Mars 2016 - « Le combat pour l’égalité réelle continue »

L'année 2016 d'Angers Mag - Rencontres et portraits #3


Rédigé par Tiphaine CREZE et Yves BOITEAU - Angers, le 28/12/2016 - 07:45 / modifié le 29/12/2016 - 09:24


On craignait qu’une invitation à parler du féminisme et, plus largement de la place des femmes dans la société d’aujourd’hui, à l’occasion du 8 mars puisse déplaire à Christine Bard - professeure des universités en histoire contemporaine à l’Université d’Angers, elle dirige le programme de recherche GEDI (Genre et discriminations sexistes et homophobes) – et à Pascale Adeline – conseillère conjugale et familiale au Planning familial. Il n’en a rien été. Ces figures du féminisme angevin estiment ce moment « nécessaire ». L’occasion pour elles de rappeler « qu’il y a des combats un peu partout à mener ici et ailleurs ».



Christine Bard et Pascale Adeline. Crédit Photo : Yves Boiteau.
Christine Bard et Pascale Adeline. Crédit Photo : Yves Boiteau.
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Quelle est votre définition du féminisme aujourd’hui ?

Ensemble : "Elle n’a pas changé !"

Christine Bard : "La définition historique, parce qu’elle me paraît toujours valable. C’est déjà se battre par rapport à l’égalité et la liberté des femmes. Et puis je mettrais aussi en avant la déconstruction du genre et de diverses normes, notamment la norme hétérosexuelle, qui va de pair avec la domination patriarcale ancestrale. Cette notion de liberté sexuelle est très importante, les conquêtes sont toute récentes en France. Le mariage pour tous date de 2013 : c’est encore fragile, il y a encore beaucoup d’homophobie dont sont victimes les hommes, les femmes et beaucoup d’ados. Ce sont des questions qui me paraissent maintenant très associées au féminisme. Ça ne l’était pas forcément au début du féminisme au 19e siècle."
 
Quel regard portez-vous sur des femmes qui se revendiquent du féminisme : Emma Watson, Beyoncé… des femmes qui portent l’étendard féministe dans la culture mainstream ?

CB : "Ça me paraît très bien parce qu’elles aussi sont victimes de discriminations. Elles gagnent moins que les hommes, et sont victimes aussi de traitements très sexistes, elles sont, beaucoup plus que les hommes, contraintes par des normes corporelles et soumises à une sexualisation à outrance. Elles ont des choses à dire et comme elles sont très populaires, c’est plutôt une bonne chose auprès des jeunes. Il n’y a pas un féminisme, il y a des féminismes, des voix féministes. ça passe par toutes sortes de vecteurs…"

Pascale Adeline : "Ce qui importe, c’est ce qu’elles disent et comment ça peut justement être plus largement diffusé, parce qu’elles ont une certaine audience."
 
Le terme de Girl Power vous plaît-il ?

CB : "Qu’est-ce que ça veut dire ? C’est la revendication d’un pouvoir que les filles auraient en mettant en avant des marqueurs de féminité très visibles. Madonna l’avait fait avec sa tenue Jean-Paul Gaultier. C’est cette idée que l’on pouvait faire de la féminité la plus exacerbée, une forme de pouvoir. Si c’est un pouvoir-confiance en soi, cela me paraît intéressant ; si c’est un pouvoir sur les hommes, on s’éloigne du féminisme."

PA : " Je ne pense pas que le féminisme ambitionne de prendre le pouvoir sur les hommes ou de prendre le pouvoir tout court sur je-ne-sais-quoi. Arriver à l’égalité de droits, ce serait déjà bien."

CB : "Et à l’égalité réelle. Parce que l’égalité des droits est écrite dans la loi. Après, il faut qu’elle soit appliquée. On a multiplié les lois sur l’égalité professionnelle et il n’y a pas grand-chose qui bouge. L’égalité juridique est une chose, mais faire évoluer le système en est une autre."
 
Donc un Secrétariat d’état pour l’égalité réelle, ça ne vous choque pas ?

CB : "C’est comme parler de démocratie active ou de démocratie participative. Est-ce que toute démocratie ne devrait pas être participative et active ? Ce sont des éléments de langage. On peut y voir du fond quand même."

PA : "Par contre un ministère de la Famille, de l’enfance et des droits des femmes… Mais quelle mouche les a piqués ? Comme si c’était un bloc indissociable, on colle le droit des femmes avec la famille et les enfants. Alors quid des femmes qui n’ont pas d’enfants ? Quid des femmes qui décident de fonctionner avec un modèle familial qui n’est pas le modèle de la famille ?"

CB : "Disons que ça donne un signe. Depuis que le ministère du Droit des femmes existe (1981), on a tout le temps vu ce genre de dégradations."

PA : "Mais c’est vraiment pénible. J’ai l’impression de ramer sur le sable."

Christine Bard.
Christine Bard.
Vous dites que ce n’est jamais un combat gagné d’avance. Mais comment sentez-vous l’air du temps, 3 ans après la loi sur le mariage pour tous, alors que 3 scrutins électoraux locaux marquent un retour d’une mouvance, sinon traditionnelle, un peu réactionnaire ?

CB : "Les élections sont un test de l’air du temps. La mobilisation contre le mariage pour tous a laissé des traces, elle a éveillé toute une génération à la politique sous un certain angle. C’est une droitisation d’une partie importante de la population, et pas seulement des catholiques : on sait que les opinions là-dessus sont très corrélées à la pratique religieuse, quelle que soit la religion. On est dans une période bien dangereuse où le sens des mots se perd, il faut plus que jamais de l’éducation et des repères sur le sens des mots qui sont un peu galvaudés, les choses caricaturées. A propos du mot « genre », c’est particulièrement sensible. Jamais on n’avait imaginé que le mot pourrait être à ce point tordu, assimilé à des choses complètement infondées et associé aux rumeurs les plus folles."
 "Jamais on n’avait imaginé que le mot "genre" pourrait être à ce point tordu, assimilé à des choses complètement infondées et associé aux rumeurs les plus folles
PA : "Je ne pense pas que l’on s’attendait à un tel déferlement. Il y avait pourtant des signes avant coureurs depuis quelques années, avec une décomplexion du discours, que ce soit sur les femmes, mais je fais le parallèle avec le discours raciste que je trouve très décomplexé au niveau des personnalités politiques et médiatiques."

CB : "En réalité le sujet est très clivant. Je remarque aussi que beaucoup de jeunes prennent des initiatives contre les discriminations, il y a un niveau de conscience chez certains qui est extraordinaire, beaucoup d’envie de solidarité."
 
A l’échelle du Planning Familial, comment percevez-vous les choses ?

PA : "Il y a toujours la même culpabilité notamment par rapport à la problématique de l’avortement, le même besoin de justifier sa décision. Au mois de septembre, un numéro national a été lancé : « Contraception, sexualité,  IVG ». C’est un numéro tenu essentiellement par des plannings familiaux. Il se trouve qu’Angers avait à tenir la permanence pendant la première semaine du lancement. Donc on a eu pas mal d’appels. Une dame m’a téléphoné pour me dire qu’elle était absolument outrée par cette décision de lancer ce numéro. Et qui m’a rappelé que j’avais une responsabilité, que j’avais des comptes à rendre à Dieu et que j’irai brûler en enfer…
Ce que je trouve intéressant lors de cette permanence, c’est que ça nous sort un petit peu de notre pré-carré à Angers où, sur la thématique de l’IVG en tout cas, ça fonctionne bien. Par contre, on traite des appels de toute la France et je peux vous dire qu’il y a des endroits où ça ne marche pas bien du tout. Souvent on dit « Mais personne ne reviendra sur la loi sur l’IVG ». Je pense effectivement qu’on ne reviendra pas sur la loi. Après, si vous coupez les moyens aux structures, si vous regroupez des services dans une ville alors qu’il y a un désert autour, et qu’il faut faire 50 bornes pour aller au centre d’IVG, des femmes n’iront pas. Il y a plein de manières de vider une loi de son contenu."
 
En matière d’emploi, à Angers, est-ce que les femmes sont réellement plus fragilisées que les hommes, aujourd’hui ?

CB : "A Angers comme ailleurs. C’est toujours la « main-d’œuvre de réserve ». La précarité est beaucoup plus forte chez les femmes que chez les hommes et le taux de chômage aussi, notamment à cause de la fermeture des entreprises qui étaient grandes pourvoyeuses de main-d’œuvre féminine. En revanche, dans le tertiaire, il y a une majorité de femmes."

PA : "Mais il y a aussi une majorité de temps partiels plus ou moins choisis, avec des temps parfois extrêmement difficiles à concilier, par exemple dans une famille monoparentale."

CB : "Le salaire moyen des femmes de l’Ouest est également inférieur aux autres régions."

PA : "Ce qui est certain, c’est qu’au niveau des centres de planification (différents du Planning familial, NDLR) qui proposent des consultations autour du thème de la contraception ou de la gynécologie, on a toujours autant de personnes en difficulté, y compris des majeures. A Baugé, des adultes qui n’ont pas de couverture sociale j’en vois toutes les semaines. Je ne sais pas si la situation est pire ou mieux qu’ailleurs, mais ça existe et ça n’a pas l’air de régresser."

CB : "Il y a un rapport entre vulnérabilité économique et vulnérabilité sexuelle. Et entre vulnérabilité économique et zones rurales extrêmement isolées aussi."

Un chiffre dont on a beaucoup entendu parler l’année dernière : 100 % des femmes interrogées ont été victimes de harcèlement dans les transports en commun. On peut élargir la question au harcèlement de rue. Est-ce un phénomène qui a augmenté ces dernières années ? Est-ce qu’on en parle avec plus de facilités ?

CB : "Oui, c’est dans l’agenda féministe. Maintenant les réponses, il faut s’en méfier. Il ne faut pas se contenter de réponses juridiques et judiciaires."

PA : "Ce sont des choses dont on a toutes entendu parler, on s’est toutes raconté des anecdotes. Le fait d’avoir été suivi, d’avoir eu des remarques, une main aux fesses… On en parle plus aujourd’hui, a priori, il y a des politiques mises en œuvre."

CB : "On peut se demander quel est leur impact. Mais c’est bien que ça existe. Les campagnes de sensibilisation, pourquoi pas ? Il faut mieux armer les jeunes filles. Appeler les garçons à être solidaires, même si beaucoup le sont déjà. On a eu des cas de harcèlement à l’université. Les cours de self-défense ont beaucoup de succès en ce moment et c’est plutôt une bonne chose, les filles acquièrent une autre perception de leur corps, de leur capacité à réagir physiquement et psychologiquement."

PA : "Ça peut leur permettre de se sentir légitimes dans l’espace public."
 
Justement, cet espace public est-il aussi bien adapté aux femmes qu’aux hommes ?

PA : "A priori non. Il y a eu une journée de réflexion à la fac sur les auteurs de violence. Un géographe de l’université de Bordeaux, Yves Raibaud, a parlé de la géographie des villes et de comment l’espace public n’était pas du tout conçu pour favoriser la mixité avec des zones d’expulsion des femmes évidentes. Allez Place de l’Europe, à Monplaisir, en journée par exemple…"

CB : "Ou à l’université de Belle-Beille : à partir d’une certaine heure, il y a un déficit d’éclairage."

PA : "L’idée de faire un campus dans de la verdure, excentré par rapport à la ville, c’est plutôt agréable. Mais quand le corollaire c’est que le soir, quand on rentre chez soi, il fait nuit et on ne sent pas en sécurité..."

CB : "C’est quelque chose de si ordinaire qui touche vraiment 100 % des femmes et qui était peu commenté… Je sens qu’on arrive à la taxe tampon là…(rires) La banalité du surcoût de certains produits qui sont utilisés par les femmes."

Pascale Adeline.
Pascale Adeline.
On peut corréler la teneur des discours à la minorité de femmes à l’Assemblée nationale ?

PA : "Je pense que c’est parce que ce n’est pas très important tous ces trucs-là. Ça m’a fait penser aux remarques des médecins quand vous leur dites que vous avez mal au ventre ou la migraine pendant vos règles, et qui répondent « Ah bah oui c’est pas de bol, c’est la vie des femmes, c’est comme ça ». C’est d’autant plus facile à dire quand on ne le vit pas. Et puis ça ne touche que la moitié de la population…"
"Les lois progressent, la représentation progresse mais on peut encore faire beaucoup mieux"
 
Revenons à la représentation en politique. Les derniers scrutins ont marqué la mise en œuvre de lois qui instaurent la parité. Comment jugez-vous l’évolution des choses ?

CB : "On peut se demander s’il y a une égalité dans ces binômes. Le pouvoir masculin perdure par toutes sortes de moyens, si on prend la distribution des postes importants : dans les agglomérations et pas dans les mairies. La politique reste quand même un combat de coqs. Il y a quand même des femmes en politique, il y a eu des progrès, le FN en témoigne…"
 
Vous en riez et à la fois, qui pour incarner la cause des femmes aujourd’hui en France ? Quand on parle figure du féminisme à qui l’on pense ?

PA : "C’est vrai que ce n’est pas évident."

CB : "La méfiance féministe à l’égard de la personnalisation des combats collectifs a des inconvénients. Je pense que les médias n’ont pas non plus suffisamment accompagné la médiatisation des actions féministes".
 
En Maine-et-Loire on reste encore trop dans la figuration politique ?

CB : "Non, ce serait malveillant de dire ça à l’égard de femmes qui font quand même de la politique autrement, qui n’ont pas le même rapport aux médias que les hommes, qui travaillent davantage dans la discrétion, qui font sans doute moins de communication. Il y a des rapports sur les femmes dans les médias qui montrent qu’à chaque fois que l’on invite des experts, les hommes sont privilégiés. Donc cette discrimination est à tous les niveaux."

PA : "Les lois progressent, la représentation progresse mais on peut encore faire beaucoup mieux."

CB : "Les conditions de l’égalité ne sont pas encore réunies. La loi sur la parité est encore assez volontariste et il faudrait qu’à tous les niveaux, l’accès des femmes aux fonctions politiques soit facilité. On retrouve ici des barrages liés à la vie professionnelle. Des difficultés liées à l’âge, au fait d’avoir des enfants jeune, de privilégier sa vie de famille et d’avoir un comportement souvent moins carriériste que les hommes."

PA : "On ne va pas valoriser socialement de la même manière une femme qui fait le choix de ne pas avoir d’enfants et de privilégier sa carrière… On va lui dire : « Tu es sûre que tu n’es pas passée à côté de quelque chose ?"

CB : "Les tâches domestiques, ménagères et éducatives ne sont pas également partagées."

PA : "Ça a bougé mais il y a encore de la marge."

CB : "La sous-estimation des filles et la propension des garçons à se surestimer se jouent dès la maternelle. C’est un immense gâchis social."

Bio express
Pascale Adeline
1962 : Naissance le 23 septembre à La Charité sur Loire (Nièvre).
1979 : Arrivée à Paris en terminale puis études d'Archéologie et d'Histoire de l'Art à Paris I.
1991 : Départ pour l'Allemagne (Francfort) puis pour les Etats-Unis (New York).
1993 : Arrivée à Angers et début d'activité en tant que traductrice -rédactrice en éditions et presse spécialisée jardinage - botanique.
2006 : Début du bénévolat au Planning Familial du Maine-et-Loire.
2009 : Début de la formation de conseillère conjugale et familiale et rédaction du mémoire de certification sur le thème
de l'accueil et l'accompagnement au Planning Familial des demandeuses d'asile pour faits de violences de genre.
 
Christine Bard
1965 : Naissance le 20 janvier à Jeumont (Nord).
1993 : Doctorat d’histoire, Université de Paris VII.
1995 : Election comme maîtresse de conférences à l’Université d’Angers – professeure en 2004.
2000 : Membre de l’Institut Universitaire de France / crée Archives du féminisme.
2004 : Crée MUSEA – musée virtuel sur l’histoire des femmes et du genre.
2006 : Crée la collection « Archives du féminisme » aux Presses universitaires de Rennes.
2008 : Directrice de la Structure fédérative de recherches Confluences à l’Université d’Angers.
2010 : Publie "Une histoire politique du pantalon" et "Ce que soulève la jupe".
2014 : Pilote le programme de recherche GEDI sur les discriminations sexistes et homophobes.
2015 : Coordonne "Les féministes de la première vague".












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