"Monuments Men" : bras d'honneur à la quenelle


Rédigé par Cyrille GUERIN - Angers, le Mercredi 12 Mars 2014 à 09:24


Lundi soir, aux 400 Coups, à l'initiative de la Ville et des Musées d'Angers, était projeté en avant-première "Monuments Men" de Clooney. En salles ce mercredi, ce long-métrage, très didactique, tombe toutefois à point nommé à une époque où la mémoire s'émousse et une quenelle pro-nazie excite des esprits fragiles ou malades. Debrieffing en compagnie de 4 spécialistes.



Pas de George Clooney aux 400 Coups, mais une belle brochette de spécialistes pour décortiquer son "Monuments Men" : de gauche à droite, Martine Poulain, Elizabeth Verry, Alain Jacobzone, Corinne Bouchoux et Ariane James-Sarazin.
Pas de George Clooney aux 400 Coups, mais une belle brochette de spécialistes pour décortiquer son "Monuments Men" : de gauche à droite, Martine Poulain, Elizabeth Verry, Alain Jacobzone, Corinne Bouchoux et Ariane James-Sarazin.
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"To spoil", ce verbe bien connu des sériphiles signifie "révéler une fin de saison à un ami". En lâchant par exemple, juste pour frimer un peu, qu'à la fin de "Homeland" # 3, Brody se... Mais nous ne sommes pas comme ça. En revanche, nous spoilerons ici la chute de Monuments Men, le dernier Clooney sorti cette semaine.

Cela n'obère en rien du scénario. La scène se passe dans un musée vingt ans après les faits décrits dans le film. Un petit garçon et Franck Stokes, le lieutenant incarné par l'acteur Nespresso, admirent les œuvres dérobées aux Juifs par les nazis pendant la Seconde guerre mondiale. Ce plan conclusif pompe ainsi allègrement l'issue plus réussie de La Liste de Schindler.

En 94, lorsque sortit celui-ci, que n'a-t'on entendu. Comment le réal' de Jurassic Park pouvait-il se permettre de s'emparer de la Shoah ? Resnais, Lanzmann, oui, mais le mec d'E.T. n'avait pas les faveurs d'une certaine doxa qui, depuis, s'est curieusement ravisée (cf l'accueil laudatif de Minority Report ou Lincoln). Pourquoi parle-t'on de "Schindler" ici, maintenant ? Parce que comme Spielby, Clooney appartient depuis peu à ce club des cinéastes bankable qui, critic-credibility aidant, sont devenus quasiment intouchables. Tant mieux.

La forme pas au niveau du fond

Quoique. Car là où Schindler's list parvenait à faire rimer mécanique blockbusterienne imparable et pédagogie avec efficacité et talent, Monuments Men s'avère être un mash-up bizarroïde mêlant Indiana Jones épisode 3, Avengers et... 7ème compagnie dans ce qui demeure pourtant une noble tâche : récupérer les œuvres volées par Hitler et ses affidés.

Ainsi, la B.O. évoque les nanars seventies made in France. Quant à Dujardin, son jeu est vain. Oui, le dernier Clooney est très maladroit, plombé en outre par une myriade de clichés. Dommage tant l'ex-toubib d'"Urgences", sur des sujets tout aussi graves, nous avait habitués à plus de dextérité (Les Marches du pouvoir, Good night and good luck).

Cela étant, son dernier né pose une bonne question : peut-on risquer des vies pour sauver des œuvres d'art ? De même, ainsi que le clamait lundi soir avec fermeté et une pointe de colère la sénatrice Corinne Bouchoux, lors du débat qui suivit la projection, tout en reconnaissant en off les scories évoquées ci-avant, "c'est un film très politique et pédagogique". Ajoutant à raison qu'"en ces temps macabres de quenelles où la mémoire semble faire défaut, i[Monuments Men est utile"]i.

Sur ce point implacable -le rappel des faits-, l'auteure d'un rapport sur les œuvres culturelles spoliées par les nazis (mais également les Russes, NDLR), fut rejointe à l'unisson par les autres convives de la soirée : Alain Jacobzone, Elisabeth Verry et Martine Poulain. Tous également s'accordèrent à dire que le Clooney "montre la face immergée de l'iceberg".

"L'administration française a toujours bien travaillé"

Blanchett, Murray, Damon, Dujardin... "Monuments Men" de George Clooney sort ce mercredi en salle.
Blanchett, Murray, Damon, Dujardin... "Monuments Men" de George Clooney sort ce mercredi en salle.
Jacabzone, prof d'histoire à Bergson, a donc ouvert la discussion par ce chiffre : "En Anjou, entre 350 et 400 Juifs ont été spoliés". "A Angers, poursuit-il avec gravité, ça a commencé dès l'automne 40". La face visible de l'iceberg donc car "je ne m'attarderai pas sur ce que le film ne montre pas, à savoir, la spoliation anale et celle au sortir des camps où l'on arrachait même les dents en or".

Dans la salle, un silence de plomb. "Il 'y avait pas de détails". Une anecdote illustre cela: "La préfecture allait même jusqu'à récupérer des tables pour des réunions. En France, l'administration a toujours bien fonctionné", lâche de son côté, avec force ironie la directrice des services patrimoniaux du département, Elisabeth Verry.

"Dès 45, indique-t-elle, des compensations et des restitutions immobilières ont eu lieu". En 2000, la Commission Mattéoli (2 chercheurs en Anjou) a été créée afin d'aller plus loin dans l'investigation. Mais c'est un travail de fourmi. Tant les biens dérobés (œuvres d'art mais aussi couverts, bijoux, bibliothèques...) sont innombrables. A telle enseigne qu'aujourd'hui encore, heureusement, on remet des biens à des familles spoliées : ce mardi Aurélie Filippetti a reçu trois d'entre elles. Entre 1950 et la chute du Mur, les recherches ont été interrompues.

Elle aussi présente lundi aux 400 Coups, Martine Poulain, directrice du département de la bibliothèque et des documentations de l'Institut National d'Histoire de l'Art, a souligné qu'["il s'agissait de tuer non seulement des êtres mais également leur esprit, leur culture. Un million deux cents mille livres ont été retrouvés en Allemagne"]i, informe-t'elle. Les nazis allaient jusqu'à s'en prendre aux bibliothèques protestantes. A l 'image d'un ancien conseiller occulte non-officiel payé par le contribuable et maurrassien de surcroît sévissant au Château entre 2007 et 2012, Hitler et sa bande savaient tout. "Ils avaient toujours de l'avance sur les Monuments Men", lance Mme Poulain.

Un Clooney utile

Lundi soir, tout cela ou presque, nous le savions. En écoutant ces témoignages parfois cliniques et brutaux, en écrivant ces lignes, nous nous sommes à nouveau demandé pourquoi des factieux s'évertuaient, sous couvert d'humour et de liberté d'expression faisandée, à nier une évidence, la contester via des arguments ineptes, inaudibles, indéfendables.

Alors oui, "Monuments Men" n'est pas génial -nous le maintenons. Mais ainsi que l'écrivait l'historien Nicolas Offenstadt ce lundi dans les colonnes de "Libération" : "Dans une époque où la demande d'histoire, de réflexion sur le passé, ou d'éclairage sur le temps long, est si forte (...), penser les lieux hybrides est un bel enjeu".

Malgré ses défauts, le dernier Clooney, convergence entre entertainement et Histoire, répondra, sans doute à sa manière, à cette soif.











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