Luc Belot : "L'enjeu, c'est de comprendre le monde dans lequel on va vivre demain"


Rédigé par Yves BOITEAU et Sébastien ROCHARD - Angers, le 15/02/2017 - 07:45 / modifié le 15/02/2017 - 09:15


L’avenir de la gauche et la révolution numérique. A la veille de remettre son mandat en jeu, le député socialiste de la 1ere circonscription du Maine-et-Loire nous livre ses réflexions sur deux de ses sujets de préoccupation majeure. En défendant à la fois son engagement et le bilan du président Hollande. Et en invitant chacun à bien saisir les enjeux de demain.



Luc Belot, député socialiste de la 1re circonscription du Maine-et-Loire.
Luc Belot, député socialiste de la 1re circonscription du Maine-et-Loire.
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Benoît Hamon n’était pas votre choix. Le voilà investi après des primaires douloureuses pour votre formation politique. Vous le soutenez ?
 
« Force est de constater que c’est le candidat qui a été désigné. Et autant, la manière dont les résultats avaient été proclamés à l’issue du premier tour m’avaient laissé sur ma faim, autant il n’y a pas eu de discussion possible sur ceux du deuxième tour. Maintenant, c’est clair, j’ai pas mal de divergences d’analyse avec Benoit Hamon que ce soit sur le CICE (Crédit impôt compétitivité entreprise), le 49.3 citoyen dont je pense que s’il existait, nombre de réformes n’auraient pas vu le jour. Il a répété que son programme allait être enrichi et qu’il voulait se donner les moyens de rassembler la gauche, j’attends de voir. »
 
De voir quoi, concrètement ?
 
« Ce que sera cet enrichissement de programme et comment  il va pouvoir rassembler la gauche dans ses discussions avec les écologistes, avec Jean-Luc Mélenchon, avec lequel je partage encore moins de choses. Et derrière, je souhaite qu’il y ait une discussion globale, y compris avec Emmanuel Macron parce qu’aujourd’hui, il n’y a qu’un seul enjeu, c’est que le deuxième tour de la présidentielle ne se résume pas à un duel Fillon-Le Pen. »
 
Vous croyez honnêtement possible de trouver un terrain d’entente entre tous les candidats de gauche que vous venez de citer ?
 
« Tous ces gens-là sont différents, sinon on serait dans le même parti, et je sais bien qu’on ne sera jamais d’accord sur tout. Mais l’enjeu, c’est de savoir quelles conditions on fixe ensemble pour éviter un éparpillement complet. C’est une responsabilité partagée par tous. Pour écarter quelque-chose auquel je n’ai jamais cru possible jusqu’alors et que j’ai toujours évité d’agiter comme un épouvantail : l’hypothèse Marine Le Pen présidente. Je n’y ai jamais cru mais dans le même temps, sur le terrain, le « tous pourri » qui favorise les extrêmes n’a jamais été aussi présent dans les remarques. »
 
Je reviens à votre espoir de dialogue. Il va jusqu’à croire possible une candidature unique ?
 
« Absolument pas. »
 
A défaut, à quel scénario pensez-vous alors pour éviter cet éparpillement ?
 
« Ce scénario se dessinera dans trois semaines, un mois : Emmanuel Macron n’a pas sorti son programme et Benoit Hamon a du travail à faire encore sur le sien. Ce qui est important, c’est un vrai projet pour la France. Pour l’instant, les socialistes ont fait preuve d’une grande responsabilité à part quelques-uns qui ont préféré partir chez Macron et d’autres se mettre en retrait, le message global, c’est aujourd’hui : il y a un candidat. »
 
… à qui vous demandez de retirer son projet de Revenu universel ?
 
« Mais il l’a déjà fait. Il a déjà dit juste avant le premier tour que ce n’était plus forcément un revenu universel mais une première étape pour des jeunes ou des gens qui ont le plus de difficultés, sous condition de ressource. Ce n’est plus vraiment très universel. Maintenant, il y a un vrai débat à engager autour de cette question-là : on veut vivre dans quel monde demain ? Quelle place prend le travail ? Le revenu ? Pour moi qui me passionne pour le numérique, c’est un sujet hyper important. Mais qu’on gâche un peu à mon sens en l’abordant de cette façon. »
 
"Si moi, député socialiste, mon premier réflexe, c’est de dire « je me barre chez Macron », je mets déjà en péril sa capacité de rassembler"

Et si le programme final ne vous convient pas, vous vous réservez la possibilité de soutenir Emmanuel Macron ?
 
« Aujourd’hui, je ne me pose pas cette question. Ce serait faire un procès d’intention et à Benoit Hamon, et au projet qu’il construit. Son boulot, c’est de rassembler. Si moi, député socialiste, mon premier réflexe, c’est de dire « je me barre chez Macron », je mets déjà en péril sa capacité de rassembler. J’ai déjà discuté avec son équipe de campagne sur la question de la fiscalité des robots pour lequel je trouve qu’il y a une forme de naïveté. Quand on veut le rassemblement, on en donne les preuves. »
 
Certains de vos collègues parlementaires angevins – Marc Goua, Daniel Raoul- n’ont pas pris cette peine ?
 
« Je ne juge pas. D’abord, on est tous différents. Ils font d’autres choix mais sauf erreur, aucun ne se représente dans son mandat et ne seront donc pas parlementaires demain. »
 
Précisément, quelle impression vous a laissé ce premier mandat parlementaire ?
 
"J'avais fait le choix de devenir parlementaire parce que je voyais parfois les limites de l'exercice du mandat local, un certain nombre de choses assez incohérentes sur les politiques dont je m'occupais à la ville d'Angers (petite enfance, éducation, transports NDLR). Ce mandat m'a plutôt conforté dans l'idée qu'on peut vraiment changer les choses, à condition de bosser et de s'investir sur des dossiers. C'est moins immédiat et on en voit moins vite les résultats que quand on est élu local."
 
Pensez-vous réellement qu'un député peut faire avancer les choses ?
 
"Ca dépend comment on décide de bosser : soit on décide d'être essentiellement un délégué de son territoire et on pousse les dossiers locaux ; soit on décide de bosser des dossiers nationaux. Quand on veut porter des politiques publiques, si on ne s'inscrit pas durablement dans un dossier, rien ne changera derrière : on n'est pas 50 à l'Assemblée à connaître les sujets numériques. Je fais partie des 5 députés de droite et de gauche qui maîtrisent ce sujet-là et qui font changer les lois autour du numérique. C'est illusoire de se dire qu'on peut se saisir de tous les sujets. J'ai eu des amendements sur toute la durée du mandat, mais quasi-exclusivement sur "mes" sujets : les deux premières années sur l'éducation, et depuis sur le numérique. Ça ne m'empêche pas d'être sur le terrain : c'est trois jours à Paris, quatre jours dans la circonscription."
 
Revenons à votre cheval de bataille, le numérique. Avez-vous encore à convaincre vos collègues sur l'importance du sujet ?
 
"Sur la réalité du monde numérique, il n'y a plus besoin de convaincre personne. Mais derrière, sur des choses plus concrètes, c'est beaucoup plus compliqué. A chaque fois que des sujets numériques interviennent, la logique politique française est d'interdire : on veut protéger nos libraires, on fait une loi anti-Amazon, on veut protéger nos hôtels, on fait une loin anti-Air BNB... Ça, ce sont des textes de gens qui n'ont pas compris le monde dans lequel on vit."
 
République numérique : « Donner des vrais droits aux citoyens : ne pas leur dire, ça on interdit, ça on autorise... mais vous avez des droits permanents et c'est à vous de choisir »

Quel doit être selon vous le rôle du politique autour de ces questions ?
 
"L'objet de la loi République numérique, c'est de dire : on arrête les lois monothématiques, pour englober l'ensemble de l’enjeu. Ça veut dire, déjà, trouver des règles qui s'appliquent sur l'ensemble du territoire national. Ensuite, donner des vrais droits aux citoyens : ne pas leur dire, ça on interdit, ça on autorise... mais vous avez des droits permanents et c'est à vous de choisir. En plus de vous donner des droits sur vos données, nous en assurons la portabilité, c'est à dire que si un moment vous n'êtes pas contents d'un opérateur, vous pouvez partir de chez lui et aller chez un concurrent avec vos données.
Plutôt qu’une logique d’interdiction qui ne marche pas, il s'agit de privilégier une logique d'empowerment, c'est à dire cette capacité à redonner du pouvoir aux citoyens. Chacun a maintenant de vrais droits face à ces grandes multinationales, y compris le droit de contester en ayant recours à la Commission nationale informatique et libertés, dont on a renforcé le pouvoir."
 
Toujours dans ce même cadre, vous avez travaillé sur l'Open data. De quoi s'agit-il et pourquoi ? 
 
"L'open data, c'est l'idée que les données publiques, qu'elles soient celles des collectivités ou de ses satellites ou de l'Etat, soient accessibles par tous, et tout de suite. C'est un enjeu non seulement de démocratie, mais aussi de transparence et d'économie.
Concrètement, je trouve légitime qu'aujourd'hui, dans toutes les communes de France, on sache combien d'argent est consacré à telle ou telle politique publique, combien de personnel travaille sur tel ou tel sujet... La vraie vie, elle est dans les données.
 
La vraie vie est dans les données... C'est ce que vous dites aux gens, quand vous êtes sur votre circonscription ?
 
"Je leur parle de choses très simples : je leur parle de leur enfants, de leur petits-enfants, de ce qu'ils font sur internet et de ce qui peut leur nuire. Que fait la République pour eux ? Est-ce que les sociétés américaines font tout ce qu'elles veulent, ont tous les droits ou est-ce qu'on a tous des droits. Quand on prend des exemples concrets, les gens comprennent bien l'enjeu."
 
D'une manière beaucoup plus générale, c'est quoi être de gauche, pour vous aujourd’hui ?
 
"C'est considérer que tous les citoyens doivent avoir des vrais droits, et que ces droits leur permettent d'avoir la vie qu'ils veulent, respectueuse de leur choix et de la vie collective. Ça passe par des enjeux de solidarité, de fraternité, mais c'est d'abord considérer, qu'au-delà du principe d'égalité, il y a un principe d'égalité réelle."
 
De ce point de vue, le quinquennat de François Hollande a-t-il répondu à ces attentes ?
 
"Plutôt oui. J'invite à reprendre ses 60 propositions de candidat écrites dès 2011, et dont les trois premières étaient économiques. On n'a pris personne au dépourvu, ce débat-là a été tranché lors de la primaire de 2011. La difficulté, c'est de se retrouver avec des frondeurs qui refont le match pendant 5 ans. On le sait bien que ce n'est pas ce que vous vouliez ! Mais c'est François Hollande qui a gagné la primaire. Et on sait qu’il était plutôt un homme de consensus qui prenait le temps face aux conflits."
 
Loi El-Khomri : « L'enjeu c'est de comprendre le monde dans lequel on va vivre demain, où on va changer complètement de paradigme et de mode de fonctionnement »

La loi El-Khomri, un progrès social, vous assumez toujours ?
 
"Oui. A chaque fois que j'en parle avec des gens, ils me parlent de choses qui ne sont pas dans la loi, et n'y ont jamais été. L'enjeu n'est pas juste d'être sur du contractuel, de la durée, de l'organisation et du code du travail ; l'enjeu c'est de comprendre le monde dans lequel on va vivre demain, où on va changer complètement de paradigme et de mode de fonctionnement. Soit on l'entend et on adapte l'ensemble des règles de vie collectives -y compris celle du travail- soit on ne l'entend pas, et on va droit dans le mur, parce qu'il sera trop tard. Et là-dessus, Emmanuel Macron a 100 % raison."
 
Alors qu'est-ce qui vous empêche de le soutenir à l'élection présidentielle ?
 
"Mon boulot, c'est que ces messages passent dans le Parti socialiste : ça n'est pas normal que le PS n'intègre pas ces débats-là. A échéance de 15 à 25 ans, les outils numériques, la domotique, la robotique vont révolutionner tous les usages. Entre 2030 et 2040, on va supprimer des milliards d'heures d'emploi sur la planète ! Est-ce qu'on fait le choix de se dire qu'il y aura plus de chômeurs ou est est-ce qu'on ne se pose pas globalement la question de la réorganisation de la société ?"
 
La popularité d’Emmanuel Macron, c’est aussi celle d’une candidature hors-partis…
 
"Ce que je constate, c'est que quand on se trouve très en amont d'une élection, on est séduit pas tout un tas de gens. Et qu'in fine, on fait un choix politique. Ce qui m'interpelle, c'est le fait que les électeurs ne soient plus en train de faire des choix politiques -y compris par défaut- mais qu'ils soient devenus des stratèges. »
 
N'est-ce pas la responsabilité du personnel politique ?
 
"Je ne fais pas le procès aux électeurs pour cela : c'est de notre faute, on a vrai problème d'offre politique. Tant qu’elle ne sera pas plus sérieuse qu'elle ne l'est, d'une manière générale, ça restera comme cela. Avant, les partis politiques produisaient des projets et des candidats. Les projets, au fur et à mesure, sont partis chez les think-tank : aujourd'hui, la réflexion est moins dans les partis politiques que dans les consortiums ou instituts... Le choix des candidats se fait lui à la primaire. Donc, forcément, quand vous ne faites plus beaucoup de fond, ni le choix des candidats, la place des partis politiques est interrogée. Ca pose une vraie question de légitimité. Mais Je ne suis pas sûr que la confiance soit si loin que ça de la part des citoyens."
 
A quelques mois de la fin de votre premier mandat, où se situe votre ambition politique ?
 
"Je n'ai qu'un objectif et qu'une intention, c'est de continuer à être un député utile."
 
Y compris dans l'opposition ?
                            
"Mais je connais plein de députés de droite qui sont très utiles à la République ! On a parfois même plus de marge de manœuvre dans une opposition que dans une majorité."
 
« Si je suis réélu député, je n'ai pas vocation à aller chercher d'autres mandats"

 
Est-ce un choix par défaut que de prioriser votre mandat parlementaire par rapport à un éventuel mandat local ?
 
"Mes choix ont toujours parlé pour moi. En 2007, j'explique que je veux devenir parlementaire et je me présente face à Roselyne Bachelot, qui devient la ministre la moins bien élue du gouvernement. En 2012, j'y retourne en annonçant que je ne serai plus adjoint. Le choix est là : c'est un choix national, un choix de parlementaire ! Que je confirme en 2017. Si je suis réélu député, je n'ai pas vocation à aller chercher d'autres mandats."
 
Pourquoi ne pas avoir démissionné totalement du conseil municipal ? Vous y êtes peu présent...
 
« Je n'y suis pas à chaque fois, c'est vrai. Quand je sens que je peux être plus utile au même moment ailleurs, je suis ailleurs. Et je l'assume. Quand je suis présent, c'est vrai aussi que je ne suis pas celui qui intervient le plus... Quand en 2012, j'ai fait le choix de ne plus être adjoint, c'était aussi un choix d'être impliqué moins fortement dans la vie municipale. Je ne crois pas qu'Angers ou Christophe Béchu aient à se plaindre de ma loyauté au territoire. Tout le monde sait le rôle que j'ai joué dans l'arrivée de la Cité de l'objet connecté. Quand les deux parlementaires du Conseil municipal, qui siègent sur des bancs différents, viennent pousser des dossiers ensemble, ça veut dire quelque chose à Paris. J'appelle de mes voeux à ce qu'on chasse en meute encore plus et encore mieux qu'on ne l'a fait ces dernières années. Je ne suis pas dans un jeu politicien, je fais le boulot. »



















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