Yann Arthus-Bertrand : "Activiste ? C'est regarder le monde les yeux ouverts"


Rédigé par - Angers, le 24/11/2015 - 14:24 / modifié le 28/05/2016 - 09:36


Sorti en septembre dernier, "Human", son dernier film divise la critique et le public. Le photographe et réalisateur Yann Arthus-Bertrand est venu lui-même lundi à Angers et à Corné assister sa projection devant des étudiants et enseignants de l'université, puis des lycéens et enfin le grand public. Attristé par certaines critiques, il revient sur le sens de son projet et parle des attentats du 13 novembre.



Yann Arthus-Bertrand : "Activiste ? C'est regarder le monde les yeux ouverts"
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Quelle intention a précédé la réalisation de "Human" ?

"Dans les années 80, je suis tombé en panne d'hélicoptère dans un tout petit village au Mali où une famille -un homme et ses deux femmes- m'a tout donné pendant deux jours. Le pilote de l'hélicoptère est parti avec un taxi-brousse et moi, je suis resté à attendre du kérosène. Pendant deux jours, on n'a vu personne et ces gens qui n'ont rien -des agriculteurs de subsistance qui travaillent la terre simplement pour se nourrir et nourrir leurs enfants- m'ont raconté leur vie, leurs craintes par rapport à la météo, à la maladie, à l'éducation... Moi qui venais ici avec l'ambition de faire des photos, dont une couverture de Paris-Match, ce court instant m'a beaucoup marqué. Je me suis dis qu'après mon travail sur "La Terre vue du Ciel", j'irai parler aux gens qui vivent sous mes photos."

On est dans les années 80, pourquoi avoir mis autant de temps pour le concrétiser ?

"En fin de compte, le succès de "La Terre vue du Ciel" m'a emmené sur d'autres projets et j'ai d'abord engagé des gens pour faire ce travail en vidéo : ça été le projet "Six milliards d'autres". Quand on l'a commencé en 2003, on était 6 milliards 300 000 millions. Le travail a été présenté au Grand Palais à Paris et on a tourné dans le monde entier. Et c'est après ces deux projets que j'ai voulu mélangé les regards : l'aérien et l'intime. C'est en regardant "The Tree of life" de Terrence Malick, qui traite à la fois le côté énorme de la naissance de l'univers, du trou noir et l'intimité d'une famille que je me suis dit "je peux faire ce film".

"Human", ce titre a beaucoup fait causer... Pourquoi ce choix et pourquoi cette approche sans parole, sans commentaire, simplement avec des images, des témoignages de l'intime et de la musique ?

"C'est quoi notre vie au fond ? On se lève le matin, on écoute des nouvelles de la Syrie, ce qui se passe en Algérie, en Libye, un attentat par ci... Ce sont des histoires qui se passent dans le monde, qui ne nous touchent pas personnellement mais qui nous touchent parce que c'est notre humanité. Le soir, on rentre chez soi et c'est notre femme qui est malade, un gosse qui travaille mal à l'école... La vie, c'est ce mélange de choses générales, énormes qui nous dépassent et en même temps, c'est aussi de l'intimité. Et dans ce film, c'est ce que j'ai voulu montrer : pourquoi on fait la guerre et pourquoi on ne sait pas dire "je t'aime" à ses parents. C'est forcément un peu maladroit mais en même temps c'est un film qui touche à l'essentiel."


Vous parlez aussi d'un film "activiste". Pourquoi ?

"Parce que dans mon métier, j'aime faire passer des messages. Je ne fais pas de films publicitaires, ni de films commerciaux, j'essaye dans tout ce que je fais d'améliorer les choses. Activiste pour moi, c'est regarder le monde les yeux ouverts pour faire prendre conscience aux gens que l'homosexualité est interdite dans 60 pays et synonyme de peine de mort dans une vingtaine d'autres, que certains font encore la guerre comme au Moyen-Age, que mon pays est le troisième vendeur d'armes au monde, que la guerre entre Israël et la Palestine dure depuis 70 ans, qu'il y a 15 vétérans qui se suicident par jour aux Etats-Unis... C'est intéressant d'essayer de comprendre pourquoi même si on n'a pas la réponse..."
"Le message de "Human" est peut-être plus important à mes yeux que le message écolo dont les gens se lassent depuis le temps qu'on leur assène"
Le film fait écho à deux actualités importantes, la COP 21 et les attentats du 13 novembre. Pour le premier, on peut penser que c'est délibéré ?

"Non, non, c'est un hasard. Je me sens complètement dégagé de la COP21 et il n'y a pas un mot sur l'écologie et les changements climatiques dans le film. Maintenant, ça le rejoint quand même car notre salut passera pas un regard plus bienveillant, plus amoureux sur la planète, c'est évident. Mais "Human", c'est aussi bien la pauvreté que l'homophobie, que la prison à 14 ans aux Etats-Unis... J'ai beaucoup photographié la glace qui fond, la déforestation, je sais ce que c'est, mais je crois qu'aujourd'hui le message de "Human" est peut-être plus important à mes yeux que le message écolo dont les gens se lassent depuis le temps qu'on leur assène."

Vous êtes un repentis de la cause écologique ?

"On a tellement parlé des causes du changement climatique, des réfugiés climatiques, de l'eau qui allait monter... que les gens, ça ne leur dit plus rien et qu'ils n'ont même plus envie de l'entendre. Parce que de toute façon, on ne peut pas inverser notre civilisation qui est basée sur les échanges, sur le commerce et sur le point de croissance."

L'autre actualité, ce sont bien évidemment les attentats du 13 novembre à Paris. Comment les avez-vous vécu ?

"Ce n'est pas la peine de réaliser "Human" pour être touché par les événements... Nous, nous l'avons été parce qu'on connait autour de nous au moins dix personnes, des amis d'amis, des gens qui ont travaillé avec nous, qui sont morts. Mes enfants vivent dans le coin où ça s'est passé. On se pose des questions. On vit aujourd'hui dans un pays en guerre. Quand des avions bombardent la Syrie, c'est bien que ton pays est en guerre, chose qu'on avait un peu oubliée. Ce qui est terrible, ce sont ces jeunes perdus dans une idéologie et qui sont prêt à mourir pour une cause qui n'en est pas une. C'est ça qui me fascine : comment on peut rentrer, tirer dans le tas comme ça ?"

Est-ce que "Human" ne vas pas être regardé différemment désormais ?

"En tout cas, ce qui est certain, c'est qu'un soldat explique dans ce film le plaisir de tuer. Que ce plaisir de la guerre existe chez les soldats, sinon ils ne le feraient pas. Mais cette expérience rend fou. Je pense que les jeunes qui ont fait ça étaient fous."
"Que les gens ne m'aiment pas, ce n'est pas grave. Mais que les gens n'ont pas compris que derrière le film, ce n'était pas moi, ça m'a rendu un peu triste."

Pour vous aussi, l'humanité est une espèce en danger ?

"Tous les chercheurs disent que l'homme s'éteindra si l'on continue comme ça. Mais ça ne m'intéresse pas beaucoup en fin de compte. Je pense qu'il est trop tard pour être pessimiste, qu'on a besoin d'actions, que le monde est difficile et compliqué et qu'on n'y comprend pas grand chose. J'aimerai qu'il y ait plus de bienveillance et de gentillesse, mais quand on écoute la politique, c'est parfois invraisemblable de ne pas voir ses représentants mieux se comprendre. Mais je ne suis pas Théodore Monod, je ne suis qu'un petit réalisateur."

Pardonnez-moi mais vous savez très bien, Yann Arthus-Bertrand, quand vous réalisez un film aujourd'hui, qu'il aura du poids...

"Le film a pourtant été extrêmement démoli... Par Le Monde, par Libération, et même méchamment parfois, comme quoi c'était un film qui n'avait aucun sens, que ce n'était qu'une succession de plans..."

Ça vous a affecté ?

"Bien sûr. Tu n'es jamais content quand tu lis ton journal et que tu vois que tu as fais une merde. Que les gens ne m'aiment pas, ce n'est pas grave. Mais que les gens n'ont pas compris que derrière le film, ce n'était pas moi, ça m'a rendu un peu triste. Mais le film connaît un tel succès dans le monde, que ce n'est pas grave."


 




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