes amis, commandais le meilleur cognac et les fromages les plus fins, et tu claquais tout en une soirée. Après, tu taxais tes proches. Et t’étais pas vraiment reconnaissante. Ou tu ne l’exprimais pas. Trop fière ? Ça a créé des tensions, parfois.

« Saint Lady M » et ses disciples

On a demandé autour de nous si tu avais été heureuse ici. La réponse était souvent « oui ». Tu avais la capacité d’attirer à toi les intellos, les excentriques, les curieux, ceux qui étaient sur ta « longueur d’onde ». Des autres, tu te foutais. Tu étais aimée des gens dont l’ouverture d’esprit était assez vaste pour ne pas s’attarder sur ta brutalité. Ceux qui voyaient, derrière l’extravagante au T-shirt sale et au vocabulaire ordurier, la muse de Tristan Tzara, l’amante de Gregory Corso, l’amie d’Allen Ginsberg. Pendus à tes lèvres, ils se régalaient de tes histoires. De ces gens-là, et d’après leurs propres mots, tu as changé la vie. Ils disent de toi que tu  « jurais comme un marin mais avais le cœur d’un ange ».
À la fin de ta vie, tu signais tes lettres « Saint Lady M ». Marjorie, tu es mon prophète.











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