Réformer la politique agricole européenne : et si on expérimentait ?

EURÊKA! #12


Rédigé par Marianne LEFEBVRE, maître de conférences à l’Université d'Angers - Angers, le 16/02/2017 - 07:45 / modifié le 17/02/2017 - 07:46


Avec cette rubrique bimensuelle, la rédaction d’Angers Mag et l’Université d’Angers (UA) s’associent pour éclairer autrement le débat public et les questions de notre temps, en confiant la plume à quelques-uns des 560 enseignants-chercheurs et 518 doctorants de l’institution, qui travaillent au sein des 25 laboratoires de l'UA.
La Politique agricole commune est au cœur de ce 12e volet. L’économiste Marianne Lefebvre propose de nouvelles pistes pour explorer son réel impact.



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L’Union européenne engage 50 milliards d’euros par an pour soutenir le secteur agricole, au titre de la Politique agricole commune (PAC). Tous les 7 ans, cette PAC est réformée, sur la base des résultats de l’évaluation des mesures mises en place et de propositions pour rendre cette politique de soutien à l'agriculture plus efficace, plus juste et plus cohérente avec notre monde qui évolue.

Évaluer une politique publique, c’est apprécier son efficacité en comparant ses résultats aux objectifs assignés et aux moyens mis en œuvre. Or, en Europe, les objectifs et les moyens du soutien à l'agriculture ont considérablement évolué depuis la création de la PAC après-guerre. La boîte à outils d’évaluation doit elle aussi évoluer pour suivre les changements de cette politique.

Depuis 1992, la PAC n’intervient plus sur les marchés agricoles par le biais des prix garantis (qui assuraient aux agriculteurs un prix plancher pour leurs productions). Les agriculteurs reçoivent désormais des subventions pour chaque hectare cultivé. Ils peuvent s’engager volontairement dans des actions (modernisation de leur ferme, adoption de pratiques en faveur de l’environnement…) leur permettant de percevoir des aides supplémentaires. L’objectif n’est plus la régulation des marchés, mais le soutien aux agriculteurs.
Il faut donc des méthodes d’évaluation qui mesurent l’impact au niveau des fermes, et pas seulement analyser les marchés agricoles. En plus des impacts économiques, une évaluation des impacts environnementaux et sociaux est nécessaire, pour répondre à la demande du contribuable européen qui attend de la PAC qu’elle encourage une agriculture respectueuse de l’environnement. Enfin, parce que les régions européennes ont de plus en plus de marge de manœuvre pour adapter la PAC aux spécificités de leurs agricultures, ces méthodes d’évaluation doivent pouvoir intégrer des variations locales.

Nouveau champ

La réponse à ces objectifs multiples peut passer par « l’économie expérimentale », un champ de la science économique en pleine expansion depuis une dizaine d’années. Elle est notamment utilisée dans l'aide à la conception de politiques publiques, aussi bien pour examiner l’efficacité de nouvelles idées que pour évaluer les dispositifs déjà en place. Si cette approche est désormais très répandue pour évaluer des mesures d’aide au développement, dans le secteur de l’éducation ou de la lutte contre le chômage, elle reste encore très peu mobilisée dans le domaine agricole.

L'économie expérimentale est une méthode de recherche qui consiste à concevoir des situations économiques ou « expériences » en laboratoire, afin d'étudier les décisions d'individus dans un environnement contrôlé et reproductible. Comme dans les essais cliniques médicaux, les participants à une expérience sont répartis aléatoirement entre un groupe « témoin », placé dans une situation de statuquo, et un groupe « traitement » sur lequel on teste la politique que l'on cherche à évaluer. Les participants touchent une rémunération, qui dépend de leurs décisions, contrairement à d'autres disciplines (psychologie, médecine…), où tous les participants sont rémunérés de façon égale. Cette rétribution variable permet d’inciter les participants à révéler leurs véritables préférences parmi les choix qui leur sont offerts. 

En 2001, l’État de Virginie aux États-Unis a ainsi mandaté une équipe d'expérimentalistes pour établir des procédures d’enchères et évaluer leur impact dans le cadre de la gestion des ressources en eau utilisées pour l'irrigation des terres. À ce titre, des agriculteurs ont reçu des droits d’irriguer qu’ils pouvaient vendre sur internet. Cette expérience, initialement en laboratoire, puis avec des agriculteurs sur le terrain, a eu un certain succès pour prouver que l'économie expérimentale pouvait être un outil d'aide à la décision efficace.

Les atouts de l’économie expérimentale

Les arguments en faveur de l’utilisation des approches expérimentales pour l’évaluation de la politique agricole peuvent être résumés en trois points :

• Premièrement, elles permettent de tester une mesure avant sa mise en œuvre à large échelle. Les expériences en laboratoire apportent des réponses dans un délai beaucoup plus bref et à un coût très inférieur  à un tâtonnement par essai-erreur dans le « monde réel ».

• D’autre part, ces expériences mettent mieux en évidence « l’effet propre » d'une politique, c’est-à-dire qu’elles offrent la possibilité d’isoler l’effet de la politique d’autres facteurs. Par exemple, après la mise en place d’une mesure de soutien à l’investissement pour la modernisation des exploitations agricoles, on peut observer une hausse des revenus. Mais, si sur la même période, les prix des produits agricoles ont augmenté, il est difficile de déterminer quelle part de la hausse du revenu est réellement imputable à la politique. Il faudrait savoir ce qui se serait passé en l’absence de la mesure d’aide. C’est impossible. Avec l'économie expérimentale, on utilise le principe du groupe témoin et la répartition aléatoire des participants entre les groupes, puis on compare les résultats, avec et sans la mesure de soutien.

• Enfin, l’économie expérimentale et l’économie comportementale sont deux disciplines associées. Des expériences peuvent être mises en place pour mettre en évidence des aspects psychologiques et comportementaux susceptibles d’expliquer la réussite ou l’échec d’une politique. Des aspects psychologiques, comme la peur du risque ou la volonté de se conformer aux normes sociales, peuvent par exemple expliquer qu’un agriculteur ne souhaite pas s’engager dans des mesures volontaires, même s’il peut recevoir plus de subventions. Des chercheurs ont ainsi montré qu’en introduisant un bonus pour un engagement en groupe pour réduire l’usage de pesticides en viticulture, le nombre d’agriculteurs intéressés par la mesure était plus important, sans augmenter le coût total de la mesure.

Aides à la décision

L’économie expérimentale aide donc à la compréhension des problèmes et souligne des pistes de solutions. Elle permet d’informer les décideurs, qui ne sont jamais faciles à convaincre sur des bases théoriques, mais qui sont parfois plus sensibles aux preuves empiriques.

Les chercheurs du Groupe de recherche angevin en économie et management (Granem), avec d’autres collègues européens, mettent en œuvre de telles expériences et contribuent à rendre plus visibles les avantages de ces méthodes pour l’évaluation des politiques publiques. Les 6 et 7 juin 2017, ils organiseront à Angers un colloque sur les enjeux méthodologiques soulevés par l’utilisation des approches expérimentales pour l’évaluation de la politique agricole européenne. La conférence annuelle de la Fédération de recherche CNRS Travail, Emploi et Politiques Publiques, l’un des principaux opérateurs d’évaluation de politiques publiques en France, aura aussi lieu à Angers, les 17 et 18 octobre 2017, sur le thème « Évaluation et expérimentation ». 

Marianne Lefebvre. Crédit photo : Université d'Angers.
Marianne Lefebvre. Crédit photo : Université d'Angers.
À propos de Marianne Lefebvre

Marianne Lefebvre est maître de conférences à l’Université d'Angers depuis 2015. Elle enseigne au sein du département Gestion des entreprises et des administrations  (GEA) de l’IUT d'Angers, et conduit ses recherches en économie de l’environnement et économie agricole au sein du Groupe de recherche angevin en économie et management (Granem).
Avant de rejoindre l’UA, elle a travaillé pendant 3 ans au Centre commun de recherche  de la Commission européenne sur l’évaluation de la politique agricole européenne.

Actuellement, Marianne Lefebvre mène avec des collègues économistes et psychologues une recherche sur le verdissement de la PAC. Un autre projet, financé par le ministère de l’Environnement et mené en collaboration avec Plante & Cité, porte sur l’acceptabilité du passage au « zéro phyto » pour l’entretien des espaces verts. Dans ces travaux, les méthodes expérimentales sont mobilisées pour enquêter auprès d’agriculteurs, de citoyens ou d’élus et évaluer l’impact d’un changement de politique publique.

Bibliographie

Colen, L., S. Gomez y Paloma, U. Latacz-Lohmann, M. Lefebvre, R. Preget and S. Thoyer
(2016) Economic experiments as a tool for agricultural policy evaluation: Insights from the
European CAP. Canadian Journal of Agricultural Economics 
 
Loheac, Alia, H., A., Bazart, Cecile, Bchir, M.A., Blondel, S., Bonescu, M., Bornier, A.,
Brouard, J., Chappe, N., Cochard, F., Flage, A., Galeotti, F., Hollandts, X., Hopfensitz, A.,
Jacquemet, N., Le lec, F., Lefebvre, M., Leplat, M., Mantilla, C., Mateu, G., Peron, G., Petit,
E., Raiber, E., Rosaz, J., Rozan, A., Tisserand, J.C., Villeval, M.C., Zylbersztejn, A., Willinger,
M., Sutan, A. (2016) Mise en place d'une expérience avec le grand public : entre recherche,
vulgarisation et pédagogie, Revue Economique
 
Lefebvre M., Gangadharan L., Thoyer S. (2012) Do security-differentiated water rights
improve efficiency?, American Journal of Agricultural Economics
 
M. Lefebvre, C. Biguzzi, E. Ginon, S. Gomez-y-Paloma, S. R. H. Langrell, S. Marette, G.
Mateu, A. Sutan, Mandatory Integrated Pest Management in the European Union:
Experimental insights on consumers' reactions, à paraître dans Review of Agricultural, Food and Environmental Studies.








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