"En Israël, ce sont les associations qui font le travail de réconciliation"


Rédigé par - Angers, le 27/03/2017 - 07:30 / modifié le 28/03/2017 - 02:15


Le conflit israélo-palestinien est-il une fatalité ? Plus largement, plus de vingt ans après l'assassinat d'Yitzhak Rabin, qui sont aujourd'hui les faiseurs de paix en Israël ? Et comment œuvrent-ils ? C'est l'objet de la conférence que donne ce lundi soir à Angers, Samy Cohen, docteur en sciences politiques, et auteur du livre "Israël et ses colombes" (Gallimard). Invité de l'association 2 Peuples 2 Etats, il répond à nos questions.



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Les défenseurs de la paix en Israël ont-ils disparu ou sont-ils devenus inaudibles ?

"Ils n'ont pas disparu, ils se sont transformés. C'est une première donnée que les gens, bien souvent, ne comprennent pas. Quand on parle de mouvement de la paix, les gens ont en tête le modèle de la Paix Maintenant, version fin des années 70-début des années 80 quand ce mouvement mobilisait des centaines de milliers de personnes pour la paix avec l'Egypte, contre la guerre du Liban, contre les massacres de Sabra et Chatila commis pas les phalanges libanaises sous l'autorité de l'armée israélienne. Il y avait à l'époque une espèce de ferveur et de soutien à ces enjeux, très populaires. Aujourd'hui, on ne voit pas 400 000 personnes, pas 100 000 mais à peine 50 000 personnes lors des commémorations de la mort d'Yitzhak Rabin. C'est pas mal mais ce ne sont pas les chiffres de l'époque."

Que s'est-il passé alors ?

"Une chose que les gens ne voient pas en France mais aussi en Israël, c'est la transformation de ce camp de la paix, à l'époque dominé par une grande association -La Paix Maintenant- qui, elle, a décliné, en de multiples associations. Des petites structures qui peuvent mobiliser quelques centaines de personnes pour certaines, mais aussi des milliers de personnes pour d'autres. Une association comme Les Femmes oeuvrent pour la Paix a rassemblé en octobre dernier quelque-chose comme 20 000 personnes dans une marche allant du nord du pays jusqu'à Jérusalem. Dans le contexte politique actuel, c'est un succès. Il y a aujourd'hui environ 150 associations de tous types et une société civile extrêmement dynamique et qui n'existait pas il y a trente ans. A l'époque, on parlait de l'Egypte, du Liban mais très peu de la question palestinienne. Or, les associations aujourd'hui parlent toutes de ce sujet. Elles forment une force de frappe qui n'est pas relayée par les médias en Europe."

C'est le désintérêt de la classe politique dominante en Israël qui explique, en creux, cette mobilisation civile ?

"Comme souvent, les mouvements sociaux émergent et descendent dans la rue par le dépit qu'elles ressentent envers la classe politique qui ne sait pas ce qu'elle doit faire. C'est ce qui se passe aujourd'hui. Non seulement, la droite israélienne est immobile sur le sujet et on peut s'interroger sur ses motivations et ses objectifs finaux, mais même les partis modérés comme les centristes ou les travaillistes ne font pratiquement rien pour promouvoir la paix et revenir au projet de Rabin des années 1993-1995. Ce sont les associations qui font le travail de réconciliation et de rapprochement avec les Palestiniens, en amenant des centaines de familles palestiniennes a militer ensemble pour faire passer le message d'une vie ensemble en paix pour mettre fin au conflit."
"Certaines associations sont bien la preuve vivante que de l'autre côté de la ligne verte, il n'y a pas un espèce de bloc monolithique qui veut la disparition d'Israël."

Est-ce que cela peut suffire à contrer ou atténuer le statu-quo politique actuel et l'idée que cette paix n'est pas possible ?

"En partie oui. Certaines associations sont bien la preuve vivante que de l'autre côté de la ligne verte, il n'y a pas un espèce de bloc monolithique qui veut la disparition d'Israël. Et du côté palestinien, ils voient aussi grâce à cet activisme que tous les Israéliens ne sont pas d'abominables occupants. Et donc, ça joue mais de manière limitée. Car domine malgré tout cette idée, martelée régulièrement par le gouvernement de de droite, de la menace des Palestiniens, du fait que si Israël se retirait des territoires occupés et signait un traité de paix, il n'y aurait ni de paix, ni de sécurité. Et ce message passe très fortement dans l'opinion publique israélienne où il est dominant."

Quels sont les points d'appui du camp de la paix ? Qui en sont les acteurs ?

"Il faut distinguer quatre grandes catégories. Une première mouvance est composée d'intellectuels, d'anciens hauts-fonctionnaires, d'ex-responsables du Shin Beth (le service de sécurité intérieure), du Mossad (renseignement) -bref, pas des gens à qui on peut reprocher d'être des dangereux gauchistes ou des naïfs- et qui essayent de faire du "peace-making" par le haut. En essayant de convaincre l'opinion et le gouvernement de l'urgence à sortir du statu-quo et de la nécessité de trouver ses solutions concrètes. Certains prônent une solution qui ne serait pas seulement israélo-palestinienne mais régionale. Une deuxième mouvance, c'est celle de la réconciliation par le bas, celle des sans-grades. Je pense notamment au Forum des familles endeuillées, composé de gens qui ont tous perdu un proche soit dans une guerre, soit du fait d'un acte terroriste, et qui ont décidé que la solution n'était pas la vengeance, qui ne mène à rien, mais par l'action conjointe avec des familles palestiniennes, victimes des mêmes deuils. Cette association réussit très bien."

Et les deux autres mouvances ?

"La troisième est celle des des ONG de Droits de l'homme comme B'Tselem, Brisons le silence... des gens qui témoignent dans leurs rapports des maltraitances, des violations des Droits de l'homme dans les territoires occupés. Ils agissent auprès de la presse, des organisations internationales et réunissent essentiellement des experts, juristes, avocats, ancien militaires... qui témoignent des aspects les plus négatifs de l'occupation. Ces associations sont détestées parce qu'elle mettent le doigt sur ce qui fait mal, aux yeux d'une société israélienne qui a une image très positive de son armée. Parce qu'elles apportent des preuves que cette armée n'est pas si morale qu'en apparence. Elles ont peu d'impact sur l'opinion mais en ont sur les politiques. Netanyanu s'est opposé à eux à elles à plusieurs reprises. 
Et la dernière mouvance, c'est celle des électrons libres : artistes, intellectuels, quidams, sans-grades là aussi, qui mobilisent toutes leurs ressources pour le rapprochement. L'une de ses figures de proue est un militant qui a perdu son fils pendant une des guerres. Il réussit à faire venir des enfants palestiniens pour se baigner dans la mer et rencontrer des jeunes israéliens de leur âge, pour qu'ils se rendent compte qu'ils sont des êtres humains comme eux. Qui veulent la paix comme eux."
"L'échec tient au fait que les Israéliens sont convaincus malgré tout que, même si un accord de paix était conclu, la menace existerait."

Mais un combat pour la paix peut-il être efficace sans être incarné par un responsable politique ? 

"Tout dépend ce que l'on met derrière la mot efficace. Il faudrait rectifier l'influence des mouvements de paix depuis leur origine. Ils n'ont jamais apporté la paix en réalité, ce sont les hommes politiques -de droite généralement qui l'apportent : Nixon au Vietnam, De Gaulle en Algérie, Begin avec l'Egypte, Sharon à l'heure des engagements de la bande de Gaza en 2005... Mais le rôle des mouvements de paix, c'est de mobiliser les consciences. C'est de faire comprendre que la bonne solution, c'est la paix. Maintenant, est-ce que ça été efficace ? Oui et non. Oui, car le camp de la paix a fait prendre confiance que la solution passait par la reconnaissance de l'Etat Palestinien. Ce qui était impensable dans les années 70 est devenu majoritaire aujourd'hui. Mais non, car l'échec tient au fait que les Israéliens sont convaincus malgré tout que, même si un accord de paix était conclu, la menace existerait toujours et que les Palestiniens, au fond d'eux-mêmes, ne renonceraient jamais à l'objectif de détruire Israël. Le camp de la paix, des gens comme Rabin et Peres en premier, n'ont jamais réussi à modifier cette deuxième perception."

"Préparer la paix au Proche-Orient" avec Samy Cohen, ce lundi 27 mars à 20h30 à l'Institut Municipal, place St-Eloi. Entrée libre - www.facebook.com/2peuples2etats




Journaliste, rédacteur en Chef d'Angers Mag En savoir plus sur cet auteur















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