Rouchy, la précarité en terrain vague

LA PRÉCARITÉ, UNE RÉALITÉ ANGEVINE 5/6


Rédigé par - Angers, le 03/03/2017 - 07:45 / modifié le 02/03/2017 - 19:41


L'hébergement d'urgence angevin accueille chaque soir des personnes au parcours de vie bien différents. A l'abri des regards, on y croise la précarité qui arrive, s'installe ou dure. Sans distinction d'âge ou d'origine.



Rouchy, la précarité en terrain vague
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La pluie tombe en grosses gouttes, aux premiers jours de février, sur le sol meuble du parking de la rue Rouchy, à Angers. La fac de droit est toute proche, le multiplexe cinéma, aussi ; l'hôpital est en face, de l'autre côté de La Maine. Tout au bout du parking, loin des yeux de la ville, des Algécos sont posés là, derrière une grille.

A l'intérieur, des lits, 61 exactement, qui accueillent chaque soir les personnes ou familles qui n'ont pas d'autre lieu où passer la nuit.
Pour eux, c'est la rue, ou "le 115", un numéro à composer chaque jour pour savoir s'il y aura de la place le soir-même.
Il est 19 h, la nuit est tombé, et l'eau qui s'abat sans discontinuer sur le site interdit toute activité devant les grilles en attendant 20 heures, et l'ouverture officielle du centre. Lorsque le temps est plus clément, les bénévoles -associatifs ou citoyens- qui se relaient six jours sur sept auprès des plus démunis installent un brasero. Pour réchauffer les corps et les cœurs. "Tout n'est pas tout le temps gris ici", appuie Céline, "citoyenne engagée". "Nous avons de nombreux souvenirs de danse, de rires et de chants autour du feu".
 
Mais ce soir, tous ont trouvé refuge sur la rampe menant au Tribunal de Commerce, à l'abri d'un toit. Chocolat, café, viennoiseries, sandwichs... Dominique est passée au Secours populaire, dont elle est membre, avant de venir à Rouchy. Les premières personnes sont déjà là : un couple de Tchétchènes et leurs deux enfants de 5 et 8 ans arrivés ce jour à Angers. Dans deux mois ou moins, la famille s'agrandira. "Les femmes enceintes, seules ou non, migrantes ou pas, c'est de plus en plus fréquent", précise Dominique, qui coordonne l'action des "Veilleurs de Rouchy", comme ils s'appellent.

Un peu plus haut sur la rampe, on retrouve Gaëtan. S'il est originaire du Congo-Brazzaville, lui est français. Voilà trois semaines qu'il vient trouver refuge à Rouchy, après des mois de squat chez des potes. "J'avais l'impression d'être un pique-assiette, mais en même temps, ça m'a maintenu la tête hors de l'eau pendant un moment", témoigne-t-il. Il y a deux ans et demi, il a rompu toute relation avec ses parents. Et son BTS d'assistant manager ne lui a pas permis de s'en sortir. "Là, j'ai besoin d'un endroit chaud pour dormir, mais je veux m'en sortir. J'aimerai bien faire une licence en alternance dans les ressources humaines, alors je cherche un patron", poursuit-il. En journée, on le retrouve dans les bibliothèques de la ville ou, plus tard le soir, à la bibliothèque universitaire, pour ne pas sombrer. "Je lis des livres du style Musso ou dans le genre ; et puis des mangas, pour me changer l'esprit."
"Là, j'ai besoin d'un endroit chaud pour dormir, mais je veux m'en sortir. J'aimerai bien faire une licence en alternance dans les ressources humaines, alors je cherche un patron"

L'esprit tourné vers la fin de la galère, donc, mais une galère partagée par un nombre important de jeunes de moins de 25 ans. Ils sont nombreux, ce soir d'hiver. Beaucoup ont coupé les ponts avec la famille, certains même "avec la société". Il y a des "durs" parmi eux. Avec qui l'important est de "garder le contact", assure Dominique. Tous ceux qui s'abritent de la pluie n'ont pas de place pour dormir à l'hébergement d'urgence, mais échanger, discuter, partager un moment reste fondamental.
 
Un peu à l'écart du groupe, Fofana, un Malien, vient d'arriver sur Angers, depuis Paris, où il navigue depuis 2008 et son arrivée en France entre la rue et des hébergements éphémères. Il y a quelques heures, il a poussé la porte du Secours populaire, qui l'a orienté vers le "115". "C'est ma première nuit ici, je vais bien voir comment ça se passe..." Atteint de problèmes de santé, il a décidé de quitter la capitale et de "tenter (sa) chance à Angers, parce que c'est une ville jumelle de Bamako."
 
A Rouchy, la précarité n'a pas d'âge, ni de sexe, pas plus qu'elle n'a de religion ni d'origine géographique. Des SDF "endurcis" y croisent aussi bien des étudiants qui trouvent refuge dans leur voiture que des familles de migrants ou des réfugiés ayant obtenus le droit d'asile. Rouchy, un terrain vague, théâtre d'une précarité devenue ordinaire, face à laquelle les citoyens s'organisent. Parmi eux, de belles histoires. Celle d'Islam en est une : durant 18 mois, avec sa famille, ce Tchétchène a composé le 115 chaque jour, pour avoir un toit pour la nuit. Depuis peu, ils sont accueillis à Juvardeil par l'association Solidarités migrants, d'une rive à l'autre. Mais Islam est là ce soir, en tant que bénévole,  avec des plats préparés par sa femme.
Une solidarité qui s'organise aussi par le biais d'une plateforme mise en place à l'été 2016 : "SOS Migrants 49", qui recense toutes les propositions d'hébergements, le temps d'une nuit -ce sont les "Jokers" de Rouchy- ou d'un week-end, "le répit".
 
Retour à l'abri des regards, où trois jeunes gens bravent la pluie pour rejoindre le petit attroupement. Eux sont étudiants, bénévoles pour le Secours catholique, et reviennent d'une maraude, ces tournées effectuées dans la ville d'Angers pour aller à la rencontre des SDF. "Au cours de notre formation, on nous encourage beaucoup à s'engager dans des associations comme le Secours", expliquent deux d'entre elles. Le troisième, étudiant en fac de droit, a lui-même croiser la route d'une maraude l'an passé, alors qu'il avait engagé une discussion avec un homme de la rue. "Personne n'est à l'abri de se retrouver là. Moi, je vis avec peu, et fais parfois appel aux filets solidaires (une opération mise en place par le CCAS de la Ville d'Angers, avec les Jardins de Cocagne, qui consiste en la distribution de fruits et légumes contre une contribution financière adaptée aux revenus du demandeur NDLR). Vous seriez étonné de voir le nombre d'étudiants qui vivent dans leur voiture ou dans la rue, parce qu'ils ne peuvent payer un logement. Plus largement, le nombre de jeunes SDF est impressionnant", relève-t-il.
 
La Direction départementale de la cohésion sociale, qui gère l'hébergement d'urgence de Rouchy -dont les conditions d'accueil ont été maintes fois dénoncées par les milieux associtaifs- établit un ordre de priorité, dans l'accueil des personnes en difficulté : d'abord les familles, puis les SDF nationaux, avant les couples sans enfants puis les hommes seuls.
La précarité, elle, ne se soucie guère de ces critères. Ni du temps qu'il peut bien faire.




Journaliste Animateur du blog " Des mots à la marge " En savoir plus sur cet auteur




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