Pousser la grille du "Château de Moulinsart"


Rédigé par Tiphaine CREZE - Angers, le 21/04/2016 - 09:16 / modifié le 28/05/2016 - 09:55


Ce nouveau squat, réquisitionné mi-février, abrite aujourd'hui entre 30 et 40 migrants, tous des hommes venus majoritairement de Somalie. Nous sommes allés les rencontrer, deux semaines avant le délibéré du Tribunal d'Instance, saisi par le propriétaire des lieux.



Les squatteurs sont jusqu'à six par chambre et dorment parfois dans un duvet à même le sol.
Les squatteurs sont jusqu'à six par chambre et dorment parfois dans un duvet à même le sol.
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Dans la grande cuisine vide, trois hommes sont réunis autour du réchaud posé à même le carrelage et ça sent la casserole brûlée. Il est 18 heures et certains n’ont pas mangé depuis la veille au soir. Depuis mi-février, 30 à 40 migrants vivent au Château de Moulinsart, la quasi-totalité d’entre eux est somalienne mais on recense aussi quelques Maliens. Presque tous sont sans-papiers.
 
Hassan, lui, a un titre de séjour. Nous le croisons près de l’immense télé branchée à la Playstation, dans le salon. Il a 21 ans et a rejoint la France il y a deux ans. Son père somalien a été reconnu comme réfugié et a bénéficié de la politique de regroupement familial : il habite aujourd’hui dans un petit logement à Angers avec sa femme et deux de ses enfants. Hassan et trois de ses frères vivent au Château de Moulinsart « en attendant d’avoir un logement ». En Somalie, il a été diplômé en marketing et rêve désormais de travailler en France et d’avoir un logement. « C’est le plus important », répète-t-il.

Nous visitons un premier bâtiment, celui qui a donné son nom tintinesque au squat, par ses allures de bâtisse bourgeoise. Mais, mis à part la façade, ses frontons et ses balustrades, il n’y a pas grand chose de confortable à l’intérieur du « Château ».
« C’est un peu le bordel parce qu’on ne sait pas si l’on devra quitter les lieux bientôt ou pas », s’excuse Abdi, un Somalien de 26 ans qui nous sert de guide et d’interprète dans cet immense labyrinthe : une ancienne usine de semences dont le propriétaire - la société civile immobilière Paul Plan Courtine - a assigné les squatteurs au Tribunal, qui rendra sa décision le 3 mai.
« Nous n’avons pas de douche, nous allons en ville pour nous laver. Les chasses d’eau ne marchaient pas quand nous sommes arrivés et nous n’avions rien pour nettoyer notre linge ».
 

A chaque niveau, on compte quatre à six chambres, fermées chacune par une porte sur laquelle est inscrit « Rom 1 », « Rom 2 », « Rom 3 » suivi du nom des locataires de cet hôtel très particulier. Ils sont parfois six par pièce, si bien que certains ont investi l’aile sud de l’usine pour gagner en espace et donc en intimité. Pour les rejoindre, il faut traverser un immense hangar vide au milieu duquel trône une palette recouverte de couvertures, pousser de nombreuses portes, monter des escaliers et faire attention où l’on met les pieds. Notre guide se fait interpeller : il est l’un des seuls squatteurs à parler français et s’occupe des démarches administratives de ses « colocataires ».

A l’étage, nous croisons un autre dénommé Abdi, âgé de 28 ans. Il est en France depuis quatre mois et s’adresse à nous dans un mélange de somali, de français et d’anglais. « Le problème », traduit notre interprète, « c’est que les gens qui vivent ici n’ont pas de soutien, comme la Couverture maladie universelle, et presque tous sont malades à cause du froid ». Certains dorment dans des duvets à même le sol.
 
« L’après-midi, certains vont à Monplaisir pour jouer aux dominos, aux cartes ou au football avec d’autres sans-papiers »

Plus loin, un autre homme nous interpelle. Il s’appelle Ahmed, il a 46 ans et vient d’obtenir ses papiers après 19 mois d’attente. Sur une carte punaisée au mur, il nous montre d’où il vient : Mogadiscio.

« Le matin, les gens partent en ville pour faire leurs démarches administratives ou prendre un café dans une association », raconte Abdi. « L’après-midi, certains vont à Monplaisir pour jouer aux dominos, aux cartes ou au football avec d’autres sans-papiers ». Certains dimanches, le Collectif de soutien aux sans-papiers organise des activités au Château. Il y a quelques jours, les Zadistes de Notre-Dame-des-Landes sont arrivés (« pieds nus ») pour aménager un potager dans le jardin de cette Zad angevine d’une autre espèce. Abdi n’a pas d’avis sur l’aéroport mais apprécie l’idée de voir bientôt des oignons et des pommes de terre pousser à côté des buts de foot en bambou. Avant de partir, les militants anti-aéroports ont écrit « Vivons libre », en très gros caractères, sur la façade du squat qui donne sur la route. Abdi sourit : « Les gens disent qu’en Europe il n’y a pas de frontières. Mais si, au contraire ».

Pousser la grille du "Château de Moulinsart"

« J’ai envie de m’insérer, de payer des impôts »

Après nous avoir guidé dans les couloirs du Château de Moulinsart, Abdi, Somalien de 25 ans, a accepté de nous raconter son histoire.
 
Il nous parle de Sexion d’Assaut, Booba et La Fouine. Explique en rigolant que, lassé des matchs de foot, il aimerait bien avoir un ballon de basket-ball. Cela fait 7 ans qu’Abdi vit en France. Il raconte avoir fui la Somalie parce qu’il était menacé par ses oncles. « Là-bas, ils te tuent pour 1 m2, je trouve ça dégoûtant. Je risquais la décapitation. J’ai rejoint Addis-Abeba en Ethiopie et j’y ai fait mes études à l’Alliance Française ». Et obtient une Licence en économie sociale. « Puis j’ai vu un de mes oncles en ville, il fallait que je parte ».

Abdi rejoint le Soudan puis la Libye. « Les passeurs nous demandaient 900 $, 1 000 $ pour faire des petits trajets, puis ils nous vendaient à d’autres passeurs. En Lybie, les officiers sont corrompus. J’ai finalement pu traverser la Méditerranée : nous étions 52 sur une pirogue de 9 mètres de long. Le trajet pour l’Italie a duré 27 heures pendant lesquelles sept personnes sont mortes à cause des bagarres. C’est la vie, on ne peut rien y faire. C’est comme ça. » Le voyage lui aura coûté 17 000 $.

Il connaît Nantes mais loge à Angers car « à Nantes, il n’y a pas de squat comme celui-ci ». « La France est accueillante même si elle peut mieux faire. Les Français vous respectent, ne regardent pas la couleur de peau. Mais ici, on ne peut pas travailler sans avoir de papiers. J’ai envie de travailler, de m’insérer, de payer des impôts, de fonder une famille ».

Abdi est en procédure accélérée de demande d’asile. « Si la réponse est négative, je n’aurais rien d’autre à faire que de devenir SDF et sans-papiers »












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