Quand Brissac accordait l’asile artistique


Rédigé par - Angers, le Samedi 12 Mars 2016 à 08:30


De 1939 à 1946, sous la surveillance de Gaston Brière, un ancien conservateur du château de Versailles, des milliers d’œuvres d’art ont été mises à l’abri des occupants nazis au château de Brissac. Une histoire longtemps oubliée. Que la BD numérique "Le Portrait d'Esther", initiée par les musées d'Angers, et dont le dernier épisode vient d'être mis en ligne, a contribué à faire resurgir.



Etienne Vacquet, conservateur délégué des Antiquités et objets d'art de Maine-et-Loire (à gauche) et Charles-Henri de Cossé-Brissac devant le portrait du grand-père de celui-ci, Pierre de Cossé qui accepta de participer à la mise à l'abri des oeuvres d'art dans son château.
Etienne Vacquet, conservateur délégué des Antiquités et objets d'art de Maine-et-Loire (à gauche) et Charles-Henri de Cossé-Brissac devant le portrait du grand-père de celui-ci, Pierre de Cossé qui accepta de participer à la mise à l'abri des oeuvres d'art dans son château.
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Charles-André de Cossé-Brissac le reconnaît volontiers : la participation du château dont il a hérité au plan de protection national des œuvres d’art durant la Deuxième Guerre Mondiale lui est encore largement méconnue. Pas de photos, pas vraiment d’archive locale… rien, au passage, en dehors de la curiosité, ne permet aujourd’hui aux visiteurs du monument d’appréhender cette page d’histoire.

Pour en prendre la mesure, une première halte s’impose dans le Grand Salon du château au rez-de-chaussée. Sur un mur, Pierre de Cossé, 12e duc de Brissac, et grand-père de Charles-André, y trône fièrement en portrait de chasse en compagnie d’une partie de la dynastie de Cossé-Brissac. Polytechnicien, il travaille pour le groupe industriel Schneider, dont il a épousé la petite-fille du fondateur, quand surviennent la mort –inattendue- de son frère, Roland, le propriétaire du château (1936), puis, inéluctable, la guerre. C’est lui qui choisit alors de mettre le monument à disposition de l’administration française pour son plan de mise à l’abri artistique. Un geste officialisé sans contrat. Philanthrope ? Certainement. Patriote aussi de toute évidence. 

Le deuxième personnage clef de cette histoire se nomme Gaston Brière. Chauve, rond, distingué et myope comme une taupe, selon les souvenirs d’Elvire de Brissac (1), la fille de Pierre, c’est cet historien de l’art, conservateur tout juste retraité du château de Versailles, que l’administration choisit d’envoyer en Anjou pour veiller jour et nuit sur un véritable trésor. « 600 caisses d’œuvres d’art issus de musées prestigieux de l’époque (Nissim de Camondo, Gustave Moreau, Arts Décoratifs de Châlons-sur-Marne…) mais aussi de l’Elysée, du Sénat, de la Comédie Française et des ambassades d’Argentine et de Grande-Bretagne » raconte Etienne Vacquet, conservateur délégué des Antiquités et objets d'art de Maine-et-Loire. Il y a là de grandes signatures -Goya, Fragonard ou Watteau…-, et, parmi 65 collections privées, celles de Paul Valéry ou du peintre André Lhote. 
"Le plus grand dépôt de France en dehors des châteaux royaux" - Etienne Vacquet, conservateur délégué des Antiquités et objets d'art de Maine-et-Loire

La chambre ou séjourna Gaston Brière durant plusieurs années. Elle est aujourd'hui une chambre d'hôte du château de Brissac.
La chambre ou séjourna Gaston Brière durant plusieurs années. Elle est aujourd'hui une chambre d'hôte du château de Brissac.
L’ensemble fut livré du 23 septembre au 13 novembre 1939 par 33 camions. Et enrichi au fil de la guerre pour devenir « le plus grand dépôt de France en dehors des châteaux royaux » assure Etienne Vacquet. De quoi occuper (les œuvres restèrent officiellement dans leurs caisses) le grand salon et le fumoir au rez-de-chaussée, la galerie des tableaux et plusieurs chambres au 1er étage, puis, pour les besoins du conservateur, la grande salle des gardes, la chambre des chasses et d’autres pièces encore pour les domestiques et les gardiens.

La vie de château pour Gaston Brière ? Pas tout à fait. Faute de chauffage, l’érudit parisien souffre, le premier hiver. Sa mission n’est pas de tout repos non plus. Après l’arrivée des Allemands, il doit négocier sans cesse la limitation de l’accès au monument. Il luttera ainsi contre la création d’un parc de munitions mais ne pourra rien pour retenir les collections juives, embarquées vers le Jeu de Paume un jour d’août 1941. Le 11 août 1944, il assistera aussi à la mort d’un de ses domestiques, abattu sur les marches du château par des soldats allemands, persuadés que le château abritait des « terroristes ».

A la Libération, après cinq années de service, il concédera pourtant se sentir mieux à Brissac qu’à Paris. « Probablement, suggère Etienne Vacquet, parce qu’il était moins difficile d’y trouver de quoi manger en période de rationnement. » Quant à Pierre de Cossé, pour seul dédommagement, il recevra après une longue attente 15 000 francs, et deviendra président de la Société des amis de… Versailles. « Le plus émouvant, sourit son petit-fils, C’est de savoir qu’il a fait ça alors même que la collection De Brissac a été spoliée à la Révolution. »  

(1) Archives d’Anjou n°8 – « Quand les châteaux viennent au secours des musées », Etienne Vacquet - 2005

​Les châteaux de Serrant, Plessis-Macé, Lorie…
Plusieurs autres châteaux angevins servirent aussi de refuges aux œuvres d’art durant la Deuxième Guerre mondiale. C’est le cas de Serrant à Saint-Georges-sur-Loire, d’Echuilly aux Verchers-sur-Layon, de Préfontaine à Lézigné ou encore du Plessis-Macé, où furent stockés provisoirement les plus précieux documents du service départemental des Archives de Maine-et-Loire, puis au cours de l’été 1942 des œuvres de musées du Morbihan et du Finistère. Un séjour qui resta provisoire : l’hiver approchant, faute de solution satisfaisante pour lutter contre le froid et les rongeurs, le dépôt fut déplacé du Plessis-Macé au château de la Lorie, près de Segré. 

"Le Portrait d'Esther"
L'été dernier, la magazine Angers Mag (#29) a été le premier à vous révéler l'existence de ce projet inédit, initié et porté par les Musées d'Angers : la réalisation d'un BD numérique, retraçant l'histoire d'une œuvre spoliée durant la Deuxième Guerre Mondiale. Un outil historique, pédagogique et mémoriel dont le dernier épisode vient d'être mis en ligne sur le site http://portrait-esther.fr. Au Musée des Beaux-Arts, une exposition regroupant des planches originales de la BD et une partie des œuvres spoliées conservées au musée est en place, dans la salle des Primitifs, jusqu'au 17 avril. 





Journaliste, rédacteur en Chef d'Angers Mag En savoir plus sur cet auteur








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