Pierre Radanne : "Aucun secteur ne devra être exonéré"

Demain, la douceur angevine ? #7


Rédigé par - Angers, le 30/10/2015 - 11:36 / modifié le 30/10/2015 - 11:36


Ancien président de l'Agence de l'environnement et de la maitrise de l'énergie (Ademe), aujourd'hui consultant indépendant, Pierre Radanne est l'un des grands experts français sur les questions climatiques. En Pays-de-la-Loire, il a accompagné les débats préalables à la loi sur la transition énergétique. A un mois de l'ouverture de la Conférence climatique mondiale (COP21) de Paris, il nous livre ses réflexions entre urgence et optimisme.



Pierre Radanne : "Aucun secteur ne devra être exonéré"
la rédaction vous conseille
Dans la lutte engagée contre les changements climatiques, les efforts doivent-ils viser en priorité un secteur ?

"Non. La logique doit être globale et frontale parce que nous allons devoir, en France, diviser par 4 nos émissions de gaz à effet de serre. Entre 1990 et 2010, en vingt ans donc, on a réduit ces émissions de 15%. Ça veut dire que pour atteindre une réduction totale de 75%, il y a encore 60% à gagner devant nous d’ici à 2050. Vous comprenez bien qu’avec des objectifs de cette ampleur, aucun secteur ne devra être exonéré. C’est une mutation de grande ampleur qui va toucher l’ensemble de nos vies et que nous devons faire, pour l’essentiel, dans les 40 ans qui viennent. Car l’une des caractéristiques de ces changements, c’est le temps de séjour du gaz carbonique dans l’atmosphère. A partir du moment où on a dépassé ce que la nature est capable d’absorber, on est dans un phénomène de stockage pour lequel des décennies voire des siècles seront nécessaires pour en purger les excès."

A l’échelle du Grand Ouest, existe-il des vulnérabilités particulières de votre point de vue ?

"On doit bien admettre que c’est une région très vulnérable aux impacts du changement climatique sur le risque « inondation ». Le risque « sécheresse » existe aussi mais il est moins fort que dans d’autres régions. Sur Angers, avec le Lac de Maine et le réseau de rivières qui entoure la ville et les pentes très faibles, on sera sur des situations fragiles en cas de très graves aggravations pluviométriques avec des pertes de cultures, des dommages sur des bâtiments, des impacts aussi sur les ressources en eaux. C’est un risque réel.
Pour les Pays-de-la-Loire, on peut y associer le risque « tempête » avec bien évidemment des vents très, très forts du type de ceux qu’on a connu il y a quelques années sur le littoral. N’oublions pas enfin les risques liés à la hausse attendue du niveau de la mer –de l’ordre d’1 mètre dans ce siècle - avec un processus qui, au fur et à mesure du réchauffement des océans, ne pourra pas être arrêté. Sur plusieurs siècles, c’est la possibilité de voir le marais Poitevin, des côtes vendéennes et des îles repris par la mer, et l’estuaire de la Loire, très fortement impacté lui aussi."

Certains s’inquiètent de la « trop grande » dépendance de la région à la Loire. Quel est votre point de vue sur le sujet ?

"On est sur un fleuve avec un débit faible qui serpente sur un grand itinéraire, et il y a là-aussi une vraie vulnérabilité par rapport à une situation de tempête ou d’inondation. Mais d’une manière générale, les Pays-de-la-Loire ne sont pas au niveau de vulnérabilité de la Bretagne pour la ressource en eau. La région possède des nappes phréatiques très importantes, contrairement au bouclier granitique breton complètement dépendant de ses eaux de surface."
"Il y a deux sujets très importants pour les Pays-de-la-Loire : la production d'énergies renouvelables et le secteur des transports qui pose encore problème".
La prise de conscience et l’implication des territoires dans cette lutte contre les changements climatiques est-elle satisfaisante à votre avis ? Ou situez-vous les marges de progrès ?

"D’une manière générale, l’Ouest de la France est très bien organisé en intercommunalités, avec des relations sociales et politiques, en Pays-de-la-Loire en particulier, beaucoup plus apaisées que dans d’autres régions. Cette tradition de coopération intercommunale s’est traduite par la mise en place de nombreux Agendas 21, des politiques mutualisées de traitement des déchets et beaucoup de Plans énergie climats territoriaux. A Nantes, comme à Angers, il y a une vraie capacité à faire. Maintenant, si on regarde le sujet d’un point de vue sectoriel, il faut apporter des nuances."
 

Pierre Radanne lors d'un débat sur la transition énergétique à l'Hôtel de Région à Nantes en mai 2013 (© Région Pays de la Loire - Ouest Médias - Pierre Minier)
Pierre Radanne lors d'un débat sur la transition énergétique à l'Hôtel de Région à Nantes en mai 2013 (© Région Pays de la Loire - Ouest Médias - Pierre Minier)
Lesquelles ?

"Sur le bâtiment, la nouvelle réglementation thermique nous y conduit : il faut une grande qualité de construction et reprendre l’ensemble du patrimoine bâti pour isoler et améliorer les logements. C’est un sujet important mais on sait faire. Dans le secteur industriel, très attentif aux dépenses car très consommateur d’électricité, il y a aussi une prise de conscience et c’est lui qui a réalisé le plus gros effort de réduction d’émissions depuis 1990. Après ça, vous avez deux sujets très importants pour les Pays-de-la-Loire : 1. La production d’énergies renouvelables. Son potentiel est très grand, que ce soit pour l’éolien, l’éolien off-shore, l’énergie solaire mais aussi le bois, même s’il s’agit principalement de bois de bocage, et la méthanisation avec ses filières d’élevages.  Quand on pense « énergies renouvelables » ou bâtiment, n’oublions-pas que cela signifie des filières très pourvoyeuses d’emploi. 2. Le secteur des transports qui pose beaucoup plus de difficultés. Il est dépendant du pétrole à hauteur de 95%, une dépendance qu’il va falloir réduire pas seulement pour des raisons de ressource mais précisément en raison des émissions de gaz à effet de serre."

Pourquoi pose-t-il tant de difficultés ?

"Vous pensez-bien qu’il est beaucoup plus difficile de neutraliser du gaz carbonique émis par des véhicules roulants que par des installations fixes, du type industriel ou du type chauffage des bâtiments où les solutions techniques sont beaucoup plus faciles à mettre en œuvre. Dans votre région, il y a un bon réseau de transports collectifs mais il va falloir changer vos voitures, passer à des voitures hybrides, à des voitures électriques pour la courte distance et puis pour les moyens de transports sur longue distance, que ce soit les camions ou le maritime, passer au gaz naturel pour réduire les émissions."
"Les catastrophes qui se multiplient dans de nombreux pays, y compris dans le nôtre, éveillent l’opinion publique sur la gravité du processus (...). En revanche, le débat est beaucoup moins vif sur les solutions que sur le diagnostic."
Depuis des années, vous encouragez la prise de conscience et l’action partout en France. Quels sentiments vous laisse ce travail lorsque vous vous retournez ?

"On a énormément avancé dans la sensibilisation. Malheureusement, les catastrophes qui se multiplient dans de nombreux pays, y compris dans le nôtre, éveillent l’opinion publique sur la gravité du processus. De ce côté, le progrès a été très net en quelques années. En revanche, le débat est beaucoup moins vif sur les solutions que sur le diagnostic. On a une opinion qui dit « c’est très grave, il faut agir » mais aussi « je ne sais pas bien ce que je peux faire », « je ne sais pas de quels moyens je peux disposer » etc… Il y a eu beaucoup de démonstrations, d’explications, de débats mais les gens n’arrivent pas à le décliner dans leur vie quotidienne. Il y a une perplexité."

Comment la comprendre ?

"C’est un défi qui nécessite beaucoup de temps pour se mettre en route. On comprend bien qu’il faut du temps pour que tous les enfants soient formés, que les gens qui sortent de l’enseignement technique connaissent les solutions à développer, que les méthodes de diagnostic, d’analyse, les matériaux soient accessibles à des prix compétitifs. On a un gros problème d’amorçage. Ce que l’histoire nous enseigne, c’est que lorsque tout ce travail culturel est acquis, les marchés se développent, les prix baissent et ça devient des standards, mais on est encore dans la phase de mise en route. Mais je pense qu’on approche du but aussi bien au niveau français que pour l’ensemble du monde."

Précisément, il y a un peu plus de deux ans, vous nous aviez déjà dit, pointant la nécessaire transition énergétique, le blocage que pouvait représenter le secteur bancaire ne serait-ce que pour soutenir les investissements des particuliers. Vous avez le sentiment qu’on a avancé ?

"Malheureusement, la crise économique et financière est passée par là et atteint beaucoup les budgets publics. Le secteur bancaire est encore en difficulté et, pour le coup, n’a pas le savoir-faire technique pour pouvoir orienter les ménages vers les choix nécessaires.

Un exemple simple : quand vous négociez un prêt avec votre banquier pour un achat de voiture, il ne va pas chercher à connaître son empreinte carbone ! Il va considérer que c’est un bien au pire saisissable, point. A l’inverse, si vous isolez votre logement, vous allez réduire vos dépenses mais d’un point de vue bancaire, on a plus de mal à faire venir le secteur. Il y a encore du progrès à faire."
COP 21 : "Ca n’est jamais arrivé dans toute l’histoire humaine que le monde regarde ainsi comment lutter contre une sorte d’ennemi commun qu’est ce dérèglement climatique."
Des choix bancaires, voire une monnaie qui tient compte des changements climatiques, certains en rêvent. Vous y croyez ?

"Ça va se faire. La conférence de Paris va être essentielle à ce sujet. Comprenez-bien que ce qui est en discussion, c’est le changement de l’ensemble de nos systèmes techniques tels qu’ils ont été hérités des deux siècles d’industrialisation où on n’avait ni de problèmes de ressources, ni problèmes climatiques d’environnement aussi prégnants. Et on se retrouve aujourd’hui face à la nécessité de prendre ça en compte, non seulement dans les pays développés, mais dans les pays émergents et les pays en développement. La discussion qui aura lieu à Paris, c’est d’arriver à mettre en mouvement l’ensemble des 195 pays de la planète, l’ensemble des acteurs économiques, les collectivités publiques, le secteur bancaire pour générer un mouvement massif d’investissement en faveur des nouvelles solutions. Et bien évidemment, si ça se passe à l’échelle du monde, les prix vont baisser à mesure que les marchés vont s’étendre : ce qu’il faut en attendre, c’est rien moins qu’une relance économique mondiale profitant à tous. C’est ça l’enjeu de Paris."

On a tout entendu sur cette conférence : prometteuse, mal partie, perdue d’avance… Dans quel état d’esprit êtes-vous ?

"Jamais une conférence n’a été aussi bien préparée. Et jamais, l’ensemble des pays de la planète n’ont été dans la logique de tous s’y mettre, en convergeant vers des solutions communes : l’amélioration des bâtiments, la production d’énergies renouvelables, l’amélioration des transports, une agriculture résistante, la sécurisation des approvisionnements en eau… Quand vous regardez les copies remises par les pays, ce sont ces éléments qui reviennent. Encore une fois, ça n’est jamais arrivé dans toute l’histoire humaine que le monde regarde ainsi comment lutter contre une sorte d’ennemi commun qu’est ce dérèglement climatique. Maintenant, tout ne va pas se jouer à Paris. Il va falloir dans les années qui viennent compléter les choses et, à partir de 2018, que l’ensemble des parlements nationaux ratifient ces accords pour qu’ils aient force de traité en droit international."

Reste que ce sont les actions qui seront juges de paix…

"Chaque fois que dans une société, les gens sont d’accord sur les enjeux, ça ne veut pas dire que tout est simple derrière. Parce qu’il y a toujours la question de la répartition des efforts et cette question des financements va être très importante, on l’a vu aux réunions de l’assemblée générale des Nations Unies fin septembre. Mais à partir de 2020, l’ensemble des pays devront être à la manœuvre, concrètement."




Journaliste, rédacteur en Chef d'Angers Mag En savoir plus sur cet auteur








Angers Mag















Angers Mag : Orphée aux enfers, mais aussi au Quai: Entretien croisé avec Jean-Paul Davois (directeur... https://t.co/NJjZLJnXMH https://t.co/pTRfJd77AD
Lundi 5 Décembre - 08:00
Angers Mag : Enseignement, quand l'instruction se "fait maison": Depuis trois ans, Barbara a décidé... https://t.co/2EbbolDZYe https://t.co/q2lbjICkRQ
Lundi 5 Décembre - 07:20
Angers Mag : Le SCO passe à l’orange: Tenus en échec à Jean Bouin samedi par la lanterne rouge du... https://t.co/QADPR1iLiN https://t.co/YP52GPOoB9
Dimanche 4 Décembre - 13:50
Angers Mag : #Angers En panne d'idée de cadeaux ? @Revue_BDM #carnetsdevoyage #publicité https://t.co/VsebE5LDp8
Samedi 3 Décembre - 18:56


cookieassistant.com