Volda, ivresse et sobriété heureuse…

RÉCITS DE "BOUTS DU MONDE" #7


Rédigé par Cécilia PEPPER - Angers, le Dimanche 12 Mars 2017 à 08:30


« Thoreau avait encore la forêt de Walden – mais où est maintenant la forêt où l’être humain puisse prouver qu’il est possible de vivre en liberté loin des formes figées de la société ? » Stig Dagerman, "Notre besoin de consolation est impossible à rassasier", Actes Sud (p20).

Extrait du n°26 de la Revue Bouts du Monde, un reportage écrit et dessiné de Cécilia Pepper sur un séjour Erasmus en Norvège



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J’ai longtemps hésité avant de pouvoir en parler… comme s’il fallait préserver un secret, comme si j’étais la seule à détenir les clés d’un lieu magique, comme s’il fallait faire attention de ne pas le dévoiler à n’importe qui, comme quand on est amoureux de quelqu’un, on aimerait en parler à tout le monde, mais on aimerait aussi tout garder pour soi, de peur que quelqu’un d’autre ne nous le dérobe, cet amour !
 
Dès que j’ai rencontré la Norvège, donc, je suis tombée amoureuse. Comme un coup de foudre, immédiat. Début janvier. Arrivée de nuit, l’obscurité, l’immensité, quelques petites lumières scintillantes, comme des étoiles qui serpentent le long de la route, le long des fjords. Le lendemain, au réveil, tout blanc. J’ai atterri dans un gros gâteau à la crème ! Vaste paysage grand ouvert, immense et vivant. Que de neige éclatante, si crépitante et si épaisse, si blanche et si belle, si généreuse et si abondante !

Je ne sais pas encore ce qui m’attend mais je me sens en accord, en fusion avec l’environnement… Un sentiment, une intuition agréable d’être tombée sur Le lieu juste…D’avoir trouvé ma place au monde, au moins pour un temps…
 


Volda. Une ville de 8000 habitants, située sur la côte ouest du pays, au milieu des fjords, à une heure au sud d’Ålesund, à mi-chemin entre Bergen et Trondheim. Je devais y passer trois mois pour un échange universitaire. J’y suis restée un an et demi… prolongeant mon séjour pour y terminer mes études et réaliser un rêve d’enfant, celui de vivre, un temps, en ermite dans les montagnes.

En réalité c’était plutôt jouer à l’ermite, car en dépit du dépouillement de ma chambre d’étudiante, loin de chez moi, et du sentiment de détachement matériel, je me suis confrontée à une toute autre réalité, loin de l’image romantique que j’avais pu me construire de la vie d’ermite solitaire. Bien sûr il y a l’aspect matériel qui était différent. J’ai vécu dans un cadre tout confort, poussé jusqu’à l’extrême, avec chauffage au sol et un sauna dans la résidence étudiante ! Mais il y a aussi et surtout l’aspect social : loin d’y être seule, j’ai tissé à Volda des liens précieux et fait des rencontres signifiantes, sans qui je n’aurais pas non plus eu envie de prolonger mon séjour…

Volda. C’est donc une petite ville, avec un hôpital, des montagnes tout autour, des légendes de pieuvre géante dans le fjord, mais surtout une université qui accueille chaque année des dizaines d’étudiants de tous les pays grâce au programme Erasmus.
​"On dirait que le poids de la neige apaise, que la neige simplifie les informations visuelles dont nous sommes d’ordinaire sans arrêt assaillis..."
 
Je suis arrivée, comme les autres, avec quelques affaires dans un sac à dos : des vêtements chauds, un petit thermos pour aller randonner, un manteau rouge comme les maisons, quelques livres et du matériel pour dessiner. Ma chambre est au rez-de chaussée d’une résidence étudiante. La fenêtre donne sur un gros tas de neige. Je regarde les flocons tomber et je n’ai jamais été aussi sereine. On dirait que le poids de la neige apaise, que la neige simplifie les informations visuelles dont nous sommes d’ordinaire sans arrêt assaillis... Je suis heureuse et j’ai conscience de vivre un moment unique. Il ne se passe RIEN et pourtant je suis BIEN.
 


Plus de téléphone portable pour trois mois ! Je décide de me connecter à internet au maximum, un jour sur deux… Proche de la Nature aussi. C’est comme si le vide ambiant laissait place à l’être pour s’exprimer et exister. Être rendu possible par ne plus dépendre de l’avoir. Nue et solide. Une machine à créer en puissance devant une grande page blanche.
 
De l’autre côté du bâtiment, la cuisine donne vue sur le fjord. Les lumières sont changeantes, vivantes, sublimes, spectaculaires…La Nature est ici un spectacle. De quoi en devenir passif et rester ici à contempler les paysages pour l ‘éternité ! Se sentir tout petit, mais faire partie du grand TOUT. 

Quand on est amoureux, on pense que ça peut durer toujours même si on sait bien que ce n’est pas possible. Alors on vit l’instant présent avec autant d’intensité que lorsqu’on est enfant. En espérant se réveiller le lendemain avec autant de baume au cœur et de force intérieure. On alimente l’adrénaline en nous avec toutes sortes d’idées et de paris, pour nourrir le feu en soi. On trouve tout beau, on est à fleur de peau, on sait pourquoi on est vivant, on se croit capable de tout, et on en redemande… On veut « rêver l’impossible rêve, décrocher l’inaccessible étoile ! »
Des paysages, de l’air, du froid revigorant. La faim et le repos, contraires à la satiété et à la fatigue de notre quotidien d’occidental repu et stressé… Du temps. Du temps et de l’espace.

Prendre le ferry pour la rive d’en face (un trajet banal et quotidien des Norvégiens), s’affaler dans la neige épaisse et écouter le silence, tout revêt alors un caractère grisant… nouveau et excitant.
Des paysages, de l’air, du froid revigorant. La faim et le repos, contraires à la satiété et à la fatigue de notre quotidien d’occidental repu et stressé… Du temps. Du temps et de l’espace. Pour se retrouver soi, pour exister. Pour s’écouter. Pour prendre le temps. Se contenter de peu. Pour lâcher prise et ne se laisser guider que par son intuition juste, par des sensations de liberté... C’est le luxe absolu. Je m’épanouies comme une enfant qui s’émerveille, dans la sobriété heureuse et la simplicité volontaire, sans savoir encore que je deviendrais plus tard une adepte de la pensée de Pierre Rabbhi et du mouvement Colibri (...). 
 


Je suis là depuis trois petits mois et j’idéalise, c’est certain…Je ne distingue pas clairement ce que je projette et qui me rend heureuse et ce qui est dû à ce que l’on pourrait nommer réalité… Le voyage est concret, certes, mais c’est aussi et surtout un grand moment  d’introspection…

Tout est si intense que je me dis que tout cela est trop beau pour être vrai… Que toute cette euphorie, ça ne peut pas vraiment durer. Les jours passent et je pressens l’irréversible. Que toutes ces sensations de bien-être sont sur le point de disparaître, comme si tout le bonheur était emprisonné dans cette masse  neigeuse qui menace de fondre avec l’arrivée du printemps. Mon départ est prévu, comme la neige qui commence déjà à fondre, au mois d’avril. J’aimerais que la réalité ne me rattrape pas. Rester en haut de la vague. Laisser couler la vie et rester ici…

C’est absurde, mais l’énergie vitale est là. J’aimerais suspendre le temps. Je dois cependant me résoudre à accepter le fait que toutes les bonnes choses ont une fin- raison pour laquelle j’ai peut-être aussi apprécié et sublimé chaque instant de ce court séjour... Toutes les bonnes choses ont une fin, mais les meilleures ont aussi une suite… 

 













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