Premiers Plans Angers : Arnaud Desplechin, sentinelle des voix d’auteurs césarisée


Rédigé par Tristan LOUISE - Angers, le Samedi 27 Février 2016 à 10:22


Lauréat vendredi soir du césar du meilleur réalisateur, pour "Trois souvenirs de ma jeunesse", Arnaud Desplechin nous avait accordé une longue interview, juste avant sa venue à Angers au mois de janvier, comme président de la 28e édition du festival Pemiers Plans. Là même où il avait été pour la première fois récompensé pour "La Vie des Morts", en 1991. Entretien avec un auteur cinéphile humble et fin.



Arnaud Desplechin, sur le tournage de "Jimmy P." - Crédit photo : Jean-Claude Lother/Why Not Production
Arnaud Desplechin, sur le tournage de "Jimmy P." - Crédit photo : Jean-Claude Lother/Why Not Production
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Cela faisait longtemps que Claude-Eric Poiroux (délégué général et directeur artistique de Premiers Plans) souhaitait vous voir à la tête du jury du festival. Qu’est-ce qui vous a décidé cette année ?
 
« C’est d’abord une question de timing et d’emploi du temps. Et puis de maturité aussi peut-être. Mais je ne viens pas pour rendre quelque chose que le festival m’a offert. Je suis en période d’écriture et j’ai un grand besoin de me nourrir de créations. Je viens à Angers avec une grande curiosité. J’apprends beaucoup en voyant des premiers films. La sélection de Premiers Plans est de plus un baromètre très fin de ce qui se fait en Europe, de ce que la jeunesse veut dire et pense. Je suis content aussi de me faire un peu bousculer. »
 
Cet exercice de juré vous est-il familier ?
 
« Non. Je ne l’ai fait que deux fois. Lorsque j’étais très jeune, pour un festival que j’aime beaucoup, celui des 3 Continents à Nantes. Et puis à Venise, sous la présidence de Quentin Tarantino. L’expérience, vous vous en doutez, fut merveilleuse. »
 
Vous qui êtes réalisateur, quel spectateur serez-vous devant ces premières œuvres ?
 
« Un bon spectateur je crois ! (rire). Je vais me laisser attraper par ce que l’on me raconte. Je vais accepter ce que le film propose. Je serai particulièrement attentif à la mise en scène, à l’angle d’approche du réalisateur. Ce qui m’intéresse dans un film, c’est que l’on devine la personne derrière, la signature. »
 
A propos de spectateur… vous revenez de l’étranger où vous avez présenté votre dernier film, Trois souvenirs de ma jeunesse, à New York, Berlin, Buenos Aires, Prague, Londres… Les publics sont-ils différents selon les continents ?
 
« C’est difficile à décrire. C’est vrai que les approches diffèrent. Dans l’ensemble, c’était très chaleureux. Mais j’ai un exemple précis de différence : dans mon film, certains personnages sont grossiers. Au Japon, le public est dans l’embarras face à ça et j’ai trouvé cela délicieux. Aux Etats-Unis, ils partent dans de grands éclats de rire. Cela dit peut-être quelque chose de la culture d’un pays. Ce qui est sûr, c’est que, de mon côté, j’apprends beaucoup de choses des réactions des spectateurs. Mais je ne saurai pas vous dire quoi… »
"Je vais me laisser attraper par ce que l’on me raconte. Je vais accepter ce que le film propose. Je serai particulièrement attentif à la mise en scène, à l’angle d’approche du réalisateur. Ce qui m’intéresse dans un film, c’est que l’on devine la personne derrière, la signature"

Quel est votre tout premier souvenir de cinéma ?
 
« Je ne me souviens pas du film. Je ne sais plus si c’était un Walt Disney ou un De Funès. Mais je me rappelle très bien que mes grands-parents me disaient de regarder l’écran alors que, moi, j’étais fasciné par le faisceau lumineux qui partait de la cabine de projection. Je ne sais pas si c’était le signe de quelque chose (rire). »
 
Et votre premier souvenir de cinéaste ?
 
« Pour le tout premier tournage, je n’ai pas eu l’impression de sauter dans l’inconnu. J’ai fait une école (IDHECaujourd’hui FEMIS) où j’ai appris tous les métiers du cinéma. Mais c’est vrai que le jour où l’on se lance, on se rend compte que tout cet apprentissage ne compte pour rien. J’ai eu l’impression de me réinventer. En même temps, j’étais absolument prêt. Il faut dire que j’avais 29 ans lorsque j’ai fait La Vie des morts. J’étais prêt à accueillir les comédiens et prêt à ce qu’ils m’acceptent. Sans aucune prétention, je savais ce que je devais faire. Il y avait une évidence. »
 
Il y a, selon nous, dans certains de vos films, une approche balzacienne, dans l’auscultation des mœurs de nos contemporains et notamment de la cellule familiale. Quel rapport entretenez-vous avec l’écriture et avec la littérature ?
 
« Avec l’écriture ou avec la littérature ? Car il est très différent. L’écriture me désespère (rire). Et c’est pour ça que j’ai besoin d’Angers ! En ce moment, je suis dans les nœuds de l’écriture et c’est assez douloureux.
La littérature, elle, me rend heureux. Je lis un peu de tout mais j’ai une préférence pour les auteurs américains. Même si mon dernier choc a été un livre du dernier Prix Nobel (Svetlana Aleksievitch). En fait, je n’aime pas faire le tri et je n’aime pas choisir un genre. »
 
Et la poésie dans tout ça ?
 
« C’est une autre lecture qui me prend du temps. En ce moment, j’ai envie de me remettre à Rimbaud. Alors je lis des livres sur lui, et notamment celui d’Yves Bonnefoy. La poésie nécessite une lecture très lente, à l’inverse de celle des écrivains américains et de leur côté canaille. Mais j’aime la sensation, avec un poème, d’être à la limite de l’incompréhension. Et j’aime aussi les images qu’il fait naître. »
 
Vous venez de vivre votre première expérience de metteur en scène de théâtre avec Père d’Auguste Strindberg, à la Comédie-Française. Quels sentiments en gardez-vous ?
 
« Mon inquiétude était de savoir en quoi je pouvais aider les comédiens. Je suis venu avec mon savoir de cinéphile. Et l’accueil qui m’a été fait m’a empli. Et je remercie Eric Ruf, l’administrateur de la Comédie-Française, de m’avoir convaincu. »

Sur le tournage de "Trois souvenirs de ma jeunesse". Crédit photo : Jean-Claude Lother/Why Not Production
Sur le tournage de "Trois souvenirs de ma jeunesse". Crédit photo : Jean-Claude Lother/Why Not Production
Nous avons appris que vous étiez fan du cinéma de Milos Forman, au cœur d’une rétrospective de cette édition de Premiers Plans. En quoi son art vous séduit tant ?
 
« C’est vrai que je suis un inconditionnel de Forman. C’est un cinéaste éminemment sensuel, à l’opposé d’un autre cinéaste que j’aime beaucoup, Truffaut, qui lui est très sec. Forman possède l’art du détail. Et ce sont ces détails dont vous vous souvenez longtemps après. Tout comme les sensations que vous avez ressenties en voyant ses films. Je vous donne un exemple précis. Quand j’ai vu Valmont, je croyais ne pas l’aimer. Cinq ans après, il faisait chaud dehors mais comme j’étais à l’ombre, j’avais une petite sensation de fraîcheur. Et cela m’est revenu : c’était la sensation éprouvée lors de la scène du duel dans le film. »
 
Avez-vous d’autres cinéastes de référence ?
 
« Je vous citerai des réalisateurs américains comme Wes Anderson et Noah Baumbach. Mais il y a aussi Joachim Trier dont j’admire le travail de mise en scène. Et puis le Japonais Nikio Naruse. »
 
Vous êtes l’un des cinéastes de l’appel de Calais qui vise à dénoncer les conditions de vie des migrants dans la « jungle de Calais ». Question un peu tarte à la crème, mais où vous situez-vous par rapport à l’engagement de l’artiste ?
 
« Pour Calais, il s’agit d’une situation très dure sans solution. Et ce sont les situations les plus passionnantes, si je peux le dire comme ça. Mais je ne m’engage pas comme cinéaste, je m’engage comme citoyen. Je fais une différence entre ce que je pense en tant que personne vivant dans le monde et ce que je propose dans mes films. Mon cinéma produit des idées plus que des opinions. Il use d’un langage poétique. J’admire le travail d’un Ken Loach, son genre engagé tout en offrant une vigueur plastique indéniable. Mais ce n’est pas mon approche. En tant que citoyen, je ne peux pas faire mieux qu’un médecin ou qu’un instituteur ou que sais-je. Mais je fais un métier qui fait caisse de résonance, ce qui peut être utile. »
 
Vous êtes de Roubaix et vous avez évoqué votre jeunesse récemment dans une interview accordée à Society. Pensez-vous que chacun appartienne à un territoire qui le détermine ?
 
« Je ne crois pas que l’on appartienne à un territoire. Je me sens pour ma part un peu hors sol. Je ne vis pas trop même comme français. Cependant, j’aime Roubaix, une ville humble qui m’ancre. Je pense à Philip Roth et à sa ville de Newark. Il y a cet aspect non héroïque de l’auteur, ce côté dérisoire. Roubaix est belle et déshéritée, violente. Cela me plaît toujours d’y revenir. »

"Je ne m’engage pas comme cinéaste, je m’engage comme citoyen. Je fais une différence entre ce que je pense en tant que personne vivant dans le monde et ce que je propose dans mes films. Mon cinéma produit des idées plus que des opinions. Il use d’un langage poétique"

Un mot sur votre vice-présidente, Laetitia Casta…
 
« Elle est fascinante car elle allie une grande légèreté et une grande beauté. Elle a beaucoup de curiosité pour le monde, tout en possédant un physique tellement spectaculaire. Il y a une gloire dans tous ses traits et une grande humilité dans son rapport à la vie. Et l’on se connaît bien. »
 
Un grand nombre de jeunes cinéastes vont être présents à Angers. Quels conseils pourriez-vous leur donner ? Quelles qualités doit-on posséder pour devenir un grand cinéaste ?
 
« Je me sens bien incapable de donner le moindre conseil. L’essentiel est selon moi de trouver sa voix. Pas sa voie, n’est-ce pas, mais sa voix. Posséder un ton, et c’est là la plus grande difficulté. Et puis il faut éviter de se laisser prendre par la machine du cinéma. »
 
Vous avez beaucoup aimé Le Fils de Saul de László Nemes et vous avez aussi beaucoup aimé ce que vous appelez le « bruissement critique » qu’il a provoqué. Quel est votre rapport à la critique ?
 
« La critique a toujours été importante pour moi. Je fais partie d’une génération qui a connu de très grands critiques : Daney, Bazin, Truffaut, Godard, Rohmer aussi. La France possédait les meilleurs critiques au monde, à défaut d’avoir les meilleurs films. Aujourd’hui, tout le monde est critique de cinéma et je trouve cela vachement bien. C’est vivifiant. Bon, il faut que j’avoue que je ne lis jamais les critiques sur mes films. Je connais certaines plumes du métier et je ne veux pas que nos relations changent. J’évite toute déception. »
 
Vous avez été très marqué par les attentats de Paris. Ce genre de tragédie peut-il modifier votre regard de cinéaste ?
 
« Je ne sais pas filmer ce quotidien-là, mais il est évident que cette vulnérabilité nouvelle se retrouvera dans la vie de mes personnages et que je l’accueillerai dans mes films. »

Bio express
31 octobre 1960 : naissance à Roubaix
1981 : entrée à l’IDHEC (ancienne Fémis)
1991 : Son premier moyen métrage, « La Vie des Morts », reçoit les prix Procirep et SACD à Angers. Le scénario de « La Sentinelle », lu par André Dussolier à Premiers Plans remporte le prix du public du meilleur scénario.
2004 : « Rois et Reine »
2013 : « Jimmy P. (Psychothérapie d'un Indien des plaines) »
2015 : « Trois souvenirs de ma jeunesse » et mise en scène de la pièce « Le Père », d’August Strindberg à la Comédie-Française.
2016 : Président du jury à Premiers Plans.












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