Un éléphant, ça Trump énormément

EURÊKA ! #5


Rédigé par François Hourmant est maître de conférences à l’Université d’Angers (Faculté de droit, d'économie et de gestion) et membre du Centre Jean Bodin - Angers, le 10/11/2016 - 07:45 / modifié le 23/11/2016 - 23:24


Avec cette rubrique bimensuelle, la rédaction d’Angers Mag et l’Université d’Angers (UA) s’associent pour éclairer autrement le débat public et les questions de notre temps, en confiant la plume à quelques-uns des 560 enseignants-chercheurs et 518 doctorants de l’institution, qui travaillent au sein des 28 laboratoires de l'UA. Actualité oblige, c'est l'élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis qui occupe cette fois-ci l'espace, avec une analyse par François Hourmant des ressorts de cette victoire inattendue.



Donald Trump est depuis mercredi matin, le 45e président élu des Etats-Unis.
Donald Trump est depuis mercredi matin, le 45e président élu des Etats-Unis.
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Donald Trump sera donc, non sans surprise, le 45e président des États-Unis. Comment cet improbable candidat, sans expérience politique antérieure, allant à l’encontre de toutes les règles élémentaires du jeu politique, multipliant les déclarations provocatrices, xénophobes et sexistes susceptibles de s’aliéner des franges considérables de l’électorat – les minorités hispaniques et afro-américaines – mais également les femmes, groupe démographique majoritaire aux États-Unis, a-t-il pu devenir le nouveau locataire de la Maison Blanche et succéder à Barack Obama ?

Cette élection témoigne, mais cette fois sur un mode exceptionnel, de la suspension volontaire de l’incrédulité qui accompagne invariablement les campagnes électorales. Parenthèses singulières dans la vie des sociétés, les élections présidentielles (aux États-Unis comme en France) portent à incandescence les dynamismes émotionnels et balayent les digues de la raison. La scène électorale, ce lieu où s’ordonne le choix des électeurs, sollicite en effet davantage les affects que la dimension cognitive. Si le suffrage universel est bien au cœur de l’attribution du pouvoir d’État, il est aussi le lieu de la cristallisation et de la circulation des désirs, des attentes, des espoirs comme des craintes et des peurs.
Si le suffrage universel est bien au cœur de l’attribution du pouvoir d’État, il est aussi le lieu de la cristallisation et de la circulation des désirs, des attentes, des espoirs comme des craintes et des peurs.

La victoire de Donald Trump repose pour une large partie sur cette capacité à mobiliser à son profit ce socle des émotions archaïques en proposant un récit politique fondé sur une vision manichéenne du monde, simpliste sans doute mais terriblement efficace et compréhensible pour la majorité des électeurs américains. Un récit d’autant plus séduisant qu’il ne s’embarrasse d’ailleurs pas de subtilités.
Mais le succès du storytelling proposé par Donald Trump et son impact dans l’opinion américaine  doivent se lire à l’ombre d’un contexte national et international. Celui-ci est marqué par la montée des populismes et des replis identitaires et communautaires qui se multiplient en Europe, comme l’attestent la victoire, elle aussi inattendue, du Brexit en Grande-Bretagne et la montée de l’extrême-droite dans de nombreux pays (et notamment en France où les sondages placent invariablement Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle de 2017). La question migratoire qui touche l’Europe comme les États-Unis, exacerbée par les attentats terroristes, a créé une formidable caisse de résonance pour les leaders politiques adeptes de solutions radicales.

Par des déclarations fracassantes visant à interdire l’entrée sur le territoire américain aux musulmans ou décrivant l’immigration mexicaine comme potentiellement criminogène, Donald Trump a su surfer sur ces peurs, réactualisant par une rhétorique anxiogène le vieux théâtre de la menace, tout en se posant en rempart protecteur. De ce point de vue, son discours politique s’est largement déconnecté de la réalité américaine pour épouser un registre singulier, celui de la propension délirante. Privilégiant le mode paranoïaque, il a attisé un climat de suspicion : à l’égard des musulmans, du président Obama (qu’il prétendait n’être pas américain), de sa rivale (coupable dans l’affaire des e-mails).
Ce régime complotiste, amplifié par des accusations de manipulation et de fraudes électorales, est ainsi venu compléter le réquisitoire du candidat contre Hillary Clinton. Érigée en représentante achevée de l’establishment washingtonien, cette dernière est devenue aux yeux de nombreux électeurs la figure exécrée d’une oligarchie qui monopolise le pouvoir au mépris des laissés pour compte de la mondialisation et de la croissance économique.
Érigée en représentante achevée de l’establishment washingtonien, Hilary Clinton est devenue aux yeux de nombreux électeurs la figure exécrée d’une oligarchie qui monopolise le pouvoir au mépris des laissés pour compte de la mondialisation et de la croissance économique

Le discours de Donald Trump décalque sur ce plan tous les invariants du populisme en proposant une vision binaire du monde qui oppose le peuple vertueux, honnête et travailleur – aux élites  inféodées au pouvoir de l’argent et de la finance. Il y a là un élément de ce qui serait, selon l’essayiste américain Christopher Hitchens, constitutif de la politique américaine : « Le populisme manipulé par l’élitisme. »  Par la stigmatisation de ces élites de la côte Est dont Hillary Clinton est l’incarnation exemplaire - en tant que sénatrice, ancienne secrétaire d’État de Barack Obama et épouse de Bill Clinton - le milliardaire et héritier Donald Trump, candidat auto-proclamé de l’anti-système, ravive également une topique classique aux États-Unis, celle de l’anti-intellectualisme bien décrite par Richard Hofstader dans son livre Anti-intellectualism in American Life publié en 1963. Par la crudité et la brutalité de son langage, il reprend le leitmotiv professé quelques décennies plus tôt par le vice-président Spiro T. Agnew qui ironisait sur la « veulerie des snobs intellectuels ». Le parti démocrate est d’ailleurs souvent construit, et donc stigmatisé par le camp républicain, comme le parti des élites snobs.

En stylisant ces identités, Trump propose une grille d’interprétation du monde dans laquelle tous ceux qui ont un sentiment d’abandon ou de déclassement peuvent souscrire et se reconnaître. En s’érigeant en protecteur des oubliés - la masculinité blanche constituant un sous-texte essentiel de cette campagne -, Donald Trump réactive l’inusable mythologie du Sauveur. Mais il instille dans cette présentation de soi une incontestable rhétorique de genre. Jouant explicitement la carte de la masculinité,  il convoque avec succès un imaginaire qui pendant longtemps a pu associer pouvoir et virilité tant la politique était liée à la sub-culture mâle.
Cet ethos viril soigneusement construit entre alors en synergie avec les mesures programmatiques qu’il annonce. Ici encore, le discours du candidat républicain s’autonomise du réel pour cultiver avec prédilection l’autre versant du registre délirant, celui de l’utopie. En promettant un retour au protectionnisme économique, en marquant sa préférence pour une forme d’isolationnisme sur le plan international, en s’engageant à ériger un mur avec le Mexique et à mieux contrôler les frontières, Donald Trump épouse un double répertoire sécuritaire et rassurant.
Après avoir alimenté les peurs, il s’agit pour lui de susciter l’espoir au mépris des contraintes multiples (accords économiques passés, exigences géopolitiques…) qui risquent de rendre ses propositions irréalisables.
Après avoir alimenté les peurs, il s’agit pour lui de susciter l’espoir au mépris des contraintes multiples (accords économiques passés, exigences géopolitiques…) qui risquent de rendre ses propositions irréalisables. 

Mais l’essentiel n’est pas là, car les promesses électorales ne sont pas faites pour être tenues mais pour être élu. Elles ont pour fonction de rouvrir la part du rêve et d’opérer une forme de réenchantement – momentané – du monde. Par cette forme de déni de la réalité portée à son paroxysme, et qui fut le marqueur essentiel de sa campagne, la victoire de Donald Trump suscite sans doute un effet de sidération mais démontre la permanence et l’acuité de cette remarque formulée par Marcel Proust selon laquelle « les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances, ils n’ont pas fait naître celles-ci, ils ne les détruisent pas ; ils peuvent leur infliger les plus constants démentis sans les affaiblir. »  En promettant de restaurer la grandeur des États-Unis et de remettre l’Amérique au travail, Donald Trump a rempli son contrat, peut-être d’ailleurs au-delà de ses propres espérances.

François Hourmant.
François Hourmant.
François Hourmant est maître de conférences à l’Université d’Angers (Faculté de droit, d'économie et de gestion) et membre du Centre Jean Bodin. Docteur en Science politique (Université Paris 1), habilité à diriger les recherches (École Pratique des Hautes Études), il travaille sur l’histoire des intellectuels en France depuis 1968. Il a publié sur cette question deux livres, Le désenchantement des Clercs (PUR, 1997) et Au pays de l’Avenir Radieux (Aubier, 2000), plus spécifiquement consacré aux voyages et récits de voyage des intellectuels en URSS, à Cuba et en Chine populaire. Ses recherches portent également sur la vie politique française. Il est l’auteur d’un livre sur François Mitterrand, le pouvoir et la plume (PUF, 2010) dans lequel il analyse le goût du président socialiste pour la littérature et, plus largement, le rôle de la symbolique lettrée dans la construction de la fonction présidentielle sous la Ve République. Enfin, ses travaux sont également consacrés à la communication politique verbale – analyse du discours – et non verbale – analyse gestuelle et comportementale. Il a dirigé récemment,  avec Sophie Lambert-Wiber, les actes d’un colloque tenu à Angers et publié sous le titre L’Animal et le pouvoir (PUR, 2016).









1.Posté par soimeq le 10/11/2016 07:57 | Alerter
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Cette élection met en lumières plusieurs choses.
1 - On peut être élu Président des USA avec la minorité des voix (quand même)
2 - Bien des citoyens n'en peuvent plus de ce microcosme politico-médiatique qui leur dit quoi penser et voter
3 - Cela annonce bien des désenchantements en France
4 - Je ne suis pas sûr qu'H. Clinton ait été meilleure en quoi que ce soit, spécialement en regard de l'environnement.
5 - Je me félicité que Trump soit opposé aux accords de libre échange, mais cela reste à vér...

2.Posté par nbvcxw le 14/11/2016 11:30 | Alerter
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Il faut quand même le faire. Une analyse politique de l'élection de Trump sans évoquer une seule fois le programme du nouvel élu en matière de politique étrangère et se contenter, comme le font tous les journalistes, de relever ses quelques déclarations malheureuses sur les femmes et les immigrés, sur lesquelles il est d'ailleurs revenu. ça ressemble à une analyse de fond mais on reste pourtant à la surface des choses.
L'élection de Trump c'est avant tout (et c'est tout qui devrait nous intére...

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