Champ libre


Après l'indignation ?

Jeudi 15 Janvier 2015

Après les terribles assassinats de ces derniers jours, une indignation salutaire a poussé la population française à manifester en masse partout sur le territoire. Mais après ce formidable élan, quelles leçons tirer ? Et surtout, au-delà des paroles politiques, quelles actions mettre en œuvre ?


Quand on retrace le parcours des frères Kouachi on voit comment progressivement le seul projet vraiment exaltant dans leur vie est devenu celui de tuer. Qu'a-t-il donc manqué dans leur vie pour qu'ils finissent par faire ce choix terrible ? Les quelques gourous insensés qui leur ont inculqué ce genre de perspective étaient-ils les seuls vraiment influents et exaltants dans leur quartier ? Quel niveau de rancœur, de mal-être faut-il accumuler envers la société dans laquelle on grandit pour en arriver à un tel projet meurtrier ?

Si nous ne voulons pas collectivement fabriquer de nouveaux meurtriers du même genre, que faudrait-il mettre en œuvre ? Face à cette sauvagerie, l'expérience de la ville de Medellin, en Colombie, mérite d'être étudiée.

Leur exemple ouvre des pistes pour éviter de s'engouffrer dans l'unique chasse au terroriste, en copiant un Georges Bush au lendemain des attentats du 11 septembre 2001. On sait aujourd’hui combien cette politique guerrière et liberticide a provoqué de séquelles tant en Irak (jusqu'au développement de la folie meurtrière de Daech), en Afghanistan (jusqu'au retour en force des Talibans) qu'à l'intérieur même des États-Unis ( limitant les libertés publiques, restreignant le contrôle de la justice, permettant de conserver des prisonniers hors-justice à Guantanamo et laissant la CIA se dire qu'elle pouvait utiliser la torture).

La ville de Medellin, jusqu'en 1991, détenait le triste record de « ville la plus meurtrière du monde ». Après les échecs sanglants des politiques sécuritaires et militaires, les autorités, en lien avec la population, ont osé prendre un chemin complètement différent, aux antipodes de la première option. Celle du développement social et culturel. Mais pas de façon timide, de façon massive et concertée.

Les résultats sont spectaculaires, avec en premier lieu la diminution de 95 % du nombre d'homicides !

Le pari a été un investissement massif dans les actions culturelles et sociales, faisant ainsi la preuve de la réussite possible d'un bien vivre et de la diminution très forte de la criminalité en évitant le tout répressif. Par la même occasion l'économie locale a suivi le mouvement, montrant ainsi que qualité de vie et développement de l'activité peuvent aller ensemble. Comme le dit Jorge Perez, depuis deux ans à la tête du planning de l'urbanisme de la municipalité : « L'action sociale est plus qu'une simple faveur ou même une responsabilité. Bien menée, c'est un levier de croissance. »

En termes concrets, cela signifie notamment la multiplication des espaces de rencontres culturelles, de pratiques culturelles, les transports en commun reliant des quartiers qui s'évitaient, l'installation de nombreuses bibliothèques (qui ont relancé l'implantation de librairies!), l'éducation à la culture, l'accès très large aux pratiques culturelles et artistiques...

Jorge Melguizo, maintenant consultant international sur les questions de culture, de culture citoyenne et d’insertion sociale dans les quartiers pauvres et violents d’Amérique Latine, a été en charge du programme de réhabilitation sociale et urbaine du centre de Medellin (2004-2005), secrétaire à la culture citoyenne (2005-2009) et secrétaire au développement social (2009-2010). Il raconte avec passion comment ils ont investi massivement dans la construction de grands équipements culturels (avec souvent l'entrée libre, dans tous les cas très abordable) dans les zones les plus pauvres et les plus violentes, mais aussi investi dans un large développement des moyens d'expression culturelle et artistique dans les quartiers les plus violents, en renforçant la société civile, l'intelligence collective et la créativité sociale.

Il ne s'agit pas pour autant de tomber dans l'angélisme. Tout n'est pas résolu et trop d'armes et de drogue circulent encore. Mais quel changement profond et radical en quelques années !

Quand on a la possibilité de rencontrer facilement d'autres façons de vivre que la sienne, quand des personnes dont c'est le métier sont là pour organiser la médiation entre des communautés qui pourraient s'affronter, quand on peut ne pas être d'accord idéologiquement, politiquement ou spirituellement mais cependant se retrouver devant le même spectacle de rue, dans la même bibliothèque, dans le même club de sport, le même mouvement associatif, on se rend compte qu'il existe bien d'autres projets excitants que celui de vouloir tuer. Medellin en fait la preuve.

Alors, au-delà de l'immense mobilisation populaire, comment ne pas en rester aux craintes et qui peut faire quoi ?

Si l'on se fie à l'exemple de Medellin, alors toutes les entités territoriales, quelles que soient leurs tailles, sont en capacité d'enclencher un véritable virage. Qu'elles soient petit village, grande métropole, région ou état, elles peuvent résolument décider de faire passer au second plan les logiques sécuritaires et liberticides pour enclencher des politiques massives de développement culturel, humain, d'éducation à la coopération, à la responsabilité, au partage. Ces politiques existent déjà dans bon nombre de collectivités françaises. Mais jamais à la mesure de ce qui s'est fait là-bas à Medellin. Il s'agit ici d'un investissement lourd, un choix politique de premier plan. Ce ne sera pas suffisant, évidement, mais c'est pourtant essentiel, si l'on en croit l'expérience colombienne.

A ce jeu-là, le moindre repas de quartier, la moindre fête des voisins peut compter autant qu'une ambitieuse politique éducative, culturelle et sociale concertée.

En ce qui concerne le Maine et Loire, par exemple, à l'heure de la mise en danger des postes d'éducateurs de rue qui travaillent justement à la prévention, ne serait-il pas judicieux non seulement de les pérenniser mais de développer encore ce service public ? La facture semble sans doute trop lourde actuellement, mais la décision de réduire ou de supprimer ces postes pourrait bien à terme nous coûter encore plus cher quand les médiateurs ne seront plus là...

Et concernant plus largement la France, où la qualité de vie fait partie de notre identité nationale, osons même aller encore un peu plus loin : osons faire de la convivialité française un projet de société ! Faisons de la convivialité non pas la récompense quand on a résolu tous les autres problèmes, mais le point de départ fondateur de la construction de nos rapports. Pour éviter la violence à venir, obligeons-nous à construire du conflit d'opinions, de pratiques, de points de vue, en protégeant et en favorisant la liberté des « regards décalés », de la créativité, de l'humour. Ça ne résout pas tout, évidement, mais cela nous place dans une perspective constructive et joyeuse, pas seulement défensive et angoissante.

Et surtout, si l'on s'appuie sur des exemples comme celui de Medellin, cet engagement se fonde sur l'expérience, pas seulement sur de la prospective théorique. Or, nous avons tous besoin d'être rassurés sur l'avenir. Le nôtre, celui de nos enfants et celui de la planète.

A lire : Comment Medellin est en train de renaître et Medellín : "De la ville la plus violente à la ville la plus innovante"



Philippe Piau


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