Photos de famille, traces et mémoire

EURÊKA! # 8


Rédigé par Claudine Veuillet-Combier et Emmanuel Gratton, chercheurs en psychologie à l’Université d’Angers - Angers, le 22/12/2016 - 07:45 / modifié le 22/12/2016 - 10:05


Avec cette rubrique bimensuelle, la rédaction d’Angers Mag et l’Université d’Angers (UA) s’associent pour éclairer autrement le débat public et les questions de notre temps, en confiant la plume à quelques-uns des 560 enseignants-chercheurs et 518 doctorants de l’institution, qui travaillent au sein des 28 laboratoires de l'UA. À l’approche des fêtes de fin d’année, le 8e volet d’Eurêka s’intéresse à la famille, et en particulier à ses représentations photographiques. Claudine Veuillet-Combier et Emmanuel Gratton, deux chercheurs en psychologie à l’Université d’Angers, vont publier prochainement aux PUR, un ouvrage sur les « Nouvelles figures de la filiation. Perspectives croisées entre sociologie et psychanalyse » (2017). Ils travaillent sur les photographies de famille avec leur collègue Catherine Sellenet de l’Université de Nantes.



Photos de famille, traces et mémoire
la rédaction vous conseille
Les familles d’aujourd’hui, comme celles d’hier,  se préoccupent de dresser leur portrait en images, guidées par la nécessité de faire traces et mémoire. La photographie est un moyen privilégié pour répondre à ce besoin et participer à l’effort du souvenir. Elle vise à présenter le visage officiel de la famille, sous sa version visuelle et partageable, ceci bien souvent  en convoquant le lien à l’idéal.

Cependant, en quelques années, la famille comme la photographie ont connu une grande évolution. Les configurations familiales sont devenues plurielles, tout comme les possibilités de garder traces de leur portrait. La prise de vue peut aujourd’hui s’organiser sur des modes multiples (appareil numérique, tablette, portable...) et les images photographiques se multiplient en nombre quasi infini, stockées sur la mémoire des ordinateurs et des écrans, triées ou pas, certaines sélectionnées pour des livres photos familiaux ou encadrées sur les murs de la maison.

Un siècle a passé entre le selfie d’aujourd’hui et la photographie argentique représentant la famille d’antan, en noir et blanc, rare, prise par un professionnel, marquée par l’unité, le contour et l’équilibre du groupe familial, chacun se devant d’être présent, soigneusement placé, coiffé, vêtu.
La famille contemporaine surgit désormais à travers l’image numérique, devant un décor de vacances, de fête, ou autres, dans un égo-portrait (la formule québécoise pour l’autoportrait), prise en photo à bout de bras ou de perche, chacun entourant le photographe pour se serrer au centre de l’image

La famille contemporaine surgit désormais à travers l’image numérique, devant un décor de vacances, de fête, ou autres, dans un égo-portrait (la formule québécoise pour l’autoportrait), prise en photo à bout de bras ou de perche, chacun entourant le photographe pour se serrer au centre de l’image. Les uns sont hilares, les autres grimaçants, en tenue légère ou décontractée, car la pratique du selfie vise désormais la spontanéité, la prise sur le « vif », « le naturel », là où, par le passé, il fallait poser avec sérieux.

Pour autant, on a le sentiment qu’entre hier et aujourd’hui, c’est la même règle qui est suivie : la conformité aux exigences et aux normes de son époque. La photographie révèle toujours le niveau d’intégration du sujet, comme l’avait déjà souligné Pierre Bourdieu. Elle est au-delà, fondamentalement « trace du sujet photographiant », comme le dit François Soulages. La photo est donc signature du photographe et reste porteuse d’un désir qui parfois même, peut lui échapper. D’ailleurs, au-delà de l’image produite, nombreux sont ceux qui s’accordent à souligner que, ce qui importe, c’est surtout l’action même de photographier.

Dans des écoles du Maine-et-Loire

Qu’en est-il si on demande à des enfants de 10 ans de dresser un portrait de famille à travers le dessin, le choix de photographies issues d’album de famille ou si on les incite à photographier eux-mêmes des scènes de la vie familiale ?  C’est ce qui a été observé lors d’une étude conduite auprès de 70 élèves de deux écoles primaires du Maine-et-Loire, dans le cadre du [programme de recherche régional dédié à l’enfance et à la jeunesse EnJeu[x]]urlblank:http://enjeux.hypotheses.org/axe-2-filiations-familles et  de son axe 2, « Filiations, famille ».

Les premiers résultats permettent de relever que selon les quartiers et leurs conditions de vie, les enfants ne disposent pas des mêmes ressources, des mêmes moyens pour collecter des photos ou encore en prendre. Dans l’école d’un quartier en réseau d'éducation prioritaire (REP), sur les photos rapportées par les enfants, la famille prend souvent une allure monoparentale, elle est peu réunie, avec par exemple, un père encore au pays, en mission, inconnu ou parfois en prison. Dans l’école de la commune voisine, plus aisée socialement, la famille est plus souvent réunie ou recomposée, les pères y figurent à table, en situation de loisirs, ou jouant avec l’enfant.

D’une façon qui reste stéréotypée dans les deux écoles, les enfants présentent la mère prise en photo dans les tâches domestiques (cuisine, repassage...). On peut noter aussi que c’est la fratrie qui est préférentiellement photographiée, la petite sœur pleurant, le grand frère portable à l’oreille, etc. En devenant photographe, l’enfant prend  effectivement le pouvoir d’organiser le monde en images et d’y faire figurer ceux qu’il choisit d’y mettre dans le décor qu’il sélectionne. C’est ainsi que de nombreux enfants ont photographié leurs animaux les considérant comme des membres de leur famille, selon une logique toute affective.
C’est lorsque la photo devient objet de discours qu’elle prend pleinement son sens, c’est-à-dire au moment où l’enfant la commente et se l’approprie par les mots. Elle a le pouvoir de convoquer les émotions, de soutenir les représentations et de pousser « au dire »

Les enfants ont présenté leur vie familiale, avec des images se référant généralement autant à des lieux intimes (chambre, salle de bain) qu’à des lieux partagés (cuisine, salon), avec plus souvent des photos d’intérieurs que d’extérieurs, nous invitant au cœur de la maison et de sa vie quotidienne. Mais, c’est lorsque la photo devient objet de discours qu’elle prend pleinement son sens, c’est-à-dire au moment où l’enfant la commente et se l’approprie par les mots. Elle a le pouvoir de convoquer les émotions, de soutenir les représentations et de pousser « au dire ».

La photo de famille appelle donc le récit et témoigne alors, au-delà du manifeste, d’un matériel psychique inconscient qui circule entre et à travers les générations. Car les photos de famille se transmettent, transitent et sont porteuses d’histoire, elles nous parlent de ce qui n’est plus, de la perte, du deuil et, en-deçà du visible, cachent l’énigme de l’invisible. Elles participent à nourrir l’imaginaire familial et assurent une fonction mémorielle, narrative, au service du sentiment d’appartenance familial.
Les photos de famille rendent visibles les enjeux subjectifs et sociaux qui marquent les liens familiaux. C’est pourquoi la recherche conduite marie dans son analyse approches sociologique (Emmanuel Gratton, Catherine Sellenet) et psychanalytique (Claudine Veuillet-Combier).

Cette recherche a déjà donné lieu à des conférences et, avec le partenariat de l’Ecole des Beaux-Arts, elle a permis la réalisation d’une exposition. Plus largement, c’est une recherche sur les images de la famille qui croisent aussi les travaux engagés par ailleurs sur les visages de la famille au cinéma, ce qui donnera prochainement lieu à d’autres perspectives et résultats.

À propos des auteur.e.s
Claudine Veuillet-Combier est psychologue clinicienne, psychothérapeute, maître de conférences en psychologie clinique et psychopathologie à l’Université d’Angers. Elle est co-directrice du programme de recherche transdisciplinaire EnJeu[x] (Enfance et jeunesse), responsable de l’axe 2 « Filiations, famille ».  Elle est également en charge du master 2 professionnel  Psychologie clinique, clinique du lien social. Ses travaux de recherche portent essentiellement sur les questions de parentalités nouvelles (adoption, homoparentalité, GPA...), de filiation et de transmission psychique à travers les générations (traumatismes, non-dits, secrets de famille) selon une perspective psychanalytique. Elle s’intéresse aussi aux outils cliniques de médiations projectives (arbre généalogique, dessin, photolangage...) et, par ce biais, à l’image, aux photographies et aux fonctions psychiques qu’elles peuvent occuper pour le sujet. Elle a dernièrement codirigé un ouvrage avec Muriel Katz-Gilbert et Joëlle Darwiche intitulé « Génogramme ou arbre généalogique. Regards systémique et psychanalytique »  (In press,  2015).
 
Emmanuel Gratton est psychologue et sociologue clinicien, maître de conférences en psychologie clinique sociale à l’Université d’Angers. Il est directeur-adjoint du premier programme d’ampleur sur les familles homoparentales DEVHOM  (Homoparentalité, fonctionnement familial, développement et socialisation des enfants), soutenu par l’Agence régionale de la recherche, et du programme GEDI  (Genre et DIscriminations sexistes et homophobes). Il est responsable des masters 1 de psychologie, du DU Accompagnement à la parentalité  et membre du comité de rédaction de la revue Dialogue. Il pratique la démarche biographique dans la recherche, la formation et l’intervention, en croisant les approches cliniques et sociales du sujet, en situation individuelle ou groupale. Il a dirigé avec Alex Lainé et Annemarie Trekker un ouvrage « Penser l’accompagnement biographique » (Academia, 2016), ouvrage qui théorise et recense les différents courants et pratiques en la matière.








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