« Travailler autant pour si peu, c’est une injustice »

Crise agricole : Trimer n'est pas jouer #1


Rédigé par Yves BOITEAU - Angers, le 26/04/2016 - 08:50 / modifié le 27/04/2016 - 22:24


Qu'en est-il de la "crise agricole" en Anjou ? Lait, viande bovine, porc... en Maine-et-Loire comme ailleurs, les éleveurs sont nombreux à en subir aujourd'hui les contrecoups, bousculés voire désorientés entre libéralisation de leurs filières économiques et nécessaire révolution écologique. Toute cette semaine, nous tenterons d'approcher d'un plus près cette réalité. Première étape de ce dossier, Jarzé à 20 minutes d'Angers, au siège de l'exploitation de Jacques Bertrand. Une exploitation familiale, fruit du travail de trois générations, que Jacques espérait transmettre à son tour dans de bonnes conditions à sa fille, Véronique. Mais comment être serein quand la crise bouscule la donne ?



Jacques Bertrand et Véronique, la cadette de ses filles, désormais installée à ses côtés.
Jacques Bertrand et Véronique, la cadette de ses filles, désormais installée à ses côtés.
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A quelques kilomètres du bourg de Jarzé, le hameau du Prieuré veille telle une sentinelle hors d’âge sur de vastes terres agricoles. Des moines furent les premiers à investir et travailler au Moyen-Age, ces terres argileuses en pays calcaire. Témoin de ces temps anciens, une vieille chapelle jouxte l’imposante longère où vit depuis 80 ans la famille Bertrand. « Ce sont mes grands-parents qui sont arrivés ici en 1936, en provenance de Montpollin près de Baugé, raconte Jacques Bertrand, Mon père a pris la ferme dix ans plus tard avec 23 vaches laitières et 30 ha ». Dans le contexte de l’après-Deuxième guerre mondiale, une belle taille d’exploitation.

Attablé dans sa cuisine avec son épouse Marie-Annick, Jacques le reconnait sans détour : au Prieuré, la famille Bertrand n’a jamais craint le progrès ou l’investissement, pour peu qu’elle en maîtrisait un minimum les risques. La réalité de 2016 l’atteste. Avec ses 150 ha de terres dont 90 dédiées à la culture de céréales, ses 50 vaches laitières, ses ateliers d’engraissement de taurillons et de veaux et, depuis peu, ses activités pédagogiques, le GAEC (1) du Prieuré ne ressemble en rien à la ferme Playmobil  

Depuis son arrivée en 1975 aux côtés d’Ernest, son père, Jacques Bertrand n’a cessé de développer son affaire au gré des opportunités et des aléas. « L’année précédente à mon installation, la comtesse qui possédait les terres de mon père lui a annoncé qu’elle vendait tout. J’avais 22 ans et pas un sou en poche. Mon père en avait 56 mais n’était pas intéressé. Je me suis lancé sans hésiter. » 
« Je suis parti avec un projet d’extension à 50 vaches laitières et près de 40 ha de terres. Je garde de bons souvenirs de mon installation »
A l’époque, le contexte est très favorable. Les banques soutiennent sans grande difficulté les projets d’installation. Et dans le secteur laitier, à la suite (déjà) de problèmes de surproduction, de premiers systèmes de quotas assurent une relative stabilité des prix payés aux producteurs. « Je suis parti avec un projet d’extension à 50 vaches laitières et près de 40 ha de terres. Je garde de bons souvenirs de mon installation », se souvient Jacques Bertrand. En 1981, à la retraite de ses parents, Noël, un frère vient le rejoindre sur l’exploitation, moyennant la création d’un atelier d’engraissement de 400 porcs.

Marie-Annick, Véronique et Jacques Bertrand devant la stabulation de leurs vaches laitières.
Marie-Annick, Véronique et Jacques Bertrand devant la stabulation de leurs vaches laitières.
La ferme s’agrandit à nouveau au début des années 90 avec l’installation de Marie-Annick, au sortir d’un congé parental. « J’avais exercé comme secrétaire dans une entreprise horticole. Mais je ne voulais pas retravailler à l’extérieur par crainte des décalages horaires avec mon mari », raconte t-elle. « Et moi, je ne voulais pas qu’elle s’occupe de la traite des vaches. Je trouvais l’activité trop dure », ajoute Jacques : après le lait et les cochons, la ferme du Prieuré intègre donc un atelier d’engraissement de taurillons dont Jacqueline prend la responsabilité.

C’est aussi l’époque du remembrement, cette grande réorganisation foncière dont profite le Prieuré. Faute de repreneurs sur certaines fermes voisines, des terres se libèrent. Si la charge de travail est importante, Jacques garde là-encore de bons souvenirs de cette période. « Nous avions mis en place une organisation alternée de la traite le week-end. Et puis, nous avons toujours réussi à partir en vacances huit jours l’été et une semaine l’hiver. » 

En 1999, le départ de Noël entraîne une baisse du quota laitier et surtout l’arrêt de l’atelier porcin. Mais Jacques et Marie-Annick conservent le bâtiment et y installent quelques années plus tard une activité « intégrée » d’engraissement de veaux de boucherie. « Intégrée », c’est-à-dire financée (veaux de 8 jours, aliments, produits vétérinaires) et rémunérée par une société spécialisée. Charge à eux de fournir l’outil de travail. « Ca permettait un complément de revenus sans trop d’investissement », précise Jacques.
« Le produit de nos ventes ne suit pas le rythme de nos charges. Nous n’avons jamais eu autant de mal à payer nos factures que depuis ces deux dernières années »
L’imparfait est devenu de rigueur. Car depuis le tableau s’est obscurcit. « Le produit de nos ventes ne suit pas le rythme de nos charges. Nous n’avons jamais eu autant de mal à payer nos factures que depuis ces deux dernières années », expliquent Jacques et Marie-Annick, chiffres à l’appui. « Pour le lait, nous avons été payés 314€ la tonne en février quand il nous faudrait raisonnablement 380 à 400€ pour s’en sortir convenablement. Pour les taurillons, on perd 120 à 150€ par bête : faites le calcul pour 96 bêtes à l’année, ça fait plus de 10 000€ de pertes. »

Véronique anime une ferme pédagogique, une autre source de diversification pour l'exploitation agricole familiale.
Véronique anime une ferme pédagogique, une autre source de diversification pour l'exploitation agricole familiale.
Conséquence de la dégradation de la trésorerie, Jacques n’a pas remplacé le salarié agricole parti en décembre et limité les prélèvements de revenus de son couple pour protéger l’entreprise et l’installation de sa fille. « Et oui ! Je suis arrivée officiellement il y a un an… au plus mauvais moment », sourit Véronique, 29 ans, qui a lancé une ferme pédagogique pour asseoir son projet.

Autre conséquence de la crise, la dégradation du temps du rythme de travail : 7h-12h30 et 15h-19h30 du lundi au… dimanche, soit plus de 60 heures de travail pour chacun des membres de la famille, en dépit de l’investissement dans un robot de traite. « Ce qui est dur, au-delà du salaire, c’est l’impact sur la vie privée. On n’ose plus programmer quoi que ce soit faute de savoir si on pourra se libérer » avoue Marie-Annick. « Pas question pour moi de ne pas sortir, coupe Véronique, Mais c’est vrai que les amis ont du mal à comprendre pourquoi je pars tôt le samedi soir. » 

Quid de l’avenir dans ces conditions ? « On courbe l’échine mais on sait aussi qu’il y a bien pire que nous. Il faut absolument que les prix remontent », estime Jacques, rejoint par Véronique : « J’ai envie de vivre dignement de ce métier, mais pas au prix de ma santé. J’espère que cette crise ne va pas durer trop longtemps. »
  1. Groupement agricole d’exploitation commune (GAEC), le statut juridique de l’entreprise

1996-2016 : ces prix qui font mal
Les documents sont sur la table. Le jour de notre rendez-vous, Jacques Bertrand a pris soin de ressortir des factures de 1996 pour illustrer la colère que provoque en lui l’évolution des prix agricoles. La tonne de blé : « 126€ en 1996, un peu plus de 120€ annoncé pour la prochaine récolte. » Les veaux de boucherie ? « 182€ en moyenne en 1996, 100€ cette année. » Le fioul a contrario : « 25 centimes d’euros en 1996, 80 cette année. Jusqu’au coût de main d’œuvre passé en vingt ans de 22€ à 62€ pour une même réparation d’engin agricole. »









1.Posté par barreau le 25/04/2016 20:05 | Alerter
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Un parallèle assez édifiant: c'est quand l'agriculteur " y arrivait " qu'il causait le plus de dégâts à l'homme et à l'environnement...

les résultats de ce monde agricole merveilleux: http://victimes-pesticides.fr/

2.Posté par philippe le 27/04/2016 00:02 | Alerter
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ben mon cochon!!
c'est le principe du travailler plus pour gagner moins!
les responsables ne sont pas ces braves gens qui pensaient bien faire, mais ceux qui aujourd'hui encore regardent vers la roumanie et ses fermes de 4500 vaches et sont les représentants "majoritaires" de la profession...
une autre agriculture est possible et les consommateurs ne demandent que cela!
réorientons les aides agricoles et la fiscalité vers les systèmes bio et durable et accompagnons les agriculteurs dans ces voies...








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