« Nous sommes un mini contre-poids à l’industrie de la musique »


Rédigé par Tiphaine CREZE et Sébastien ROCHARD - Angers, le Lundi 5 Septembre 2016 à 07:00


L’un arrive, l’autre part. Après 22 ans en tant que co-directeur du Chabada, François Delaunay a quitté la salle au début d’été et laissé sa place à Davy Demaline, qui occupe ce fauteuil depuis la rentrée. Nous les avons réunis pour un même entretien.



François Delaunay avait 36 ans quand il est arrivé à la tête du Chabada, le même âge que Davy Demaline qui le remplace aujourd'hui.
François Delaunay avait 36 ans quand il est arrivé à la tête du Chabada, le même âge que Davy Demaline qui le remplace aujourd'hui.
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François Delaunay, pourquoi avoir choisi de quitter votre poste au lieu de finir « tranquillement » votre carrière ici ?

François Delaunay : « Il était absolument impossible que je parte en retraite au Chabada. On va dire que c’était comme un blocage. Je trouvais que 20 ans, c’était déjà un peu trop. Et j’avais aussi l’opportunité de partir. »

Davy Demaline, quels liens avez-vous avec Angers, et le Chabada ?

Davy Demaline :
« Pour l’anecdote, j’ai grandi à Nevers, au long de la Loire. C’est de là qu’est parti Donald, le personnage qui a fondé le Donald’s Pub à Angers (rue Boisnet, NDLR). Il en a d’abord créé un à Nevers, puis il a remonté la Loire, en a monté un deuxième à Tours et puis Angers.

Plus sérieusement, j’ai suivi un cursus en Direction des équipements et de projets dans les musiques actuelles à l’Université d’Angers, où Philippe Teillet (président de l’Adrama, l’association gestionnaire du Chabada, NDLR) était à l’époque professeur. J’ai suivi cette formation en alternance pendant deux ans, lors desquels j’étais à Angers une semaine par mois. Ce qui est amusant, c’est que, pendant ces études, le Chabada et François ont été des cas d’études pour moi. Aujourd’hui, c’est comme une espèce d’aboutissement.»

Retour aux débuts du Chabada, en 1994, et même avant, lors de la fondation de l’Adrama, en 1988.

FD :
« Rapidement alors, parce qu’on l’a tellement raconté! Au moins pour dire qu’à l’époque, on trouvait Angers un peu molle. Rennes ou Rouen avaient déjà des salles de musiques actuelles en 1994. Mais avec du recul, on était vachement en avance, par rapport à Tours ou Orléans.»

DD : « Ou même Nantes ! L’Olympic s’est monté en 1995, avec des investissements moins importants que pour le Chabada à l’époque. A Angers, vous aviez une vision plus aboutie de la salle, avec le concept de club et de grande salle. »

Lorsque vous avez pris vos fonctions en 1994, vous vous imaginiez ici, maintenant ?

FD:
« Bien sûr que non ! Séverine Dellalle (directrice de la communication du Chabada, NDLR) aime à me rappeler que quand je l’ai embauchée, je lui ai dit qu’il me restait deux ans avant de partir. Ce qui voulait dire que j’aurais dû partir au bout de six ans. Il y avait cette idée que je ne resterai pas. Au fur et à mesure, je me suis aperçu que ce qui m’intéressait était de travailler à faire évoluer ce qu’il y avait à Angers. Ce n’était pas de faire carrière à l’autre bout de la France.»

Au bout de 20 ans à la tête d’une salle comme celle-ci, y a-t-il un ronron qui s’installe ?

FD :
« Le ronron ne peut pas s’installer dans des métiers comme les nôtres. On a eu la chance de récupérer les studios Tostaky, qui ont été un vrai projet original. Puis, celle de profiter d’un jumelage avec Bamako, qui a été une sacrée bouffée d’oxygène professionnelle et personnelle. Et depuis cinq ans, Austin. Non, la notion de ronron n’est pas possible. »
 
"On est sur une politique publique, on a une responsabilité vis-à-vis du territoire et des Angevins." - François Delaunay

Davy, quel regard portez-vous sur la programmation du Chabada, disons sur celle du printemps dernier ?

DD :
« J’ai toujours trouvé que la programmation du Chabada était équilibrée et répondait à cet objectif qui est celui des scènes de musiques actuelles : soutenir la diversité, essayer de créer un équilibre entre les familles esthétiques, mais aussi entre la découverte et les esthétiques vraiment très pointues, entre des artistes qui ont déjà acquis une plus forte notoriété et des niches très pointues de la musique. Quand je regarde la programmation sous cet angle-là, je trouve qu’elle est justement très équilibrée. Et c’est ça l’objectif.»

FD : « Sachant qu’au petit jeu de la comparaison avec les villes de l’Ouest, on n’a jamais eu les mêmes cartes en mains que l’Olympic et maintenant Stereolux. Nous, on subit l’ombre de Nantes et il a fallu faire avec depuis toujours. Nantes est une capitale régionale et pour les Anglo-Saxons, qui font très peu de dates en France, à un moment donné ce sont ces capitales, point. Ce n’est même pas une histoire d’argent. Pour la faire courte, toute la pop-rock «Inrockuptibles» va à Nantes. On le sait et une fois que tu as mis ça au fond de ta poche en ayant les boules, tu fais avec et ça t’oblige à être encore plus fin sur la façon de construire la programmation.»

Davy, vous avez conscience de la primauté de Nantes sur Angers ?

DD :
« Oui, avant j’en ai profité. Maintenant, il va falloir composer avec ça. Comme le dit François, il faut en prendre son parti et il faut réussir à tirer son épingle du jeu. Il faut réussir à se positionner autrement. Soit sur des choses qui tournent plus facilement, soit réussir à se positionner sur des esthétiques qui provoquent moins le buzz autour des petits milieux connaisseurs de l’indie-rock.

En plus, il n’y a pas que la problématique nantaise : Angers est proche des Transmusicales de Rennes et pour l’automne c’est un vrai souci. Ils posent des exclusivités six mois avant, trois mois après…C’est une situation géographique compliquée.»

François, en 22 ans à la tête du Chabada, vous, et vos collègues avez parfois essuyé la critique. Comment l’avez-vous considérée ?

FD :
« Ce sont des cycles. D’abord il y a une chose qu’il faut comprendre c’est que, quand on se retrouve entre responsables de salles de villes comparables à Angers, tout le monde témoigne d’une forme de critique plus ou moins virulente, régulière, du microcosme musical local à l’encontre de la salle subventionnée. Ça effectivement, c’est quelque chose qu’il faut accepter. Parce qu’on est au cœur d’un milieu qui, souvent, tire le diable par la queue, les musiciens sont au RSA, etc…Au fur et à mesure des années, il y a effectivement des moments où, peut-être, ça a été plus dur que d’autres. Pour autant, pour moi, on est sur une politique publique, on a une responsabilité vis-à-vis du territoire et des Angevins et c’est le prix à payer. »

Davy Demaline et François Delaunay, devant le mur de noms ayant joué au Chabada depuis 1994.
Davy Demaline et François Delaunay, devant le mur de noms ayant joué au Chabada depuis 1994.
Il y a deux ans, le Chabada avait commandé une enquête sur son public et, pour citer quelques chiffres, cela avait donné 11 % de moins de 20 ans, 32 ans de moyennes d’âge et la moitié de cadres et professions intermédiaires. François, était-ce à ce public que vous pensiez quand vous avez monté la salle en 1994 et Davy, souhaitez-vous le faire évoluer ?

FD :
« Les chiffres, chacun les exploite dans le sens qui l’arrange. 32 ans, c’est aussi la moyenne du public des musiques actuelles ou des festivals. On ne peut pas reconvoquer les années d’ouverture du Chabada en 1994, pour en tirer des leçons. Le paysage a totalement changé et les offres de musiques de l’époque et d’aujourd’hui ne sont plus du tout les mêmes.

Il faut toujours rappeler qu’on est là au nom de la diversité culturelle et artistique, comme un mini contre-poids à l’industrie de la musique, avec ses mastodontes et ses gros robinets que représentent les radios commerciales. On sait que les musiques commerciales, effectivement, touchent plus facilement les milieux populaires. Donc les gens qui sont en demande d’autre chose sont, peut-être, plus diplômés, c’est comme ça. Dès que tu programmes un plateau NRJ tu vas rajeunir ton public et aller chercher d’autres catégories socioprofessionnelles. Mais nous ne sommes pas là pour ça.

La seule solution pour moi, c’est l’action culturelle. Or, c’est par définition le truc qui ne fait rêver personne. Quand on négocie avec une ville, dans un cahier des charges, quel budget on alloue à l’action culturelle, ce n’est jamais franchement la priorité. Parce que la vitrine, ce sont les concerts. Je ne suis pas en train de faire de reproches, c’est une histoire de choix.

Nous, on a les studios Tostaky, et on n’a pas un gros volet d’action culturelle. Mais quand on voit le travail, les petites choses que l’on fait dans les écoles etc, on se dit que là on va chercher les gens, en espérant que ça change un tant soit peu leur vie derrière.»

DD : « C’est forcément une question qui se pose même s’il faut réussir justement à ne pas verser dans le populisme dans la réponse. François a raison, ce ne serait pas très difficile de se retrouver avec un public de 18ans: on fait n’importe quelle star de Fun radio, un concert de Maître Gims et les statistiques de l’année basculent complètement. Mais est-ce, en effet, le rôle de nos salles ? C’est une constante nationale et je suis aussi assez enclin à développer l’action culturelle pour faire ce travail de fond qui permet de convoquer cette envie d’aller vers de la découverte.

Je nuancerais juste une petite chose: il y a aussi une attente des publics d’une vingtaine d’années, autour d’un format plus festif de soirées, que l’on va retrouver assez peu dans le rock mais plutôt dans les musiques électros, dans les soirées dub, reggae, ragga: du 22h-4h où les gens viennent faire la fête, pas forcément en live frontal.

Ensuite, les statistiques sur quoi on les fait ? Le projet du Chabada ne touche pas que le public des concerts. Et sur les répétitions, si on devait faire des statistiques, là la proportion des moins de 25 ans serait beaucoup plus forte. Et ce ne sont pas des gens qui vont nécessairement aller beaucoup au concert. Ils auront envie de pratiquer la musique et c’est aussi le public du projet du Chabada. »

FD : « C’est une question légitime, parce qu’on a eu la prétention de faire l’enquête et de montrer les chiffres, mais les gens du théâtre seront rarement interrogés sur ces questions-là et ne parlons pas des gens du lyrique et de la musique classique… »
 
"J'ai envie de travailler l’idée de développement de passerelles : créer des collaborations avec d’autres champs artistiques, que ce soit le numérique ou des arts de rue, de la danse, dans le domaine création plastique…"
- Davy Demaline

La situation géographique de la salle peut-elle être un handicap ?

FD :
« C’est un vrai sujet. On le voit bien dans certaines grandes villes comme Bordeaux, la localisation en périphérie est un vrai souci. A Nantes, depuis que Stereolux s’est installé en centre-ville, c’est quand même beaucoup plus simple pour tout le monde. L’avantage ici, c’est que l’on peut faire du bruit dehors, on ne dérange personne.»

DD : « La différence est énorme. Réussir à faire d’une salle un lieu de vie accessible, dans lequel on va se déplacer facilement pour aller découvrir quelque chose, boire un verre, essayer de traiter la diffusion différemment avec des soirées gratuites dans le bar, pour qu’il y ait une émulation avec une vie de centre-ville, c’est décisif. Au Chabada, je trouve que la situation géographique des studios de répétition de la Cerclère est aussi catastrophique. C’est encore plus pénalisant pour des jeunes qui voudraient développer une pratique artistique - un axe fondamental de politique culturelle sur une ville. Aller mettre les locaux de répétition, sans ligne de bus, à la sortie de la ville, c’est une question problématique. »

Sur la question du numérique, le Chabada est-il en phase ou en retard ?

DD :
« La question ne se pose pas sous cet angle-là. Ce n’est pas être en retard que de ne pas être sur le numérique. Le numérique, c’est devenu une espèce de mot-valise, qui veut un peu tout dire. Après, j’ai une sensibilité autour de l’interaction musique et image, autour du numérique. C’est davantage l’idée de développement de passerelles que j’ai envie de travailler . Plus que le numérique en soi, l‘idée de travailler en transversalité m’intéresse: créer des collaborations avec d’autres champs artistiques, que ce soit le numérique ou des arts de rue, de la danse, dans le domaine création plastique… A l’image de ce qu’il se fait autour de la Austin week. Austin est clairement un cadre de projet parfait.»

FD : « De toute façon l’objectif que l’on partage avec Davy, c’est de faire en sorte que, sur Angers, il y ait une dynamique culturelle. Quand je dis ça, ce n’est pas de faire en sorte qu’il y ait une offre culturelle pour les spectateurs, mais c’est surtout de faire en sorte que les gens puissent développer des projets créatifs, croiser d’autres acteurs avec qui monter des projets. En gros, qu’il n’y ait pas besoin d’aller à Nantes ou à Paris pour monter des histoires. »

[ BIO EXPRESS ]

« Nous sommes un mini contre-poids à l’industrie de la musique »
Davy Demaline
Naît le 06 février 1980 à Nevers (58)

1994 à 1996 :
Premiers concerts au Café Charbon de Nevers, «expériences marquantes et fondatrices».

Juin 2011 : Job étudiant au Batofar (Paris) qui confirme son envie de travailler dans le secteur des musiques actuelles.

Octobre 2004 : Entrée en DESS de Direction de projet et d'équipement dans le secteur des musiques actuelles à l'université d'Angers et début de son travail à la Fédurok.

Octobre 2006 : Arrivée à l'Olympic à Nantes pour travailler sur la préfiguration de Stereolux.

Septembre 2011 : Ouverture et lancement de Stereolux.

Novembre 2012 : Départ pour la Chine et début de son voyage de 26 mois autour du monde.

Mai 2016 : Obtention du poste de codirecteur du Chabada








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