Premiers Plans : "Le Secret" non plus n’a pas de frontières


Rédigé par Tristan LOUISE - Angers, le Samedi 17 Janvier 2015 à 07:30


Les mœurs et l’histoire d’un pays orientent-ils la manière de traiter « le secret » au cinéma ? Pour nous préparer à la rétrospective dont le thème fait l’objet lors de cette 27e édition de Premiers Plans, le cinéphile Louis Mathieu s’est penché sur la question.



Penelope Cruz dans Vovler (2006) de Pedro Almodovar, l'un des films à l'affiche de la programmation "Le Secret"
Penelope Cruz dans Vovler (2006) de Pedro Almodovar, l'un des films à l'affiche de la programmation "Le Secret"
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Président de l’association Cinéma Parlant et ex-professeur de cinéma au lycée Renoir à Angers, Louis Mathieu a accompagné la sélection des films qui nourrissent la rétrospective « Le Secret ». D’Hitchcock à Haneke, en passant par Fassbinder, Chabrol ou Almodovar, le thème a toujours inspiré les réalisateurs.

« Secrets intimes ou secrets d’Etat, leur instauration peut déséquilibrer une existence ordinaire, et lancer le récit avec des personnages cherchant à savoir ce qu’on leur cache » pose d’entrée Louis Mathieu. Pour autant, existe-t-il une manière de les appréhender selon l’endroit d’où l’on vient ? Le cinéphile se garde bien de toute généralité. « Le cinéma nord-américain est très porté sur le secret. Cela tient peut-être au fait que beaucoup de citoyens des Etats-Unis mettent en doute le système politique et médiatique de leur pays. Cette paranoïa donne naissance à des théories du complot qui ont diverses finalités : remettre en cause la présence de l’Etat, revaloriser l’individu face aux services de police et d’espionnage, par exemple. Et c'est ainsi qu'un Brian de Palma met aux prises un ingénieur du son avec des forces mal identifiées dans Blow out ».

Comme le souligne Louis Mathieu, le « secret » porte aussi en lui un paradoxe. Ce qu’il cache peut à la fois être nuisible et protéger autrui. « Dans un certain cinéma américain, le secret équivaut au mal et se transpose à l’écran par une vision manichéenne un peu simplificatrice. Cela donne des films très efficaces, des divertissements captivants mais dont l’idéologie sous-jacente reste problématique. Le maître du suspense, et donc expert en secret, Alfred Hitchcock, ne procède pas autrement : confrontés au mal et menacés d’être anéantis, ses personnages ne doivent leur salut qu’à eux-mêmes ou à la chance qui les accompagne. »
 
"Dans nos pays latins et catholiques, la question de la culpabilité, du péché est prégnante. Dans les pays anglo-saxons, peut-être, et j’insiste sur le fait qu’il est périlleux de généraliser, que l’approche politique l’emporte sur les questions de morale.

Mais quel secret peut bien garder Louis Mathieu, le président de l'association Cinéma Parlant ?
Mais quel secret peut bien garder Louis Mathieu, le président de l'association Cinéma Parlant ?

En Europe, la notion semble plus trouble. « Le secret est souvent nécessaire pour se protéger. Nos civilisations industrielles nous privent de la maîtrise de notre vie en nous aliénant et le secret fait action salutaire. L’idéal de transparence, chère à Rousseau, qui est justifié et justifiable, n’est pas atteignable. La vie serait de toute façon insupportable si nous savions tout sur tout, et particulièrement sur nos proches ».

Brûlante réflexion à l’heure où les nouvelles technologies exposent l’intime et facilitent l’espionnage. « Mais à l’échelle d’un Etat, la transparence est le fondement de la démocratie, relève Louis Mathieu, Sans elle, l’arbitraire redevient possible. Nous avons connu en Europe des régimes du secret, des états fondés sur l’opacité. Le film « La vie des autres » (Florian Henckel von Donnersmarck) nous le rappelle ».
 
De la sphère publique au cercle familial, là aussi, le secret draine sa matière dramatique donc cinématographique. « C’est l’idée du « faites ce que je dis, pas ce je fais… et ce que je fais, je le cache », omniprésente chez Claude Chabrol. Dans nos pays latins et catholiques, la question de la culpabilité, du péché est prégnante. Dans les pays anglo-saxons, peut-être, et j’insiste sur le fait qu’il est périlleux de généraliser, que l’approche politique l’emporte sur les questions de morale. Les turpitudes des classes dirigeantes, avec cette notion de scandale, sont plus souvent matière à film ».
 
En Orient, il conviendrait de parler de mystère plus que de secret, en particulier avec un Wong Kar-wai. Le mystère comme réalité qui excède notre capacité de connaissances, quand le secret est une vérité que l’on met à part. Et Louis Mathieu de souligner le préfixe – se – que l’on retrouve dans séparation, ségrégation. En Afrique, l’approche technique, scientifique cède parfois davantage à une approche plus sensible. « La pensée des forces cosmiques peut y avoir une existence plus développée. Les rites d’initiation permettent d’accéder à des secrets, à une vision poétique du monde, rendue tangible chez Souleymane Cissé ». Quelle que soit la forme et l’essence d’un secret, il est en général synonyme de mensonge. Mais le cinéma n’est-il pas un art du mensonge ?
 












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