Paul Raguin : « Il n’y a de fatalité à aucune situation »


Rédigé par - Angers, le 12/06/2013 - 12:45 / modifié le 02/06/2015 - 23:30


Président du groupe angevin Éolane et du cluster Loire Electronic Application Valley*, Paul Raguin incarne aujourd’hui la vitalité et la résistance de la filière électronique professionnelle régionale face aux difficultés qui secouent l’industrie. Avec d’autres, il porte aussi le projet de création d’un technocampus électronique à Angers pour soutenir le développement du secteur. Et ainsi défier la crise.



Paul Raguin, 72 ans, Pdg d’Eolane.
Paul Raguin, 72 ans, Pdg d’Eolane.
Quel regard portez-vous sur le climat économique ?
« Il y a plusieurs niveaux de réflexion. Quand on examine le comportement de l’économie mondiale, les choses ne vont pas trop mal. La croissance ralentit, mais elle ne s’écroule pas. Elle masque quelques artifices. Je pense notamment aux pays émergents où beaucoup de dettes de mauvaise qualité plombent les bilans des banques. Elles se révéleront tôt ou tard. Ainsi, récemment, une société chinoise, leader mondial dans la fabrication de panneaux solaires, a été contrainte de déposer son bilan. C’est un signal. Mais, la croissance est là. Il faut garder à l’esprit que la mondialisation fait sortir de la misère des centaines de millions de gens dans ces pays. Elle procure aussi à nos pays des produits peu chers. Elle a donc un double effet bénéfique. En revanche, elle génère des désordres dans nos pays assoupis qui ne sont plus compétitifs et ne parviennent pas à se remettre en cause. »

L’Europe est donc assoupie ?
« Les crises qui s’y succèdent depuis 2008 l’ont contrainte à avancer, politiquement et économiquement, à grands pas. Mais les pays de l’Europe du sud sont empêtrés dans une dette publique très préoccupante. Depuis 40 ans en France, les gouvernements de droite comme de gauche n’ont cessé de la creuser. Elle approche 2 000 milliards d’euros. Cette année encore, nous y ajouterons 80 de plus. Rapporté aux recettes annuelles de l’état (400 milliards d’euros), c’est 20 % de déficit. Ce serait, pour une entreprise, le dépôt de bilan inéluctable. Qui remboursera ? Qui paiera ? Il faudra bien arrêter un jour cette spirale infernale qui plombe les entreprises et menace tous nos systèmes sociaux. Et ce qui est préoccupant, c’est que, alors que nous n’avons pas encore commencé la purge, le chômage et la misère grimpent déjà à vive allure. »

Où se situe le malaise selon vous ?
« Nous vivons une crise de confiance majeure. Elle touche toutes les facettes de notre société car elle est sociale, politique, économique et morale. Or sans la confiance, tout est bloqué. C’est exactement l’inverse qu’il nous faudrait pour répondre aux enjeux de la mondialisation. Comme entrepreneurs, nous souhaitons que le monde politique et le monde économique se reconnaissent mutuellement dans leurs domaines respectifs de compétence et de responsabilité. Nous y arrivons assez bien dans notre région des Pays de la Loire. Au niveau national, c’est beaucoup plus difficile. J’espère que, rapidement, nos responsables politiques feront un mouvement de conversion au principe de réalité comme François Mitterrand l’avait opéré après ses deux premières années de mandat présidentiel. Ceci avait été très favorable aux entreprises. »

Qu’entendez-vous par « principe de réalité » ?
« Qu’attend-on de nous ? Que nous nous engagions à apporter notre contribution au présent et à l’avenir, en créant des emplois, en investissant, en innovant et en exportant. Ce sont quatre sujets à haut risque. Il faut collectivement l’éradiquer de sorte que nous n’ayons plus peur d’embaucher, par exemple. Le code du travail nous menace en France tout au long de ses 3 500 pages ! En Estonie, où nous employons 200 personnes, le code du travail ne compte que 25 pages. »
 

"La panne de croissance de notre Europe occidentale nous oblige à aller chercher des projets de plus en plus loin. Nous avons choisi de nous polariser sur l’Europe du nord qui est économiquement plus saine que l’Europe du sud."

Paul Raguin : « Il n’y a de fatalité à aucune situation »
Dans ce contexte, comment se porte Éolane ?
« Nous déployons depuis 30 ans une stratégie de “conquête”. Nous sommes partis avec quelques dizaines de personnes et un chiffre d’affaires d’1 million d’euros. Aujourd’hui, nous réalisons un chiffre d’affaires de 400 millions avec le concours de 3 300 collaborateurs, dont 1 000 hors de France. Nous avons grandi en gérant nos risques, en innovant et en élargissant nos offres et solutions techniques. 500 clients nous font confiance de manière stable et durable. Le patron, c’est eux : ils nous commandent ! Nous investissons sur toutes les facettes de l’innovation : technologique, mais aussi commerciale, sociale et financière. Nous remettons tous les ans en cause notre “modèle économique” parce que le monde où nous allons chercher nos ressources, nos ventes, est en perpétuel changement. »

Et à l’international ?
« La panne de croissance de notre Europe occidentale nous oblige à aller chercher des projets de plus en plus loin. Nous avons choisi de nous polariser sur l’Europe du nord qui est économiquement plus saine que l’Europe du sud. Nous sommes installés à Berlin, mais aussi en Estonie d’où nous explorons des pays comme la Suède, la Norvège, la Finlande…, et sans doute un jour la Russie. En Chine, nous avons créé deux entreprises. L’une procède à des achats de composants que nous importons en Europe. C’est la mondialisation inversée. La seconde conçoit des produits destinés au marché chinois. Nous avons deux sociétés au Maroc. Et depuis le 15 février, nous avons une entreprise en Inde qui emploie 360 personnes, au cœur d’un continent aux potentialités multiples. »

Quel est l’objectif du projet de Campus électronique d’Angers ?
« Comme le secteur de l’aéronautique qui a trouvé intérêt à se fédérer autour d’un campus à Nantes – l’IRT Jules-Verne – pour faire face aux enjeux de l’innovation qui impactent les processus industriels de mise en œuvre des matériaux composites, nous allons être confrontés à des remises en cause fondamentales dans nos métiers en électronique professionnelle, du fait de la miniaturisation qui s’impose à vive allure. Dans les 10 ou 15 ans qui viennent, nous allons retrouver de la compétitivité en Europe par ces technologies innovantes. Il nous faut nous préparer à cette mutation. Nous avons tout intérêt à la partager pour en assumer le coût, l’assimiler et faire accéder à la connaissance tous nos collaborateurs. Entre Tours qui s’intéresse à la problématique de miniaturisation des composants et l’optimisation de la consommation d’énergie, Rennes, très orienté avec Nantes sur les images et réseaux, Angers est l’épicentre de ce territoire et a une vocation de carrefour stratégique. Nous atteindrons ainsi une taille suffisante pour prétendre être une référence au moins européenne. »

Où en est le projet ?
« Nous en sommes à la troisième phase d’étude qui vise à mesurer jusqu’où nous voulons et pouvons nous engager collectivement. C’est un élément clef pour prendre la mesure des investissements et des budgets. Le projet a été présenté à Louis Gallois (Ndlr : ancien patron du groupe EADS, aujourd’hui Commissaire général à l’investissement). Il y a trouvé un réel intérêt. Aux 100 entreprises que nous sommes, regroupées au sein d’un cluster, de démontrer que nous sommes prêtes techniquement, humainement, et financièrement à porter le projet durablement. »

Quel est le calendrier souhaité ?
« Une communication est prévue début juillet. J’espère que nous pourrons annoncer notre décision d’y aller. Le Conseil régional nous observe avec beaucoup d’intérêt. Je suis convaincu qu’il nous soutiendra. Il faudra ensuite travailler pendant trois ans pour aboutir à une mise en œuvre opérationnelle. »

"Angers Agglo a souhaité éviter que les “vautours” ne viennent s’emparer de l’outil de travail de Thomson. Je comprends l’intention, mais ce rachat s’est fait dans un contexte un peu déstabilisant pour les professionnels qui s’y intéressaient".

Et le dossier Technicolor, vous n’êtes plus de la partie ?
« Eolane a travaillé sur des hypothèses de sortie de cette entreprise par le haut pendant trois ans. La maison mère, Technicolor, connaissait des soucis financiers qui étaient prioritaires pour elle. Question de survie ! Ceci a entraîné des reports successifs à toute solution industrielle. Lorsque la situation s’est précipitée au printemps 2012, les entreprises adhérentes du cluster Loire Electronic Applications Valley, ont procédé à un inventaire de leurs projets. Elles étaient capables, dans un délai de trois ans, de créer 120 à 130 emplois. Mais elles n’avaient pas de solution immédiate aux 350 emplois menacés. Nous avions donc besoin de temps pour faire mûrir nos projets. »

Ce qui s’est révélé impossible...
« Nous nous sommes déployés auprès des constructeurs européens pour trouver un plan de charges qui fasse le joint dans la période intermédiaire. Il s’agissait de voir avec chacun s’ils ne pouvaient pas détourner certains travaux réalisés dans des pays plus ou moins low-cost afin de ramener du travail en France, le temps qu’on prenne le relais. Pour de multiples raisons, nous n’avons pas pu obtenir des décisions fermes. Nous ne pouvions envisager d’embaucher sur de vagues intentions. C’eût été irresponsable. »

Et l’acquisition par l’agglomération d’Angers du matériel et du site Thomson ?
« Angers Agglo a souhaité éviter que les “vautours” ne viennent s’emparer de l’outil de travail de Thomson. Je comprends l’intention, mais ce rachat s’est fait dans un contexte un peu déstabilisant pour les professionnels qui s’y intéressaient. Un projet d’atelier partagé est en cours de création en vue de satisfaire des start-up qui ne trouveraient pas en France de fournisseurs électroniciens adaptés à leurs besoins. Or, il y a en France 500 acteurs qui font ce métier, de toutes tailles. C’est surprenant. Mais pourquoi ne pas innover ici encore ! Je souhaite sincèrement que ce projet soit une réussite et crée des emplois. »

Un message aux « déclinologues », pour terminer ?
« Il n’y a de fatalité à aucune situation. Notre France dispose d’atouts et de talents inimaginables. Nous qui y vivons, nous sommes “comme Dieu en France”, comme le disent les Allemands. Pourquoi nous morfondre et ne voir que le verre à moitié vide alors que l’autre moitié est plus que pleine ! »

*Créé fin 2008, le cluster Loire Electronic Application Valley regroupe une centaine d’entreprises électroniques, établissements de formation, centre de recherches et institutions des Pays de la Loire qui accompagnent le développement industriel de la filière en région. Celle-ci pèse 20 000 emplois et 4,4 milliards d’e de CA, selon les estimations.

BIO-EXPRESS

1941
Naissance le 27 février à Saint-Mars-la-Jaille (44).
Années 40 à 60
Enfance à Ancenis (44) « au milieu des bâtiments toujours plus nombreux de la Cana » que son père dirigea « pendant près de 40 ans ». Diplômes de géomètre expert topographe, d’ingénieur économiste, Institut de Hautes Finances et « master in business administration » au Canada.
1975
Il reprend le sous-traitant électronique Selco à Combrée, après des expériences de gestionnaire en coopérative agricole et en horticulture.
1998
Reprise de Selem et Eurintel.
2000
Création de la marque Eolane.
2004
Lancement de Eolane Maroc.
2008
Reprise de l’activité Régulateurs de Continental à Angers.
2012-2013
Implantations en Estonie, à Berlin et à Bangalore (Inde).

Paul Raguin au siège de sa  holding au Fresne-sur-Loire.
Paul Raguin au siège de sa holding au Fresne-sur-Loire.
FAÇON PROUST

Le bonheur parfait selon vous ?
« Une promenade aux commandes d’un petit avion au milieu des nuages moutonnés (ce qui est interdit !) ».
Le trait de caractère dont vous êtes les plus fier ?
« La ténacité ».
Votre qualité préférée chez une femme ?
« La joie de vivre ! »
Et chez un homme ?
« La force et la permanence de l’engagement ».
Votre personnalité préférée ?
« Georges Clemenceau ».
Votre artiste préféré ?
« Le peintre Goya, pour sa lumière ».
Votre film culte ?
« “La femme des sables” de Teshiga Hara (1964) ou la lutte quotidienne contre les éléments qui nous enserrent.
Le livre qui a changé votre vie ?
« L’Ecclésiaste : “Vanité des vanités…” »
Votre chanson préférée ?
« “C’est extra” de Léo Férré ».
Votre plat préféré ?
« Mes confitures (production de 100 pots chaque année !), mon riz au lait et (dans le désordre) un bon plat de tagliatelles ».
Votre meilleur souvenir professionnel ?
« Fin septembre 1985, je suis reçu par le fondateur de la Société d’électronique de Combrée (Selco, première entreprise d’Eolane), André Girouy. Il m’indique qu’il a trois repreneurs et que son choix est déjà fait, car j’arrive trop tard. Trois jours plus tard, il me rappelle, je suis l’élu ! Je prends les commandes le 2 janvier 1986 avec une excellente équipe (dont Marc Pasquier et Thierry Sachot) toujours là ! »
Que détestez-vous le plus au monde ?
« La lâcheté et le jeu perso ! »
Le défaut qui vous inspire le plus d’indulgence ?
« La gourmandise. Pas de repas sans dessert, donc, en Chine, je souffre ! »



Journaliste, rédacteur en Chef d'Angers Mag En savoir plus sur cet auteur





1.Posté par JACQUET le 05/07/2013 08:12 | Alerter
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bonjour monsieur RAGUIN, lors d un projet de fusion de coop,notre directeur vous citait en exemple et en référence.Aujourd hui ,je vous connais mieux et je comprends bien sa citation justifiée








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